1. Écoles de la 2e chance : quand les décrocheurs retrouvent confiance
Reportage

Écoles de la 2e chance : quand les décrocheurs retrouvent confiance

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École de la deuxième chance : le site Tour Boucry à Paris dans le 18e // © Thomas Salva // © Thomas Salva
École de la deuxième chance : le site Tour Boucry à Paris dans le 18e // © Thomas Salva // © Thomas Salva

Les écoles de la deuxième chance (dites E2C) accueillent des jeunes de 18 à 25 ans qui ont quitté le système scolaire sans diplôme et les aident à se construire un projet. La condition ? Être motivé ! Reportage dans celle du XVIIIe arrondissement de Paris.

Jeans, baskets, leggins et oreillettes autour du cou, rien ne distingue à première vue des autres lycéens et étudiants les jeunes rassemblés dans la cafet' rutilante de l'école de la deuxième chance du 18e arrondissement de Paris. Si ce n'est les sourires qu'ils affichent comme des trophées ou la file d'attente étonnamment calme à la fontaine à eau. À faire pâlir d'envie n'importe quel CPE !

Une grenadine à la main, Rosalie, Dorian et Chloé (1) attaquent avec gourmandise un paquet de petits beurres : "C'est la récré !" s'esclaffent-ils en chœur. Ils sont environ 400 chaque année à rejoindre l'un des deux sites de l'E2C de Paris pour y suivre une formation gratuite et rémunérée. Ces jeunes ont en commun d'être âgés de 18 à 25 ans et d'avoir quitté l'école "classique" depuis plus d'un an, avant de décider, de leur propre chef, d'y retourner mais... dans un autre cadre : un pied dans le monde du travail, l'autre en classe.
 

Une formation qui repose sur l'alternance

Toutes les trois semaines, Rosalie et ses camarades prennent le chemin de l'entreprise. "Les stages leur permettent de mieux appréhender la réalité du monde du travail et à trouver leur voie", explique Bruno Libault, directeur de l'école parisienne. C'est d'ailleurs lors d'un de ses stages que Chloé, cheveux noirs et lunettes sages, a forgé son projet professionnel : travailler dans la petite enfance. "J'étais plutôt partie sur la compta mais j'ai changé d'avis", souligne la jeune fille. Quand ils sont à l'école - 35 heures par semaine - les stagiaires participent à des ateliers de remise à niveau en français, mathématiques et culture générale.
 

"Chaque jeune est libre de progresser à son rythme et selon son niveau".
 

Également au menu : de l'informatique, du sport ainsi que divers projets collectifs et individuels. Et comme personne n'atterrit à l'école de la deuxième chance avec le même bagage, "lors de son arrivée, chacun passe un petit ‘test’ pour savoir où il en est, de façon à lui proposer un plan de formation sur mesure", explique Yara formatrice en mathématiques. Et d'insister : "Chaque jeune est libre de progresser à son rythme et selon son niveau". L'objectif est qu'au final tous les stagiaires parviennent à se construire un projet. On est très loin de la classe où l'enseignant fait cours à une trentaine d'élèves censés avoir tous, grosso modo, le même niveau.
 

Apprendre autrement

D'ailleurs, à l'E2C, il n'y a pas de "profs" mais des formateurs. Exit également les notes et les bulletins scolaires, remplacés par des attestations de compétence et des conseils de classe par les conseils de stagiaires. "Les jeunes que nous recevons ici ont eu, pour la très grande majorité d'entre eux, des parcours scolaires chaotiques. On ne doit surtout pas reproduire ce qu'ils ont connu à l'école", explique Bruno Libault. Pas question donc de s'installer derrière une table et d'écouter bras croisés ou en tentant vaguement de prendre quelques notes. "Les élèves sont mis en activité : ils travaillent en équipe, par projets", explique Loïg, formateur en culture générale qui organise avec ses stagiaires des sorties qui sont autant d'occasions de s'ouvrir sur la cité. "Pas besoin de partir très loin. Aller au cinéma, assister à un spectacle, c'est déjà beaucoup pour certains. À l'instar de cette jeune stagiaire qui a mis pour la première fois les pieds au théâtre à 24 ans", se souvient le formateur, un brin ému.
 

La motivation est essentielle

À certains endroits, comme à Paris, les places manquent. Tous les jeunes qui en font la demande ne sont pas nécessairement admis. "Nous ne retenons que les plus motivés, ceux dont on pense qu'ils ont réellement envie de s'engager et qu'ils sont en mesure de s'adapter à la pédagogie de l'école", explique son directeur. Ainsi, chaque futur stagiaire passe un entretien de 45 minutes devant deux formateurs. "On essaye d'en savoir un maximum sur lui : quel a été son parcours, s'il a suivi ou non d'autres formations et s'il est allé jusqu'au bout", explique Yara et d'ajouter rassurante : "Un jeune qui n'a pas été accepté peut retenter sa chance plus tard. Chaque refus est accompagné d'une lettre d'explication".
 

Pour rejoindre l'école, tout candidat passe un entretien de 45 minutes devant deux formateurs.
 

L'inscription définitive se fait après une période d'essai de sept semaines : trois d'école et deux de stage. "Le temps de s'assurer que le jeune est capable de vivre en collectivité, de respecter les horaires, de venir en cours et d'avoir une attitude positive ", explique Loïg. Si ce n'est pas le cas, la période d'essai peut être prolongée. Comme en entreprise ! Alors, pas question d'arriver en retard ou d'être absent sans une excuse valable, sous peine de sanctions. "Ils sont intraitables", commente résigné, Dorian.
 

L'école de la bienveillance

Pas besoin de brandir la menace longtemps. Ici, les jeunes se sentent bien et ça se voit. "Il y a une super ambiance, les gens sont tous gentils", lâche Rosalie. Contrairement à l'extérieur, on ne se sent pas jugés. On a le droit de se tromper !" Dorian, fraîchement arrivé, se dit particulièrement sensible à la disponibilité des formateurs. "Dans des classes de 30, le prof ne peut pas faire attention à chaque élève, alors qu'ici, on est maximum 15 par groupe et les référents sont vraiment à l'écoute". Quant à Chloé, qui a passé deux ans "dans [sa] chambre à ne rien faire" avant de se décider à franchir les portes de l'E2C, d'ajouter : "Je ne suis plus la même, je me sens beaucoup plus forte. J'ai repris confiance en moi ".
 

Une majorité des jeunes trouvent leur voie

Le jeune sort de l'école de la deuxième chance au bout de six mois en moyenne, une attestation de compétences acquises (ACA) en poche. Y figure tout ce qu'il y a fait le temps de sa présence à l'E2C : "Les thèmes qu'il a travaillés et validés, dans les matières générales comme dans les matières professionnelles, les rapports de stage..." énumère Yara. En 2013, à Paris, sur dix stagiaires, sept ont trouvé leur voie et ont enchaîné sur un emploi (CDD et même CDI), une formation qualifiante ou encore un contrat en alternance. "Alors même que l'on est dans un contexte économique dégradé", souligne Bruno Libault.

(1) Les prénoms ont été changés


"Ici, on n'a pas peur d'être jugés"
Myriam, 20 ans, est à l'E2C de Paris depuis 11 mois
Ecole de la deuxième chance_Myriam
"Jusqu'en 3e, tout se passait bien. À ma demande, j'ai été orientée en seconde pro sanitaire et sociale pour préparer un BEP (Brevet d'études professionnelles) que j'ai raté deux fois... C'était comme si le ciel me tombait sur la tête. Depuis toute petite je rêvais de m'occuper d'enfants. Et là, tout d'un coup, ce n'était plus possible. Pas question de rejoindre une autre formation, j'avais comme un trop plein d'école.
 
Après un an passé à ne rien faire, ma sœur m'a parlé de l'E2C. J'y suis allée comme ça, juste pour voir. Je n'y croyais pas mais je me disais qui ne tente rien, n'a rien. Et je ne le regrette pas ! Ici, on peut tutoyer les profs et les appeler par leurs prénoms, ça n'a l'air de rien, mais ça facilite les échanges. Quand on n'a pas compris quelque chose, on ose le dire. On n'a pas peur d'être jugés. Ils nous écoutent vraiment, ils ne font pas semblant. Et puis, le fait d'être rémunéré, même si ce n'est pas beaucoup (entre 130 et 400 € en moyenne par mois), c'est la preuve que l'on a de le valeur et que les référents mais aussi les personnes dans l'entreprise nous font confiance. 
Si je regarde derrière moi, je m'aperçois que j'ai beaucoup changé. J'ai mûri, je suis beaucoup plus responsable. J'ai appris à écouter les autres, à respecter leur avis. Je suis également beaucoup plus respectueuse vis-à-vis des personnes qui travaillent ici et qui font en sorte que tout soit toujours propre et beau. Aujourd'hui, j'aimerais être agent d'accueil. J'ai fait plusieurs stages dans ce domaine. Ça me plaît vraiment. J'ai postulé à plusieurs emplois. J'attends des réponses". 


 

" Je reprends petit à petit confiance en moi"
Mohamadou, 18 ans, est à l'E2C depuis 3 mois.
Ecole de la deuxième chance_Mohamadou
"Le collège ? J'ai détesté. Être enfermé toute la journée dans une salle de classe, ce n'était vraiment pas pour moi. Et puis j'avais envie d'avoir de l'argent pour pouvoir sortir et me faire plaisir. Pendant les vacances scolaires, j'ai travaillé chez mon oncle qui a une entreprise de déménagement et ça me plaisait bien. Alors, une fois le brevet en poche, plutôt que d'aller en seconde pro, j'ai choisi de continuer de travailler pour lui. Mais, passés trois mois, je n'en pouvais plus ! C'était hyper répétitif. J'ai tout arrêté et n'ai plus rien fait. Pendant un an.
Puis j'ai voulu retourner au lycée mais on m'a dit que ce n'était pas possible, que j'étais trop vieux et on m'a dirigé vers l'E2C. J'y suis allé à reculons ! J'avais peur de me retrouver dans un ghetto pour jeunes paumés. En fait, pas du tout. Les gens, ici, sont gentils et patients, la psychologue notamment. Elle m'a aidé à me sortir du brouillard dans lequel je m'étais enfoncé pendant mon année sabbatique. Je reprends petit à petit confiance en moi. Je peux même dire que je suis content de me lever le matin. Un comble quand on sait que pendant toute ma scolarité, à peine réveillé, je ne rêvais que d'une chose, c'est que la journée se termine le plus tôt possible!"  

Les E2C en pratique
Combien d'écoles et d'élèves ? 100 site-écoles, implantées dans toute la France à l'exception des régions ouest et sud-ouest, ont accueillis 14.000 jeunes (en 2013), avec des promos de 12 à 18 élèves.

Pour qui ? Peuvent postuler des jeunes, âgés de 18 à 25 ans, sortis depuis au moins un an du système éducatif, sans diplôme ni qualification.

Quel objectif ? Favoriser l'insertion sociale et professionnelle de ces jeunes.

Condition ? Être motivé !

fleche-rouge Plus d'informations sur reseau-e2c.fr.