Annabel, 43 ans : "Comment je suis devenue créatrice de chaussures"

Par Natacha Lefauconnier, publié le 05 Septembre 2018
9 min

Adolescente, elle dépensait l’argent de ses baby-sittings en paires de derbies ou de sandales. À 43 ans, Annabel Winship peut piocher à volonté dans ses propres collections. Outre son talent et sa bonne étoile, son succès tient en deux mots : travail et obstination !

Onze ans qu’elle a lancé sa marque éponyme de chaussures, reconnaissables à leur bout arrondi, à leurs couleurs gaies et à leurs motifs emblématiques, devenus des classiques, de l’Union Jack aux étoiles. Annabel Winship crée des collections à son image, celle d’une femme enjouée, énergique et inventive.

"J’ai besoin de discipline et d’encadrement !"

Ce n’est pas un hasard si elle a rapidement mis un pied dans le monde de la mode. Sa mère, une Anglaise, s’y intéressait de près, et son père, français, était photographe. Très bonne élève dans son collège parisien, elle se laisse vivre au lycée : "J’avais des facilités, mais je n’étais pas une bosseuse acharnée", confie la créatrice. Elle obtient un bac A1 (philosophie et mathématiques, l’actuel bac L), mention assez bien, en 1993.

Déjà très portée sur le dessin et sur la couture, elle décide de s’orienter vers le domaine artistique. "Un copain m’a parlé de l’École Duperré, mais il était trop tard pour s’inscrire." Par défaut, Annabel suit une première année d’arts plastiques, au centre Saint-Charles de l’université Paris 1. "À la fac, je n’étais pas motivée. J’ai besoin de discipline et d’encadrement !"

"On n’était que deux élèves en spécialité tissage"

À la rentrée suivante, elle effectue une année de MANAA (mise à niveau en arts appliqués : voir encadré ci-dessous) à l’École Duperré, puis passe les concours d’entrée de deux écoles d’art. Prise à l’ENSAAMA Olivier-de-Serres, elle y effectue quinze jours de scolarité avant que l’École Duperré ne l’appelle pour lui proposer une place en DMA (diplôme des métiers d’art), en section textile. Pile ce qu’elle visait !

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"On n’était que deux élèves en spécialité tissage ! Pour le reste, nous étions regroupés avec les deux autres spécialités de DMA, broderie et tapisserie. Soit quinze élèves en tout." Des conditions idéales pour apprendre à tisser sur des métiers, à découvrir le côté technique des matières. Une formation pratique complétée par deux stages. "Le premier dans une petite entreprise de fabrication de chapeaux. Et le second, chez Stella Cadente, la marque de prêt-à-porter de la créatrice Stanislassia Klein."

"L’ambiance était épouvantable dans ces grandes maisons de couture"

Recalée à l’école londonienne Central Saint Martins, elle s’inscrit, cette fois, dans un DMA en stylisme, à l’École Duperré. "Je ne regrette pas d’avoir suivi ces deux cursus complémentaires, en textile et en stylisme." D’autant qu’elle fait des stages, courts mais déterminants, dans deux maisons de haute couture. Chez Jean Paul Gaultier, qui avait besoin de brodeuses en urgence, quinze jours avant les défilés.

Et chez Christian Lacroix : "Une chance ! À l’époque, tout le monde voulait y bosser." Si son travail satisfait ses employeurs, l'expérience prouve à Annabel qu’elle n’est pas faite pour ça. "L’ambiance était épouvantable dans ces grandes maisons de couture ! Il y avait beaucoup de rivalités et de pression."

"C’est assez exceptionnel d’être embauchée dès la sortie de l’école"

Une de ses professeurs de Duperré repère son goût pour les couleurs et les motifs et lui offre un emploi. Celle-ci n’est autre que… Stanislassia Klein, créatrice de la maison Stella Cadente. "C’est assez exceptionnel d’être embauchée dès la sortie de l’école", reconnaît Annabel. Elle commence comme assistante de collection, avant de devenir chef de studio.

"Je travaillais sur le côté créatif de la collection, sur les recherches de matières, et j’encadrais les stagiaires." L’avantage de cette structure d’une dizaine de personnes ? "J’avais une vision d’ensemble du fonctionnement d’une entreprise."

"J’ai toujours été une dingue de chaussures"

Le déclic arrive par hasard, sept ans après sa première embauche. "Un soir où je sortais tard du bureau, je suis allée dans les grands magasins. J’ai toujours été une dingue de chaussures et j’avais envie d’une nouvelle paire, même si j’en avais déjà 200 !" Or, la jeune femme repart bredouille. "Il y a treize ans, les seuls modèles colorés faisaient assez cheap."

Résultat : le lendemain matin, dans le métro, elle a un flash. "C’est ça, ce qu’il faut faire ! De jolies chaussures, un peu rigolotes et confortables." Elle en parle à ses amis et à son fiancé, qui l’encouragent. "La graine était semée."

Annabel conçoit ses collections en partant des couleurs et des matières avant de dessiner les modèles.
Annabel conçoit ses collections en partant des couleurs et des matières avant de dessiner les modèles. // © Cyril Entzmann / Divergence pour l'Etudiant

Sa bonne étoile intervient alors, sous les traits de sa patronne. "Stanislassia m’a accordé un jour par semaine pour que je bosse sur mon projet de marque, en conservant mon salaire." Annabel dessine sa première collection en utilisant ses bases de styliste vêtement. "Je commence toujours par choisir la gamme de couleurs, puis les matières. Le dessin des modèles vient en dernier."

"J’ai choisi mon nom comme marque. J’aime bien mon identité anglaise"

L’étape suivante : trouver comment faire fabriquer ses modèles. "Cela ne sert à rien de créer une belle collection si elle est impossible à produire !" Fin 2006, Annabel se rend à un salon de la chaussure où elle espère trouver des fabricants. À sa grande déception, c’est le royaume de la chaussure orthopédique… Excepté un petit espace dédié à des jeunes créateurs.

"J’ai encore eu de la chance : une femme agent d’usine m’a proposé de visiter les fabricants qu’elle représentait en Espagne." Le rendez-vous est concluant. Trois mois plus tard, Annabel quitte la maison Stella Cadente. Elle crée sa marque dans la foulée, début 2007. "J’ai choisi mon nom comme marque. J’aime bien mon identité anglaise. Winship est le nom de jeune fille de ma maman."

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L’ex-styliste de vêtements démarche ensuite la presse et les distributeurs pour se faire connaître. "Les débuts ont été hyper durs. Malgré l’engouement pour mes modèles, je n’avais pas d’acheteurs." Annabel appelle tous les magasins, petits et grands. "Je n’étais pas très bien accueillie. On me disait de rappeler quand ma marque serait vendue quelque part !"

La créatrice tient bon. "Au bout de deux ans, j’avais davantage de commandes." En 2010, elle ouvre enfin sa boutique. Tandis qu’une personne s’occupe des ventes, elle se consacre à la création. Autre tâche non négligeable : la gestion administrative.

"Quand on est à l’aise dans sa création, cela se sent tout de suite"

Son avenir ? "Je n’ai pas des ambitions de multinationale. J’ouvrirai peut-être d’autres boutiques." Pas question de se diversifier dans d’autres secteurs. "Ce qui m’éclate, c’est de faire des chaussures !" Pour marcher dans les pas d’Annabel, suivez ses conseils : "Croire en soi, sans être prétentieux. Écouter les avis, mais ne pas faire ce que font les autres."

Le plus important ? "Garder sa personnalité ! Quand on est à l’aise dans sa création, cela se sent tout de suite." Au regard de ses collections, nul doute qu’Annabel est bien dans ses baskets !

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