1. Scénariste : “Pour écrire des histoires originales, il faut muscler sa culture générale”
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Scénariste : “Pour écrire des histoires originales, il faut muscler sa culture générale”

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Curiosité, persévérance, originalité et esprit de synthèse sont les qualités d'un bon scénariste, selon Fabien Vehlmann. // © Natacha Lefauconnier
Curiosité, persévérance, originalité et esprit de synthèse sont les qualités d'un bon scénariste, selon Fabien Vehlmann. // © Natacha Lefauconnier

Enfant, Fabien Vehlmann voulait “faire de la BD”. À force de persévérance et d'une bonne digestion des critiques, il est devenu scénariste, notamment de “Spirou et Fantasio” et de la série “Seuls”. Il raconte son parcours : ça tombe bien, raconter, c'est sa spécialité !

Même si la BD a toujours été sa passion, Fabien Vehlmann s'est longtemps dit que ce n'était pas une voie raisonnable. “Et je n’étais pas sûr d’avoir du talent…”, ajoute-t-il. Pour apaiser ses inquiétudes, cet anxieux de nature est entré à Audencia Nantes, une école de commerce. “On m’avait dit que c’était la voie royale qui menait à tout… mais c’est aussi la voie de ceux qui n’ont pas fait de choix, comme moi !”

Fabien pensait pouvoir allier créativité et salaire dans le marketing. “Mais j’ai senti qu’il y avait une dissonance avec ce que j’attendais.” Cependant, après 5 ans d'études, il n'a pas envie de repartir dans une formation en dessin.

“Après l’obtention de mon diplôme, je me suis lancé dans différents projets créatifs en me disant que si ça ne marchait pas, je passerais à autre chose”, se remémore le scénariste. Il écrit et envoie des sketchs, des courts-métrages, des BD, des chansons, et participe même à des radios crochets. “J’ai échoué partout. Mais il y a un domaine que je n’ai pas lâché, c’est la BD. Le tri s’est donc fait par la persévérance et pas par le succès.”

Ses débuts dans le métier

Il affine ses propositions… avec plus ou moins de succès. “Il ne faut surtout pas hésiter à se planter ! Il vaut mieux un plantage bien vécu qu’une incertitude molle à vie.” Une leçon qu'il a tirée d'une histoire d'amour malheureuse. “Je n’ai pas osé dire à une nana que j’étais amoureux d’elle. J’ai traîné ça comme une casserole pendant des années, sans pouvoir faire le deuil de cette passion. Alors que, quand je me prenais une veste, ça passait plus vite. Je ne voulais pas vivre la même chose dans mon boulot, c'est ce qui m'a décidé à tenter ma chance.”

“J’ai harcelé les maisons d’édition, reconnaît Fabien. Comme je ne connaissais pas de dessinateur, j’envoyais juste mes scénarios. Pour les rendre agréables à lire, je story-boardais mes scénarios, je les dessinais un peu.” Car, comme l'explique le scénariste, un éditeur accumule généralement 200 ou 300 scénarios et, un jour, il les lit d’une traite. “Il faut imaginer l’éditeur un peu énervé, mais qui en même temps a envie d’être convaincu par un super projet. Sur une année, il va peut-être accepter un seul scénario d’un auteur qu’il ne connaît pas”, dévoile Fabien.

L'éditeur va écrémer très vite sa pile de scénarios en faisant des tas. “Pour être dans le bon tas, il faut lui mâcher un peu le travail. L'éditeur doit pouvoir se faire une idée de l'histoire en 5 secondes. Par exemple, ma série 'Seuls' (Dupuis) se résume ainsi : ‘5 enfants se réveillent seuls dans une ville dont tous les habitants ont disparu.’ Si l’éditeur est intrigué, il va vouloir lire un petit synopsis où j’en explique un peu plus.”

À force de persévérance, Fabien parvient à décrocher des contrats. “J’adorais tout essayer : ‘Spirou’, ‘Mickey’, des sommaires, des jeux... Je gagnais à mes débuts 5.000 F par mois [760 € environ]. Même si c’était peu, je vivais de ma passion, et ça, c’était énorme !”

La journée d'un scénariste

Un scénariste a souvent plusieurs projets sur le feu en même temps. “Je travaille en tuilage, confirme Fabien. C'est-à-dire qu'au moment où je travaille sur un projet, je dois déjà commencer à penser au prochain.” Sans pour autant se disperser. "Si je fais 15 projets à la fois, je risque de les saboter tous !”

Tout commence par de longues discussions avec le dessinateur. “Un bon scénariste a beaucoup d’idées et il les abandonne très vite si elle ne prenne pas. En général, je défends l’idée que j’apporte, mais si le dessinateur n’accroche pas, je revois ma copie. Parfois, on se rend compte que l’on peut zapper toute une scène et trouver autre chose.”

Le scénariste doit estimer le nombre de pages que va prendre une scène... mais c'est loin d'être une science exacte. “Le moment du chemin de fer est assez compliqué. C’est comme un montage de film : on coupe, on réajuste sans arrêt. Et ce n’est pas la crédibilité qui compte – comme je le pensais au début –, mais l’émotion. Une scène qui manque un tout petit peu de crédibilité mais avec une émotion très forte est préférable à une scène hyper crédible mais fade.” Et là, c’est l’expérience qui joue. “Plus tu en fais, plus tu renforces ton muscle de l’autocritique et tu sais d’avance si ta scène est réussie ou pas.”

Côté organisation du travail, le juste équilibre pour Fabien est de bosser le matin sur son projet principal (écrire les pages, les dialogues de ses personnages...) et de consacrer l’après-midi à la “rêverie”. Avec un objectif : prendre de la distance avec ce qu'il fait. “Soit je lis un bouquin sur le sujet qui m'occupe, soit je réfléchis à mon scénar de l’année suivante… Il faut que ce soit le plus ludique possible, que je laisse venir les choses. Je suis chez moi ou je me pose dans un café, ou encore je peux aller voir une expo dans un musée, histoire d’élargir ma culture générale.”

Les plus et les moins du métier

Des journées qui vous font rêver ? Attention, tout n'est pas rose dans le métier. Le point noir ? “Clairement, à un moment, ça a été le manque d’argent, prévient Fabien. On n’a pas le statut d’intermittent mais le statut d’auteur, qui est à la fois chouette et fragile. Si les éditeurs ne veulent plus travailler avec moi, personne ne me verse de l’argent, il n'y a pas d'allocations chômage.”

Autre difficulté à surmonter : savoir encaisser les critiques. “C’est le truc qui te fait avancer… ou qui te flingue. Un artiste qui n’est pas critiqué va mourir (artistiquement), il va s’enkyster, même s’il est très doué. Il faut être ouvert à la critique et savoir se remettre en question.” Son conseil : garder en tête que toute critique a une partie objective et une partie subjective. “Pour faire la part des choses, il faut recouper les critiques. Si sur trois avis, les trois trouvent la fin naze, c’est qu’il y a peut-être un problème.”

Il ne faut pas sous-estimer la violence d’une critique : “Ça peut être douloureux, surtout quand on n’est pas sûr de soi, enchaîne Fabien. Après une mauvaise critique, j’ai une période d’incubation. Je compare ça à la grippe : quand tu as la grippe, tu ne te dis pas tous les matins ‘il faut que je me lève à tout prix’. Tu attends que ça passe. C’est pareil pour une critique un peu dure, surtout quand elle vient de quelqu’un d’intelligent et qu’elle est juste.” C'est ainsi qu'avec les années, Fabien s'est “fait le cuir”. “Finalement la critique donne une opportunité géniale de rebondir et de s’améliorer.”

Les qualités pour être scénariste

En plus de savoir gérer la critique, le scénariste se doit avant tout d'être original. Pour cela, une chose à faire : accroître sans cesse sa culture générale. “Je prends souvent comme image celle du cerveau qui serait comme un immense hangar à cacahuètes où tout est en apesanteur. Chaque nouvelle information reçue en regardant un film, en lisant un bouquin… ce sont les cacahuètes qui entrent dans ton cerveau. Ces cacahuètes flottent en apesanteur. Si tu n’en as que trois, elles ne se percutent jamais. Or, une idée, ce sont deux cacahuètes qui se percutent. Donc, plus tu as accumulé de cacahuètes de culture générale dans tous les domaines possibles, plus elles se cognent. Et plus elles viennent de domaines variés, plus tu crées des choses riches car elles ne viennent pas du même champ sémantique.”

Intarissable sur le sujet, Fabien poursuit sa démonstration : “Le problème de beaucoup d’apprentis scénaristes, c'est qu’ils ont soit un manque de culture générale – ils ont adoré Tolkien et veulent faire du Tolkien… ce qui ne peut pas marcher –, soit la même culture que 10 millions de personnes dans le monde : ils ont vu ‘Harry Potter’, “Matrix’ “Star Wars’… Ce n’est pas une culture personnelle.”

La majorité des projets que reçoit un éditeur a des qualités mais ne se détache pas du lot, car leurs auteurs n’ont pas cultivé la partie singulière de leurs connaissances. “Je conseille une ‘alimentation équilibrée’ : si tu aimes l’heroic fantasy, lis quand même un essai de politique, etc. Cela vient fertiliser l'imaginaire, et de plus en plus d’idées bizarres, décalées vont apparaître. Tu peux aussi le faire de manière forcée, en faisant se rencontrer deux films qui n’ont rien à voir. Un exemple : ‘Alien’, très bon film de science-fiction des années 1980, a la structure d’un slasher, mais appliquée au monde de l’espace : une créature assassine des gens les uns après les autres et à la fin c’est la 'final girl' qui l’emporte.”

Une curiosité insatiable ne doit pas empêcher d'avoir un esprit de synthèse ! “Savoir tirer la quintessence de tes connaissances est une qualité qui sert beaucoup. En BD, une grosse problématique est le manque de place. Pour un film, tu peux ajouter quelques minutes. En BD classique, on va te demander de faire 46 pages, et c’est pas 42, ni 47. Comme disait Hemingway, 'il faut couper ses chéris'. C’est exactement ça, il faut synthétiser des scènes ou couper des dialogues qu’on adore.”

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