1. Léo, 28 ans, créateur de DirtyBiology : comment je suis devenu youtubeur scientifique
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Léo, 28 ans, créateur de DirtyBiology : comment je suis devenu youtubeur scientifique

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Le tournage d'un sujet n'est que la partie émergée de l'iceberg ! // © Éric Garault pour l'Etudiant
Le tournage d'un sujet n'est que la partie émergée de l'iceberg ! // © Éric Garault pour l'Etudiant

Au lycée, Léo Grasset était mauvais en sciences. Aujourd’hui, sa chaîne YouTube DirtyBiology compte plus de 500.000 abonnés. Auteur d’un livre sur les animaux de la savane et d’une BD sur l’histoire du sexe, il prépare un documentaire sur l’écologie. Suivez les traces de cet intrépide voyageur qui rend la biologie passionnante.

“Youtubeur, c’est un métier qui devient légitime, car nous sommes de plus en plus nombreux à en vivre”, estime Léo Grasset, 28 ans, auteur de la chaîne DirtyBiology. Avec une réserve : “Il faut commencer par en faire un hobby, sans penser que le succès sera au rendez-vous. C’est comme dans le show-biz, il n’y a peut-être que 1 % des gens qui se lancent qui réussissent.” Un conseil avisé, d’autant que les formations spécifiques n’en sont qu’à leurs balbutiements.

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"Je voulais devenir Indiana Jones, en version intellectuelle !"

Du reste, pour Léo, c’était plutôt mal parti… À l’âge de 12 ans, ce natif de Saint-Étienne (42) débarque en Guadeloupe, où ses parents interrompent leur tour du monde. “On est une famille de cinq enfants, c’était un joyeux bazar !” Au lycée, ses notes sont catastrophiques dans les matières scientifiques, sauf en physique. “La biologie était une des matières que je ne pouvais pas piffer ! Ce n’est pas parce qu’on kiffe les concepts qu’on aime aller en cours ou qu'on adhère à la façon d’apprendre.” En revanche, il adore l’histoire et envisage de devenir ethnologue : “J’étais hyper inspiré par Claude Lévi-Strauss. Je voulais devenir Indiana Jones, en version intellectuelle !” Il lit beaucoup de vulgarisation scientifique, en astronomie notamment, et de science-fiction.

En 2006, Léo obtient son bac S spécialité SVT (sciences et vie de la Terre). “En bio, c’est tombé sur les cycles ovulatoires, un sujet que j’avais révisés sur magrossesse.com !” Puis il suit ses potes en classe prépa BCPST (biologie, chimie, physique et sciences de la Terre). Cette formation ne lui convient pas du tout : “Ce fut une énorme claque, je n’étais pas bon et j’ai eu un gros rejet de l’autorité…” Il hésite alors entre plusieurs possibilités : devenir reporter de guerre, ethnologue ou travailler dans l’humanitaire.

“Captivé par les cours, j’oubliais de prendre des notes”

Finalement, il entre en licence de biologie à l’université des Antilles et de la Guyane (remplacée en 2014 par deux universités distinctes). “J’étais tellement captivé par les cours que j’en oubliais de prendre des notes”, se remémore le jeune homme. En parallèle, il se forme au journalisme via le CNED (Centre national d'enseignement à distance)… quand il n’est pas sur sa planche de surf.

“Le déclic pour la biologie s'est produit pendant ma troisième année de licence, lors de mon stage en forêt tropicale”, raconte Léo. Aux côtés d’Alain Rousteau, “l’un des plus grands botanistes des Antilles”, il mesure les arbres et discute de l’origine de la vie. “J’ai bossé à fond cette année-là et j’ai fini major de ma promo”. Une première place qui lui permet d’intégrer un master “ultra-sélectif” de l’université de Montpellier (master biologie écologie évolution – parcours Darwin), avec des enseignants-chercheurs à la réputation internationale. “C’était très impressionnant”, appuie Léo.

Léo accorde beaucoup d'importance au montage de ses vidéos. // © Éric Garault pour l'Etudiant
Léo accorde beaucoup d'importance au montage de ses vidéos. // © Éric Garault pour l'Etudiant

Diplômé en 2012, il envisage de poursuivre en doctorat, mais ne parvient pas à se décider pour un sujet de thèse. Il opte donc pour un DESU (diplôme d'études supérieures universitaires). “C’est une année de stages de recherche. Mon sujet était de lier les comportements des animaux à leur pelage. Je suis d’abord parti au Québec. Puis j’ai fait un stage de six mois au Zimbabwe : c’est le genre d’expérience qui change la vie.” Il en revient avec des articles, d’abord publiés sur un blog à destination de ses amis… qu’il adapte sous forme de livre. L’ouvrage est publié au Seuil sous le titre “Le coup de la girafe” en avril 2015.

“L’écriture est la clé de la réussite”

Entre temps, après quelques petits boulots (analyste statisticien, enseignant vacataire de biologie auprès d'élèves de sixième), Léo lance sa chaîne YouTube “DirtyBiology” en 2014, avec son frère Colas, illustrateur, qu’il rejoint en Thaïlande. “Ce sont des chaînes hyper créatives comme celles de Karim Debbache qui m’ont donné envie de m’y mettre.” Mais les débuts sont difficiles : “Cela ne marchait pas du tout ! C’était mon frère qui présentait les sujets, en anglais. Puis j’ai pris le relais, cette fois en français, en tournant pas mal de vidéos entre juin et octobre 2014. Là, ça a pris.” Des vidéastes influents partagent la chaîne, ce qui permet à Léo de commencer à gagner de l’argent. “En 2015, j’ai créé une page de donation Tipeee, grâce à laquelle je peux vivre de ma chaîne… du moins, en Thaïlande !”

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Les sujets qui l’inspirent abondent : “Je trouve mes idées sous la douche, ou en discutant avec des gens. Devant mon ordi aussi : je passe beaucoup de temps à lire des flux de publications scientifiques.” Toute la difficulté réside dans le choix des informations à garder et dans la façon de les valoriser. L’écriture est la clé de la réussite : il faut trouver la bonne manière d’aborder le sujet pour captiver l’internaute, “qui a aussi des vidéos de chats à regarder, plaisante Léo. Pour cela, il y a plein d’astuces, comme se raccrocher à l’actualité. Ma chaîne est un laboratoire d’expérimentation. Je teste différents formats.”

Youtubeur, un emploi précaire

Youtubeur, c’est un job où l’on ne compte pas ses heures. “C’est un boulot qui empiète sur la vie privée, constate Léo. Non seulement cela paie très mal, mais en plus c’est précaire, car on dépend d’une monétisation extrêmement fluctuante.” La rémunération mensuelle de Léo peut ainsi connaître des écarts de 400 € d’un mois sur l’autre. L’autre partie cachée de l’iceberg : il faut assumer tous les coûts de production, sans même savoir si l’on rentrera dans ses frais. Le jeune youtubeur l’a appris à ses dépens : “Dans l'une de mes vidéos, j’avais mis trois secondes d’un morceau de musique. Résultat : tout l’argent récolté va aux ayant-droit, alors que j’étais parti en Islande pour la tourner et qu’elle m’a coûté 3.000 €.”

Autre déconvenue : les ressources publicitaires. “Ma vidéo sur l’anatomie des organes féminins, où je dénonce le sexisme dans la science, n’a généré que 15 € alors qu’elle m’a pris deux mois, parce que YouTube a décidé que le mot "vagin" n’était pas "advertising friendly"”, regrette Léo, impuissant devant ce système inique. S’il arrive qu’un tournage ne prenne que quelques jours, la plupart des épisodes nécessitent entre deux semaines et deux mois de tournage. Une large partie du temps est consacré au travail de recherche et à discuter avec des interlocuteurs de tous horizons.

Beaucoup de "taf" avant d’allumer la caméra !

Pour lancer sa chaîne, il faut relever ses manches. “Être youtubeur, c’est être à la fois auteur, acteur, monteur, chef opérateur, community manager, gestionnaire, comptable…” énumère Léo. Et même un peu juriste, lorsqu’il faut vérifier les aspects légaux, comme les droits d’auteur, ou lorsque l’on veut déposer le nom de sa chaîne. Léo ne regrette pas d’avoir renoncé à sa thèse : “Intellectuellement, mon activité de youtubeur est très enrichissante.”

Mais pour que cela fonctionne, il faut surtout savoir écrire. “On ne se rend pas compte du taf qu’il y a avant d’allumer la caméra ! s’exclame Léo. Il faut aussi prendre du temps pour le montage, car c’est là qu’est la magie, c’est ce qui fait la différence entre une bonne et une mauvaise vidéo.” Sans surprise, sa vidéo la plus vue est celle sur le pénis : “C’était en 2014, il n’y avait pas encore de filtres d’annonceurs à l’époque !” rigole Léo.

DirtyBiology a dépassé les 500.000 abonnés en octobre 2017, juste avant la sortie de sa bande dessinée “La grande aventure du sexe” (Delcourt), dont son frère Colas Grasset est le dessinateur. “La BD est un format très exigeant, avec peu de place pour le texte, mais je tenais à présenter un maximum de concepts scientifiques.” Le jeune homme prépare aussi un documentaire sur la conservation de l’écosystème. Ce qu’il pense de l’avenir de la planète ? “Même si cela semble horrible du point de vue de la biologie, je ne suis pas trop pessimiste, je pense qu’on a les moyens de changer les choses.” Espérons que l’avenir lui donne raison.

Son parcours en 5 dates clés

2006 : obtient son bac S spécialité SVT en Guadeloupe.
2012 : diplômé du master biologie écologie évolution – parcours Darwin de l’université de Montpellier.
2014 : lance sa chaîne YouTube DirtyBiology.
2015 : célèbre la parution de son premier livre “Le coup de la girafe” (Seuil).
2017 : poursuit ses aventures éditoriales avec la BD “La grande aventure du sexe” (Delcourt).