1. L'après-Charlie : malgré les menaces, les journaux lycéens ne se bâillonnent pas

L'après-Charlie : malgré les menaces, les journaux lycéens ne se bâillonnent pas

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Contribution de Baptiste Sanchez, ancien de “Kaboom”, le journal du lycée Blaise-Pascal à Brie-Comte-Robert (77) - février 2015 // © Baptiste Sanchez
Contribution de Baptiste Sanchez, ancien de “Kaboom”, le journal du lycée Blaise-Pascal à Brie-Comte-Robert (77) - février 2015 // © Baptiste Sanchez

Alors que le rédacteur en chef du journal “la Mouette bâillonnée” du lycée Marcelin-Berthelot à Saint-Maur-des-Fossés (94) a fait l'objet de menaces de mort, les journaux lycéens assurent qu’ils ne vivent pas dans la crainte et continuent de défendre la liberté d’expression. Témoignages.

Lorsqu'on interroge des lycéens qui participent à la rédaction du journal de leur lycée, tous se rejoignent sur un point : ils ne se sentent pas en danger et se projettent sereinement dans l'avenir.

Pourtant, les menaces de mort qui ont visé récemment le rédacteur en chef de “la Mouette bâillonnée”, au lycée Marcelin-Berthelot de Saint-Maur-des-Fossés (94), auraient pu les inquiéter. Anne, élève au lycée Édouard-Branly de Nogent-sur-Marne (94) et directrice de la publication de “L'Iné”, l'assure : "Même si ce qu'il s'est passé est grave, on ne se sent pas concernés et donc on n'a pas peur."

"Continuer à se battre pour la liberté d'expression"

À l'École des pupilles de l'air, située à Montbonnot-Saint-Martin (38), un reporter du “Pipin déchaîné”, qui s'exprime au nom du journal, reconnaît être particulièrement protégé dans ce lycée entouré de militaires. "Nous sommes conscients que cela aurait pu arriver à notre journal, mais nous n'avons pas peur. Évidemment, en tant que jeunes journalistes, ce qui se passe à ‘la Mouette bâillonnée’ nous choque, car c'est une tentative d'atteinte à la liberté d'expression, un principe qui nous tient à cœur", assure-t-il. Un principe au nom duquel Anne veut "continuer à se battre".

De son côté, la rédaction du journal “No Comment”, réalisé par des élèves du lycée Sacré-Cœur de Tourcoing (59), est "chapeautée par deux professeurs qui [la] soutiennent et [l'] encouragent", d'après Martin, un de ses rédacteurs. De nombreux journaux lycéens, dont “No Comment”, ont publié un numéro spécial suite aux attentats de janvier 2015, et le CLEMI (Centre de liaison de l'enseignement et des médias d'information) vient de mettre en ligne une revue de presse des journaux scolaires et lycéens “Spécial Charlie”.

Pas de changement éditorial

Pour Édith Boulet, porte-parole de l'association Jets d'encre, qui soutient les journaux réalisés par des jeunes de 12 à 25 ans, "les journaux lycéens sont des journaux comme les autres, avec des droits et des devoirs". D'ailleurs, au Pipin déchaîné, "chacun est libre d'écrire ce qu'il veut, à condition que de respecter la loi".

Depuis les menaces qui visent “la Mouette bâillonnée”, "des demandes d'aide nous parviennent plus rapidement qu'avant, reconnaît Édith Boulet. On leur explique qu'ils ont le droit de créer le débat". Pascal Famery, qui dirige le pôle "journaux scolaires et lycéens" au CLEMI, a été récemment sollicité pour "des conseils de relecture sur des sujets délicats, comme l'islamisme ou le terrorisme".

Ainsi Anne, du journal “L'Iné”, souhaite "prendre du recul pour mieux se rendre compte de la portée et de l'impact" de ses articles. La crainte que des lecteurs fassent des amalgames et interprètent mal certains textes ou dessins pousse parfois la rédaction du “Pipin déchaîné” à s'interroger avant la publication.

Peut-il y avoir un risque d'autocensure ? Pascal Famery préconise de "tout traiter avec précaution et avec un regard pluriel. Oui aux scrupules journalistiques mais non à l'autocensure" ! Anne confie de son côté qu'elle fera "plus attention, mais sans [s'] autocensurer". Au journal “No Comment”, où "la base, c'est l'humour", pas question de changer de ligne éditoriale d'après Martin. Il ajoute, en référence à “la Mouette bâillonnée” : "Si quelqu'un se fait menacer, il faut au contraire en parler."

"Notre journal vivra longtemps"

Quel avenir pour ces journaux lycéens ? "Avec le temps, ça va revenir comme avant, l'esprit Charlie est déjà retombé", regrette Anne. Le numéro de “L'Iné” "Spécial Charlie", exceptionnellement tiré à 700 exemplaires contre 500 habituellement, et qui n'a suscité selon elle "que des retours positifs", l'encourage à poursuivre l'aventure. Élève en première, elle sera toujours dans l'équipe l'an prochain avec le même enthousiasme.

Martin, lui, quittera normalement sa rédaction l'an prochain puisqu'il finit sa terminale et déclare qu'il regrettera une "superbe expérience humaine". Le lycéen, qui aimerait devenir journaliste, confie par ailleurs que l'un des projets éventuels de “No Comment” serait de réaliser une pleine page de dessins d'actualité dans chaque numéro, "en hommage aux dessinateurs de Charlie Hebdo décédés".

Enfin, au “Pipin déchaîné”, "on pense que le journal vivra longtemps et on souhaite la même chose à tous les autres" !

Y a-t-il un brin d'inconscience à envisager aussi positivement l'avenir ? Pas pour nos 3 lycéens apprentis rédacteurs. Et Pascal Famery n'a pas eu connaissance d'autres pressions comme celles exercées sur “la Mouette bâillonnée”.