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Enquête

Lycées : dernière rentrée avant la crise ?

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Classes de plus en plus chargées, enseignants de moins en mois disponibles... Les conditions de travail des proviseurs et des enseignants n'ont jamais été aussi difficiles. Et les conditions d'études des lycéens se dégradent.

Il y a une réalité dont vous avez forcément entendu parler cette année. Environ 11 200 postes d'enseignants non renouvelés, dont 8 000 dans le secondaire, plus 13 500 suppressions programmées en 2009, dont 7 500 dans le secondaire. Sans oublier une réforme des lycées, contestée sur le timing comme sur le fond... Et puis il y a une réalité de lycéens. Les conditions d'études ont-elles vraiment changé ? Le désastre annoncé par les syndicats enseignants s'est-il réellement produit ? En fait, les choses sont plus complexes.

Premier constat : si la rentrée 2008 « s'est très bien passée », dans des « conditions presque meilleures que 2007 », selon les termes du ministre de l'Éducation nationale, sur le terrain, le malaise est tangible. Heures sup, temps partagés par les enseignants entre plusieurs lycées, effectifs plus élevés dans les classes, options supprimés, remplacements aléatoires... En allant à la rencontre de proviseurs et d'enseignants dans une quarantaine de lycées de France, petits et grands, en région parisienne et en province, l'impression d'une irrésistible dégradation des conditions d'enseignement s'impose.

Effectifs des classes : la limite du raisonnable


Premier sujet qui fâche : le nombre d'élèves par classe. À entendre les enseignants et les proviseurs, l'année 2008 ne semble pas marquer de rupture, plutôt la poursuite d'une tendance lourde. « Une classe à 35 élèves devient la règle, note Marc Demeulemeester, proviseur du lycée Jean-Bart, à Dunkerque (59). Certes, on a perdu des élèves, mais la structure pédagogique s'affaiblit plus vite encore. On commence alors à toucher du doigt les limites de ce qui est raisonnable. » Philippe Achart, professeur de maths au lycée Frédéric-Mistral de Fresnes (94), raconte : « Je suis dans un lycée réputé qui attire de plus en plus d'élèves, mais les moyens ne suivent pas. J'ai fait l'an passé l'expérience d'une classe en filière STG à 17 élèves. Ça change tout. Les élèves sont moins sous pression. Le travail d'accompagnement individualisé devient possible, et les résultats suivent. »

Les surcharges de classes concernent tout particulièrement les options, quand elles n'ont pas été supprimées. « En langue vivante 2, je me retrouve avec une classe de 35 élèves qui est composée d'élèves de L, de ES et de STG, de la première à la terminale, explique par exemple Catherine Benazeraf, professeur d'anglais au lycée Turgot, à Paris. Non seulement ce ne sont pas les mêmes niveaux, mais en plus, ils ne préparent pas les mêmes épreuves au bac : les uns ont des oraux, les autres de l'écrit. Le pire, c'est qu'on s'habitue à la pénurie. »

Profs partagés, moins disponibles


Constat : de plus en plus d'enseignants sont moins disponibles en dehors des heures de cours. Explication : un nombre croissant de professeurs enseigne dans plusieurs établissements. « En arrivant en septembre dans mon lycée, je n'avais plus que 8 heures de cours par semaine et j'ai dû accepter de faire mes 10 autres heures dans un autre établissement à 50 kilomètres de mon domicile », note Arnaud, jeune professeur de philosophie dans l'académie de Lille (59). Dénoncées par les syndicats, ces situations ont fait l'objet de quelques mouvements de grève. Certains enseignants, nommés hors de leur zone de référence, envisagent même d'engager des recours auprès des tribunaux administratifs. C'est le cas d'Hervé, un prof d'électronique de l'académie de Lille qui, en plus d'être hors zone, se retrouve hors discipline sur un poste de technologie au collège : « J'ai appris mon affectation 3 jours avant la rentrée pour un poste auquel je n'ai jamais été formé. On met un prof devant des élèves sans se poser de questions. »

Mais là encore, pas de scandale, plutôt une impression de gâchis. « Certes, les conséquences ne sont pas désastreuses, mais je regrette que ces mesures économiques n'aient pas été l'occasion de mieux répartir les moyens là où il y en a le plus besoin », note José Fouque, du lycée Vauvenargues, à Aix-en-Provence (13). « Si un prof faisait 15 heures de cours et non pas 18, il ne glandait pas pour autant les 3 heures restantes de son service, s'emporte Yves Giovanini, proviseur du lycée Pasquet, à Arles (13). Il faisait du soutien scolaire, prenait en charge des classes en petits groupes... Bref, de quoi avoir une approche un peu plus individualisée des besoins des élèves. Aujourd'hui, ce n'est plus possible.» Corinne Delvallet dresse le même constat : « Sur un poste partagé, un enseignant est moins disponible pour assurer le suivi des élèves, pour rencontrer les parents, et ça lui est plus difficile de s'investir dans un projet d'établissement. »

Moins de postes, moins de souplesse


Quand ils ne sont pas écartelés entre plusieurs lycées, les enseignants ont par ailleurs des emplois du temps plus lourds. Pour amortir les effets des suppressions de postes - et en application du fameux « travailler plus pour gagner plus » -, la rentrée a été marquée par une inflation des heures supplémentaires : 76 600 heures pour 4 200 suppressions nettes de postes. «Techniquement, la rentrée s'est déroulée normalement, note Jean-Michel Cabanis, proviseur du lycée Gide, à Uzès (30). Seulement, on ne peut pas se réjouir d'emplois du temps plus lourds, de classes plus chargées, de plus de fatigue et de moins de marges de manœuvre dans l'organisation quotidienne. »

Calculette en main, chaque chef d'établissement fait ses comptes. « Je n'ai pas à me plaindre, estime pour sa part José Fouque, proviseur du lycée Vauvenargues, à Aix-en-Provence (13). Parce que dans un grand lycée comme le mien, les suppressions de postes sont plus faciles à lisser avec les heures sup. » Du côté des « petits » lycées, la situation est particulièrement délicate, comme en témoigne Corinne Delvallet, proviseur du lycée Lavoisier à Auchel (62) et membre du bureau national du SNPDEN (Syndicat national des personnels de direction de l'Éducation nationale) : « On peut convaincre les enseignants de faire des heures supplémentaires sur une année exceptionnelle. Mais si l'exception devient la règle, on n'est plus crédible. Dans mon lycée de 300 élèves, j'ai très peu de marge de manœuvre : dans chaque discipline, je ne peux répartir les heures que sur un ou deux enseignants. Et en plus, sur la trentaine d'enseignants de mon établissement, une partie est en temps partagé. » Même constat au lycée Arnaud-Daniel, à Ribérac (24), qui compte moins de 400 élèves au cœur de la Dordogne : « La rentrée n'a pas été facile avec 3 postes supprimés sur 38, estime son proviseur. Il a fallu répartir les heures et on a perdu en souplesse de fonctionnement. »

La pression des heures sup


Dans les salles des profs, la question des heures supplémentaires a évidemment fait débat au risque de susciter un malaise entre ceux qui les acceptent et ceux qui les refusent. Le SNES-FSU, principal syndicat d'enseignants, a appelé à leur boycott pour préserver des postes. Il a été diversement suivi. « Je ne vois pas pourquoi je refuserais trois heures supplémentaires, souligne Philippe, jeune prof de maths depuis deux ans dans l'académie de Créteil (94). Je me sens capable d'assumer cette charge de travail, et j'avoue que 30 € l'heure plus une prime annuelle de 500 €, ce n'est pas négligeable. »

Pour Julien Sergène, professeur d'histoire et de lettres au lycée professionnel Eugène-Delacroix, à Drancy (93), « ceux qui n'acceptent pas les heures sup subissent des pressions et se retrouvent avec les pires emplois du temps ». « Dans mon lycée, précise cet enseignant, c'est grâce à la mobilisation des profs qui ont refusé les heures sup que l'on a pu garder un poste complet. C'est le poste que j'occupe aujourd'hui. Sinon, je me serais retrouvé comme plein de mes collègues en temps partagé sur plusieurs établissements. »

Tension sur les remplacements


Gare à la prochaine épidémie de grippe ou de gastro. En matière de pénurie, les craintes concernent aussi le volant des profs remplaçants. « C'est la première fois que je ressens le problème des remplacements de façon aussi aiguë », estime Guy Savelon, proviseur du lycée Corot, à Douai (59). Pour cette rentrée, il a manqué d'un CPE (conseiller principal d'éducation), d'un documentaliste, de plusieurs surveillants et s'est contenté d'un prof de maths vacataire pour remplacer un congé maladie. Selon les syndicats, cette situation tient au fait que les brigades de profs remplaçants, les TZR (titulaires de zone de remplacement), ont été dégarnies pour que ces enseignants soient affectés sur des postes dès la rentrée.

Une bombe à retardement ?


« En période de vaches maigres, il est normal que chacun à l'Éducation nationale prenne ses responsabilités et participe à la réduction de dépenses, souligne Jean-Michel Cabanis, proviseur du lycée Gide, à Uzès. Mais je crains que toutes ces restrictions fassent l'effet d'une bombe à retardement ». Pour sa part, Marie-Ange Henry, proviseur du lycée Jules-Ferry, à Paris, résume un sentiment général sur la rentrée prochaine : « La tension sur les effectifs est aujourd'hui telle que pour la rentrée 2009, il va falloir nous dire ce qu'il faut supprimer. On va devoir toucher au programme sur le bloc général comme sur les options. » Autant dire que dans le débat actuel sur la réforme des lycées, enseignants et proviseurs ne se font guerre d'illusions : sous couvert de discours pédagogiques, l'argument budgétaire sera, une fois de plus, au tout premier plan. Une fois de trop ? 

Pour aller plus loin : Rentrée 2010 : le lycée sous tensions / La réforme du lycée décryptée / Réforme du lycée : si les élèves étaient ministre de l'Education nationale… / Luc Chatel : "Cela ne me choque pas qu’une famille sans problèmes financiers investisse dans des manuels pour ses enfants"