Réforme du lycée : l’histoire secrète d’un raté

Par Virginie Bertereau, publié le 31 Août 2009
8 min

Le lycée sera bien réformé à la rentrée 2010 : Luc Chatel l’a confirmé dans les colonnes du Monde du 26 août 2009. Le ministre de l’Education a en effet déjà "avancé sur [ce] sujet" sensible sur lequel son prédécesseur avait échoué quelques mois plus tôt. Pourquoi la réforme engagée par Xavier Darcos n’a-t-elle pu aboutir ? Quels sont les moments où tout a dérapé ? Révélations.

A quoi ressemblera la nouvelle architecture du lycée que présentera Luc Chatel courant septembre 2009 ? Une vaste réforme comme celle que proposait Jean-Paul de Gaudemar, le recteur d’Aix-Marseille, ou une réformette inspirée du rapport consensuel de Richard Descoings, le chargé de mission lycée ? A priori, on se dirige plutôt vers la seconde option… "Il est un peu tard pour mettre en place une réforme de grande envergure, mais il est toujours possible de proposer quelques changements", indique un haut fonctionnaire qui a suivi tout le dossier. Avec pour préoccupation principale l’orientation. L’essentiel est de ne pas échouer comme son prédécesseur, Xavier Darcos, qui – deux mois à peine après avoir présenté son projet – a dû annoncer son "report".

L’histoire avait pourtant bien commencé. "C’était bien la première fois qu’un ministre parvenait à mettre tout le monde d’accord sur la nécessité et le cadre d’une réforme du lycée", raconte Roland Hubert, secrétaire général du puissant SNES (syndicat majoritaire dans le second degré). Xavier Darcos va oublier un petit détail : les lycéens.

"C’est une bouffonnerie"


Pour ceux qui connaissent cet ancien professeur agrégé de lettres classiques en khâgne, ceci n’est pas une surprise. Déjà en 2000, dans son essai "L’art d’apprendre à ignorer" (Plon), il écrit que les lycéens "confondent parler et penser" et parle de la vaste consultation menée en 1997 à la demande de Claude Allègre, ministre de l’époque, comme d’un "gigantesque défouloir lycéen, conçu et managé surtout par d’inoxydables optimistes, [qui] vira donc au capharnaüm ludique, au n’importe quoi réjouissant, à l’impensable, au sens propre".
Huit ans plus tard, les mots ne sont pas plus tendres à l’égard des jeunes. Au printemps 2008, lorsque la jeunesse descend dans la rue pour protester contre les 11.200 suppressions de postes prévues à la rentrée, le ministre déclare : "Une fois les banderoles, les cercueils, les rimes sur Darcos en "os", du style "Darcos aux Galapagos" ou "Darcos, tu l'auras dans l'os" rangées, que restera-t-il sur le fond ? C'est une bouffonnerie. Ils peuvent défiler, mais tout ça ne sert à rien ! Les vraies questions sur l'inefficacité du système éducatif demeureront". Aujourd’hui encore, un excellent connaisseur du dossier au ministère assure et assume : "Ce mouvement a été une grande supercherie, une fumisterie. Comme si des enfants peuvent avoir un avis sur l’éducation nationale et la bonne marche du pays !".

Une consultation passée inaperçue


Pour calmer le jeu, Xavier Darcos précipite néanmoins la réforme du lycée, qu’il a en tête dès la campagne présidentielle de 2007. Des points de convergence sont signés avec les syndicats d’élèves, d’enseignants, de chefs d’établissements. Jean-Paul de Gaudemar, le recteur d’Aix-Marseille, est nommé chargé de mission et entame une discrète consultation. Une erreur casting ? "De Gaudemar est une personnalité forte dans l’éducation nationale, mais il n’est pas médiatique. De plus, il est loin de Paris", analyse aujourd’hui l’un des acteurs de la réforme. Sa consultation n’aura servi à rien. Pire, ses travaux fuitent et c’est l’hallali. "C’est évidemment le schéma le plus jusqu’au-boutiste, le plus révolutionnaire dans l’esprit "lycée à la carte" qui a retenu l’attention. Le ministre aurait tout de suite dû dire "non, ce n’est pas cela qu’on va retenir"", poursuit notre interlocuteur.

Comptes d’apothicaire


Dès lors, Xavier Darcos s’emploie à éteindre les incendies de toutes parts. "Il a commencé à faire des comptes d’apothicaire sur des ½ heures de cours à donner à telle ou telle discipline. L’architecture de la réforme a évolué en permanence sous l’impulsion des lobbies. Tout a été fait en fonction des équilibres politiques – il s’agissait de ne fâcher personne – plus que des données techniques et pédagogiques. A partir de ce moment-là, c’était la révolution ou le statu quo. Finalement, on a eu les deux !", analyse Philippe Meirieu, professeur en sciences de l’éducation à l’université de Lyon. C’est ce moment que les lycéens choisissent pour se rappeler au bon souvenir d’un ministre dont ils disent "qu’il ne les écoute pas, ne les respecte pas".

Ce jour où tout se joue


Xavier Darcos improvise alors une consultation d’élus aux CVL (conseils de la vie lycéenne). Les "Ateliers du nouveau lycée" sont organisés le 15 novembre 2008, à Palaiseau (91), sur le campus de Polytechnique. Quelque 2.000 jeunes sont prévus au début. Finalement, le nombre des invités est réduit à 600. Sur place, certains ont le sentiment d’être manipulés. "On a été prévenu il y a une semaine et, en arrivant ici, on nous a demandé de ne pas poser de question, dénonce l’un d’eux, Maxime. C’est comme si on nous avait attribué un rôle". Mauvaise décision selon ce haut fonctionnaire qui a suivi tout le dossier : "Ce jour-là, le ministre ne veut pas faire face aux lycéens. Il parle depuis la salle. Sa demi-mesure est une erreur. Les choses tournent finalement à la contestation ouverte. Les lycéens ont un sentiment de toute puissance devant les caméras". Cette journée aurait pu permettre à Xavier Darcos de retourner l’opinion lycéenne en sa faveur. La séance s’achève par des huées, les lycéens dénonçant une "mascarade". La réforme ne s’en remettra pas.

Xavier Darcos défie les manifestants


Le mouvement lycéen repart de plus belle, notamment en Bretagne. Plus violent, moins contrôlé par les syndicats, qui tentent néanmoins de le récupérer. De nouvelles suppressions de postes ont été annoncées à l’Education nationale (13.500 à la rentrée 2009). La crise économique commence à prendre de l’ampleur. Tous les voyants virent au rouge… Dans le numéro de l’Etudiant de novembre 2008, la grogne monte. "On ne peut pas se réjouir d’emplois du temps plus lourds, de classes plus chargées, de plus de fatigue et de moins de marges de manœuvre dans l’organisation", résume le proviseur d’un lycée dans le Sud.
Tout bascule en cinq jours. Le 10 décembre 2008, Xavier Darcos défie les manifestants sur Europe 1 : il concède une "petite concentration de mécontentements" mais se dit "suffisamment ancien" dans l’éducation "pour avoir connu des situations semblables". Il ajoute qu’il ne sera pas "le ministre de l’Hésitation nationale". Il accorde une interview au Journal du Dimanche (prévue pour être publiée le 14 décembre) où il précise les contours de la nouvelle seconde. Le même jour, opportunément, la FIDL est mise sur la sellette via une affaire de mouvements de fonds suspects auxquels Julien Dray, très proche de l’organisation, serait mêlé. La partie contre les syndicats lycéens est presque gagnée. C’était sans compter sur les Grecs…

Le recul de Nicolas Sarkozy


Le week-end du 13 décembre 2008, Xavier Darcos est en voyage officiel en Israël. De son côté, Nicolas Sarkozy rencontre ses collègues européens à Bruxelles. Tous craignent une propagation des émeutes lancées par la jeunesse grecque. Déjà, on manifeste en Italie et en Espagne. Et l’Angleterre et l’Allemagne semblent prêtes à emboîter le pas. Par téléphone, le président, le Premier ministre et le ministre décident donc de "restaurer le consensus" créé en juin 2008. En clair, la réforme est retirée. Pour la première fois, Nicolas Sarkozy recule.
Le côté "prof distant avec les élèves" de Xavier Darcos ne fait plus recette. Le président préfère tisser des liens de proximité avec les jeunes. Ces derniers héritent d’un haut commissaire à la Jeunesse, Martin Hirsch, et d’un nouveau chargé de mission sur le lycée, Richard Descoings. Le très médiatique directeur de Sciences po entame un tour de France des lycées et reprend le dossier à zéro. Luc Chatel succède à Xavier Darcos, promu ministre du Travail. Sur le bureau du nouveau ministre de l’Education, les mêmes dossiers : suppressions de postes (environ 16.000) et réforme du lycée, pour laquelle il attend début septembre les observations des syndicats, parents d’élèves, associations et lycéens. C’est reparti pour un tour ? 

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