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Décryptage

"Un lycée pavé de bonnes intentions" : extraits du nouveau livre de Richard Descoings

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Missionné en 2009 par Nicolas Sarkozy sur la réforme des lycées, Richard Descoings a rencontré dans ce cadre plus de 7000 élèves du secondaire. Filières, niveaux, emplois du temps… Dans son ouvrage à paraître le 30 août (éditions Robert Laffont, 19 €), le directeur de Sciences po s'appuie sur ces témoignages pour pointer du doigt les paralysies du système, et tente d’y apporter ses solutions. Extraits en exclusivité.

Le texte ci-dessous est extrait de l'ouvrage "Un lycée pavé de bonnes intentions", partie II ("Rêves de lycéens"), chapitre 4 ("Ici on passe notre temps entre l’ennui et l’effroi"), pages 51 à 54.

"Ici on passe notre temps entre l’ennui et l’effroi"


richard descoings un lycée pavé de bonnes intentions"On pourrait imaginer qu’il s’agit des paroles d’une personne âgée, recluse et isolée dans une maison de retraite impersonnelle, on pourrait imaginer qu’il s’agit des paroles d’un homme en prison. Il n’en est rien. Ce sont les mots dits en public, après une heure de débat, par un élève de première de Rodez, âgé de 17 ans, sans agressivité, au premier abord même plutôt amène et posé. Propos isolés ? Non, une antienne entendue dans presque chaque établissement visité. Voici, comme en écho, un lycéen de Carcassonne :

"À l’automne [2008], ce n’est pas que les jeunes étaient contre la réforme… Mais les jeunes, ils sont pris pour des incapables ! Au ministère, ils se sont dit : “Ils n’ont pas d’esprit critique. Ils ne vont pas le voir… Ça va passer comme ça, en douce.” Mais en fait, plutôt que de nous mettre devant le fait accompli, il faudrait que l’on soit considérés de façon un peu plus autonome et qu’on nous fasse confiance. Il faudrait que les lycées soient des lieux d’échange et de vie. Et ça aussi, ça manque. C’est un endroit où l’on vient parce qu’on est forcés d’y aller… Parce qu’on y est contraints… On vient, on est forcés, on y passe nos journées, on n’écoute même pas. On rentre chez nous. On dort. On revient. On repasse nos journées. On n’apprend rien." Prenant la salle à témoin : "Tout le monde rigole, mais c’est 90 % du lycée ! Ils viennent, ils s’assoient, ils passent la journée… Ils rentrent à la maison, ils dorment, ils n’ont rien appris. Et pourquoi ? Ils savent même pas pourquoi, parce qu’il faut être là… Voilà. J’ai dit tout haut ce que les autres pensent tout bas." (Clameurs, vifs applaudissements.)

Des lycéens en quête de sens


Je parlais de bienveillance en introduction de mon propos. Ne prenons pas ces paroles de lycéens à la légère, ne les concevons pas comme une "attaque" contre les études, le lycée, les professeurs. Exprimées à leur façon, ces paroles sont au contraire le témoignage d’une formidable demande de sens. Un impérieux besoin d’être pris en considération, d’être respecté pour apprendre le respect, de recevoir de l’attention pour développer l’estime de soi.

Réformer le lycée n’est pas un but en soi. Si tout gouvernement, si toute société doit se préoccuper particulièrement des années lycée, c’est parce que ce sont les années où les adolescents deviennent adultes. Il ne s’agit pas seulement de formation et d’insertion professionnelle, mais de développement personnel.

Or les enquêtes internationales qui comparent les systèmes éducatifs montrent que les jeunes Français sont ceux qui éprouvent le moins d’adhésion aux études qu’ils accomplissent à ce moment clé de leur éducation – moral en berne que confirment diverses enquêtes à l’échelle nationale (1). Bienveillance lucide à nouveau : il ne faut pas rêver et attendre d’un jeune de seize ans qu’il se lève le matin en hurlant sa joie de partir tôt pour aller en classe. Tout de même, on constate, décennie après décennie, une extrême méfiance des jeunes par rapport à la façon dont ils sont traités. Ils ressentent, ils expriment des sentiments d’injustice, d’incompréhension, d’humiliation, de doute, avec des interrogations multiples sur le sens de leurs études. Quel parent n’a pas entendu le fameux "À quoi ça sert ? À quoi ça me servira ? À rien !"

Une élève du lycée Marcellin Berthelot de Châtellerault le dit en ces termes : « On se perd facilement. Et quand on est face à des cours qu’on ne peut pas assimiler à notre vie de tous les jours, c’est impossible de s’y intéresser. On a besoin de retrouver un but, un rapport entre ce qu’on apprend en classe et ce à quoi à ça sert, de retrouver le goût d’apprendre et de s’investir. L’échec scolaire vient surtout de là, des jeunes stressés, d’un certain mal-être. On aimerait arriver à retrouver le but des cours. Qu’on nous propose une réflexion sur nous-mêmes et sur nous en général. Qu’on nous aide à réfléchir sur ce qui se passe aujourd’hui. À ne pas faire simplement des exercices tels quels. Qu’on nous aide à nous construire. »

Notules :


1. L’étude de 2008 de l’Observatoire régional de la santé (ORS) fait ressortir "un sentiment de déprime" chez les lycéens. Un questionnaire en ligne a été envoyé à 35 lycées. 686 réponses ont été retenues et analysées. Elles ont été comparées à celles recueillies en 2003 auprès des élèves de collèges et lycées. L’âge moyen est de 17,5 ans. 73 % vivent avec leurs parents et 23 % en famille monoparentale.
S’ils déclarent se sentir globalement en bonne santé, 51 % répondent en même temps se sentir déprimés, 70 % nerveux et 95 % fatigués. L’enquête a été réalisée au mois de mai, à la fin de l’année scolaire, tempère Isabelle Grimbert, directeur d’étude de l’ORS. S’ils se sentent bien, ils déclarent aussi avoir mal au ventre (80 %) et souffrir de maux de tête (86 %). 55 % souffrent du dos et 69 % ont besoin de sommeil en journée.
29 % des lycéens ont des pensées suicidaires et 9 % ont déclaré des tentatives de suicide dont 3 % à plusieurs reprises. On a constaté que les deux tiers des suicidants n’ont pas eu de prise en charge.
L’enquête PISA de 2003 établissait que seulement 45 % des élèves français se sentaient chez eux à l’école et que 13 % disaient ouvertement y être mal à l’aise. Comme le souligne L’Étudiant, (no 329, mars 2010), "les chiffres français constituaient l’un des plus mauvais résultats de l’étude."

Pour aller plus loin : Bien s'orienter pour APB : quand les lycéens testent leur future école ou université / La réforme du lycée décryptée / Conseil de la Vie Lycéenne : comment vos élus font bouger les choses dans votre lycée

Sommaire du dossier
Richard Descoings : « Moins d’heures en classe pour avoir plus de temps pour faire du sport, de la musique, pour aimer, pour aller au café et refaire le monde » « Comment voulez-vous qu’on choisisse une orientation alors qu’on ne connaît pas le métier ? »