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Témoignage

Les 20 ans de Valérie Chevalier : "Le milieu de l’opéra est hyper macho"

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Valérie Chevalier a été la première femme nommée à la tête d’un opéra national, celui de Montpellier. // © David Richard/Transit Flash Pink pour l'Etudiant
Valérie Chevalier a été la première femme nommée à la tête d’un opéra national, celui de Montpellier. // © David Richard/Transit Flash Pink pour l'Etudiant

Ancienne chanteuse lyrique, la directrice générale de l’Opéra Orchestre national Montpellier-Occitanie est une femme dotée d’une forte personnalité, dont le chemin de vie professionnelle est jalonné de succès et de rebondissements liés à son goût d’apprendre.

Quels souvenirs gardez-vous de vos premières années d’école ?

J’ai été élevée par mes grands-parents maternels, dans la région de Rouen et à Rouen même [76]. Retraités, ils avaient du temps à me consacrer : j’ai pu écouter et faire de la musique, aller au cinéma… Ma grand-mère avait pour meilleure amie la directrice d’une école maternelle, Mme Proutot. Comme j’étais propre, elle m’a fait intégrer l’école à l’âge de deux ans et demi. Cette femme était très bienveillante avec moi.

Je me souviens surtout des spectacles qu’on montait : j’étais grande pour mon âge, donc on me faisait jouer le sapin, l’arbre, le garçon… alors que j’aurais adoré faire la princesse ! À l’école primaire, comme j’ai su lire et écrire en deux mois, je m’ennuyais beaucoup. Je me suis donc retrouvée dans une classe double, CE2-CM1. La plupart des maîtresses étaient âgées, sans aucune fantaisie, excepté Mme Claude, une Antillaise très chic, calme et qui nous considérait comme des adultes, et Mme Lucas, aimante et adorable.

À quel moment commencez-vous à faire de la musique et du chant ?

J’ai six ans et demi, quand je fais mes premiers pas au conservatoire municipal de musique et de danse de Déville-lès-Rouen. Le directeur est très exigeant, mais l’école est géniale.

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D’emblée, je fais du solfège, de la flûte traversière, et je participe à la chorale. En prime, je suis des cours de danse classique et de théâtre, toujours au même endroit. Dès que la cloche sonne, à 16 h 30, je n’ai qu’une idée en tête : filer prendre mes cours au conservatoire ! Je ne vis que pour ça, et cela continue à l’identique quand j’entre au collège Jules-Verne [de la même ville].

Êtes-vous bonne élève au collège ?

En réalité, à cause de toutes mes activités artistiques, il est 19 h 30 quand je commence à faire mes devoirs, mais je suis sérieuse. Je suis plutôt littéraire, j’adore le français et la grammaire. J’ai de bons rapports avec mes professeurs d’allemand et d’anglais, ainsi qu’avec la directrice du collège, Mme Leroy, dont la fille, Gaëlle, est devenue ma meilleure amie. J’étais toujours chez elle.

En revanche, j’ai un mauvais souvenir du professeur de sports, tyrannique et odieux, qui m’a suivie de la sixième à la troisième. À mon entrée en troisième, je rêve de faire du chinois, mais il n’y avait pas assez de demandes d’élèves dans l’académie… Je me suis donc rabattue sur la trilogie classique anglais-allemand-espagnol. Parallèlement à mon parcours scolaire, mon professeur de chant croit en moi et m’invite à tenter le conservatoire, à Rouen. Je réussis le concours d’entrée, section chant et art lyrique, et au même moment, je rentre en seconde.

Vos années lycée sont-elles très différentes des précédentes ?

Non, je suis toujours aussi débordée ! J’avais pris une option "arts plastiques" en plus, pour mon bac, parce que j’adorais – et j’adore toujours – dessiner. Je passe ma vie au conservatoire, où j’aime aller regarder les cours d’art dramatique. J’y croise Karine Viard, Franck Dubosc, Virginie Lemoine et Valérie Lemercier, entre autres. J’ai sauté beaucoup d’étapes au conservatoire, soutenue et encouragée par mon professeur de chant, Henri Bedeix, et à l’extérieur, par le premier professeur à m’avoir suivie, Jean Launay, lui-même ancien ténor de l’Opéra. Alors, l’année du bac, je suis en cycle supérieur, et je passe directement les épreuves du prix de chant.

Michel Sénéchal, ancien directeur de l’école d’art lyrique de l’Opéra de Paris, m’entend et se démène pour que je passe le concours d’entrée à Paris. Au lycée, je suis nulle en maths, mais le professeur qui me fait passer l’oral du bac est sympa et me note de façon à m’éviter le rattrapage.

À 19 ans, elle est repérée par Thierry Fouquet, alors directeur de l’Opéra-Comique. Elle enchaîne les rôles sur différentes scènes. // © Photo fournie par le témoin
À 19 ans, elle est repérée par Thierry Fouquet, alors directeur de l’Opéra-Comique. Elle enchaîne les rôles sur différentes scènes. // © Photo fournie par le témoin

C’est donc avec mon bac en poche que je débarque à l’Opéra, dont j’ai réussi le concours d’entrée. Le statut de l’époque est ultraprivilégié, puisqu’on bénéficie d’un statut de salarié ! Je peux louer un appartement, dans le quartier de République, sans me soucier d’argent. Les cours ont lieu à l’Opéra-Comique, et nous fréquentons la même cantine que les danseurs ! Nous sommes très peu : six dans ma promo.

J’assiste à un maximum de répétitions ; je suis des master class avec des grands chanteurs ; j’apprends des rôles incontournables du répertoire : Suzanne des "Noces de Figaro", Manon de Massenet, Juliette du "Roméo et Juliette" de Gounod, Nanette de "Falstaff"… Le directeur de l’Opéra-Comique, Thierry Fouquet, me repère et me confie des rôles. À partir de là, tout va s’enchaîner très vite pour moi.

Vous êtes encore élève et, pourtant, vous faites vos premiers pas sur la scène de l’Opéra ?

Oui, en 1984, avec le rôle de Poucette, dans "Manon" de Massenet. J’ai 19 ans, et ma grand-mère, qui m’a élevée, vient de mourir. La formation dure trois ans, durant lesquels j’enchaîne les rôles. Deux ans plus tard, je suis lauréate de l’école de l’Opéra de Paris, et j’ai la chance qu’un agent, Thérèse Cedelle, me remarque. Grâce à elle, je tourne partout : en Italie, à Lyon, à Avignon… Elle me conseille dans mes choix du répertoire.

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Ça marche puisque j’enchaîne les rôles de 1986 à 1991. En réalité, je travaille plus que de raison et, un jour, je craque : je fais un burn out et je me mets à fondre en larmes au moment de chanter. Du jour au lendemain, je prends une grande décision : j’arrête tout et je pars à New York, ma fille âgée de 5 ans sous le bras.

Envisagez-vous de changer de parcours professionnel à cette période ?

Quand j’arrive à New York, j’éprouve surtout le besoin de changer d’air. Je retrouve là-bas une amie très chère, Lorraine Nubar, professeure de chant à la prestigieuse Julliard School. Je loue un appartement, je scolarise ma fille, je prends des cours avec Lorraine ­– et je vais même au Japon avec elle pour l’aider à donner des cours. Je claque mes économies, mais je profite à fond de la ville, des musées, des concerts… J’ai une passion pour les tissus, que je collectionne.

Je m’inscris à des cours d’Image Consultant. J’adore l’idée de pouvoir conseiller des gens sur leur look. J’aide aussi une amie à ouvrir son restaurant, dans l’East Village. Bref, je suis tout sauf oisive, même si je ne chante plus. Je reste sept ans là-bas en tout, avant de me décider à revenir en France.

Valérie Chevalier a été administratrice de l’Opéra de Nancy pendant dix ans. // © David Richard/Transit Flash Pink pour l'Etudiant
Valérie Chevalier a été administratrice de l’Opéra de Nancy pendant dix ans. // © David Richard/Transit Flash Pink pour l'Etudiant

À mon retour, en 1997, ma vie professionnelle va prendre un nouveau virage : j’avais observé aux États-Unis qu’on pouvait mélanger les genres, tels le commerce et la musique. Donc, j’intègre une école privée, l’EAC Artis, et j’en sors diplômée au bout d’un an en management et médiation culturelle. J’apprends en parallèle le chinois, un vieux rêve de jeunesse ! Après avoir monté ma propre agence artistique de chanteurs et de musiciens classiques, Standing Ovation, et cartonné dans ce domaine pendant quelques années, je vais encore changer de voie !

Comment êtes-vous passée d’agent artistique à directrice d’un des plus grands opéras de France ?

On m’a contactée pour devenir administratrice de l’Opéra de Nancy. Pendant dix ans, j’ai été l’adjointe de Laurent Spielman, là-bas. J’avais réussi à laisser l’agence et mes talents dans les mains d’un ami d’enfance. Cela a été une extraordinaire expérience artistique et humaine, avec de la gestion du personnel, des choix artistiques… Une expérience qui m’a préparée et formée pour être, en 2014, la première femme à être nommée à la tête d’un opéra national, celui de Montpellier.

Il faut savoir que ce milieu est hyper macho. Je sais que depuis mon arrivée, j’en agace certains, parce que je suis très libre et que j’affectionne les genres hybrides, comme cette soupe populaire servie au public en même temps qu’un groupe punk chantait sur scène, il y a presque deux ans ! Mais à mon arrivée, l’opéra était en grande difficulté, menacé par des conflits sociaux et des problèmes financiers. Aujourd’hui, cela va beaucoup mieux, j’ai apuré les comptes, et le public revient à l’opéra.

Quels conseils donneriez-vous à un(e) jeune qui aimerait suivre vos traces ?

Se donner les moyens de ses ambitions. Quitte à être hyperactif, comme moi, qui travaille tout le temps ! Accepter de se tromper, aussi, et savoir le reconnaître. Être honnête avec soi-même et avec les autres. Être humble et ne jamais voir sa réussite comme acquise !

Biographie express

1964 : naissance à Rouen.
1980 : entrée au Conservatoire de Rouen.
1983 : obtient son bac et réussit en mai le concours d’entrée à l’Opéra de Paris.
1998 : diplômée en médiation culturelle et management à l’EAC Artis.
2014 : nommée directrice générale de l’Opéra Orchestre national Montpellier-Occitanie.