1. Comment je suis devenue styliste culinaire
Portrait

Comment je suis devenue styliste culinaire

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Pour le shooting de ses plats cuisinés, Coralie choisit ses pièces dans son propre stock de vaisselle. Elle possède des centaines d'assiettes, de tous les styles. // © Mat Jacob / Tendance Floue pour l'Étudiant
Pour le shooting de ses plats cuisinés, Coralie choisit ses pièces dans son propre stock de vaisselle. Elle possède des centaines d'assiettes, de tous les styles. // © Mat Jacob / Tendance Floue pour l'Étudiant

Ces photos de plats dans les magazines qui vous font saliver sont le fruit d'une savante mise en scène... œuvre d'un ou d'une styliste culinaire ! Coralie, 29 ans, vit de ce métier récent, apparu avec le boom de la tendance "food". Zoom sur son parcours gourmand.

"La première étape de mon travail, c'est le 'moodboard'." C'est-à-dire une planche d'inspiration, en format PDF, que Coralie doit fournir aux éditeurs en guise de préambule à son contrat de styliste. Surfant sur le Net, en particulier sur Pinterest (catalogue de photo en réseau), elle compose une palette de couleurs, une énumération de matières, qui donneront le ton de la prise de vues pour la mise en scène des recettes. Une fois le moodboard validé, Coralie choisit ses pièces dans son énorme stock de vaisselle, qu'elle a chinée ou achetée. "Tout est entreposé dans mon garage, à Clichy. Je possède des centaines d'assiettes, de tous les styles ! Idem pour les couverts, raconte-t-elle. En même temps, je pars à la recherche de mon "fond". C'est l'étape la plus difficile parce que c'est lui qui va donner le relief à l'image, sans la faire vieillir ! Alors, je dois trouver de la matière, des bois vieillis, du papier, du tissu, un vieux plancher, un morceau de zinc, une bassine... Je détourne plein d'objets, à condition qu'ils soient plats !"

"Je commence à cuisiner à 10 h 30"

Quand sa recherche n'aboutit pas, Coralie fait parfois appel à des décoratrices professionnelles... à ses frais ! Car ce métier est aussi une sorte de "réinvestissement" permanent : le matériel, support de son travail, doit sans cesse être renouvelé, pour rester dans la tendance et ne pas prendre une ride... Le sens artistique, tout comme le flair et un sens aiguisé de la communication, sont essentiels ! Pour chaque livre il me faut environ deux jours de préparation. Puis arrive la date du shooting, et c'est parti pour, en moyenne, deux semaines intenses. "Je pars de chez moi vers 9 heures, je fais les courses et j'arrive au studio vers 10 h 30. Là, je commence à cuisiner et le shooting débute aussitôt après. À ce moment-là, je travaille en binôme avec le photographe, je suis attentive à chaque détail pour que les plats aient l'air frais, et colorés ! Du coup, on peut rarement les déguster, à la fin...", s'amuse Coralie.

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"J'ai choisi une recette de cuisine comme thème d'un oral en DUT"

Cette passion pour la mise en valeur des recettes lui est venue à 19 ans. Née à Aurillac, dans le Cantal, Coralie grandit auprès de parents et de grands-parents qui aiment cuisiner et bien manger, mais elle n'a pas encore le déclic. Bonne élève, elle décroche son bac ES avec mention, en 2005, et s'intéresse alors au journalisme. Manquant de confiance en elle, elle imagine son rêve inaccessible. Elle choisit pourtant de préparer un DUT information-communication à l'université Paris-Descartes.

Une fois sa bourse obtenue, une de ses tantes, habitant à Paris, lui propose de la loger. "Mes études se déroulaient bien, sans plus. À plusieurs reprises, je me suis retrouvée stagiaire dans des entreprises de RP [relations publiques/presse], sans aucun rapport avec mon métier actuel ! Le hasard a fait qu'un jour j'avais à préparer un oral sur un thème libre. On était en pleine vague Cyril Lignac à la télé. Je regardais ses émissions avidement et j'ai eu l'idée d'en faire le sujet de mon oral. Après avoir décrit une recette de cuisine pendant cinq minutes devant la classe, la professeure m'a dit : "Coralie, la bouffe, c'est votre truc", se remémore la jeune femme.

"Le tiramisu aux fruits rouges n'avait plus de secrets pour moi"

Lors de sa seconde année de formation en IUT, Coralie s'installe dans une chambre de bonne. Son minuscule coin-cuisine ne l'empêche pas de commencer une collection de livres et de magazines de cuisine, qu'elle achète compulsivement, surtout quand l'esthétique des images lui plaît. L'année suivante, elle s'envole aux Pays-Bas, dans le cadre d'un programme d'échanges Erasmus. Sur le campus, et aux côtés d'un petit groupe d'amis, elle se fait rapidement connaître comme la reine des desserts ! "Le tiramisu aux fruits rouges et la plupart des fondants au chocolat n'avaient plus de secrets pour moi. On me les demandait tellement souvent que j'ai commencé à faire des photos, à les mettre en valeur en images", s'amuse-t-elle.

Pour Coralie, le secteur de la cuisine lui colle à la peau. // © Mat Jacob / Tendance Floue pour l'Étudiant

"J'étais flattée du résultat et encore plus de l'accueil que l'on me réservait. Alors, quand j'ai déménagé à La Rochelle pour suivre une licence professionnelle lettres, culture, et nouveaux médias à l'université, je me suis mise à passer tout mon temps, dans mes 11 m2, à cuisiner et à acheter des tissus pour photographier mes plats. À ce moment-là, j'ai vraiment pris conscience de mon envie de trouver un travail alliant médias et cuisine. Cela me rapprochait du journalisme, mais d'une façon plus ludique et rassurante", commente-t-elle.

"Rencontrer les stylistes était l'occasion de croiser des univers variés"

Sans que Coralie parvienne vraiment à mettre un nom sur le métier de ses rêves, elle postule, un peu à l'aveuglette, auprès de tous les magazines de cuisine. Rapidement, la chance lui sourit, et elle fait ses débuts d'assistante de rédaction stagiaire non pas pour un mais pour trois magazines, au sein d'un groupe. De la rédaction des articles aux présentations à la presse en passant par les shootings photos, elle est omniprésente et se fait vite remarquer par sa réactivité lors des prises de vues. Le stage de trois mois se transforme en CDI (contrat à durée indéterminée), et Coralie devient bientôt la petite main indispensable des stylistes culinaires mandatées par les magazines du groupe.

"Le fait de rencontrer toutes les stylistes était pour moi l'occasion de croiser des univers variés, et surtout, de procéder à des recherches autour de la déco", précise-t-elle, les yeux pleins d'étoiles à l'évocation de ce qui a été sa "révélation" professionnelle. Parmi les qualités requises : une grande faculté d'adaptation, de la réactivité, de la créativité et un talent d'improvisation, pour être à même de composer avec les aléas d'un shooting photos et parer à l'urgence des bouclages de magazines.

"Ce métier a de plus en plus tendance à être grignoté par les éditeurs"

Après deux ans et demi de CDI, où Coralie explore toutes les facettes de son nouveau métier, les trois magazines déposent le bilan et elle est licenciée économique. S'ensuivent quatre mois de pause forcée, pendant lesquels elle rencontre de nouveaux photographes et étoffe son carnet d'adresses. Accompagnée d'une jeune photographe – avec qui elle vient de composer une maquette –, la jeune femme pousse les portes des grandes maisons d'éditions parisiennes du secteur. Très vite, elle est engagée et crée son statut d'auto-entrepreneur. Parfois, les éditeurs lui confient la responsabilité de l'écriture des recettes, en plus du stylisme, et c'est ainsi qu'elle publie, en 2012, son premier livre de recettes.

En dépit de ce succès rapide, Coralie est lucide : "Ce que je fais et ce que je montre, c'est de la cuisine pour le quotidien, pas celle de chefs. Ça fonctionne, jusqu'à un certain point. J'ai failli suivre une formation en cuisine, ce qui serait un plus. Finalement, j'ai renoncé par manque de temps, et je me débrouille sans. Malheureusement, ce métier a de plus en plus tendance à être grignoté par les éditeurs, qui nous demandent toujours plus pour de moins en moins d'argent. Alors, en attendant, je profite à fond de mon job, et je me dis que, quoi qu'il arrive, je resterai dans le secteur de la cuisine, qui réunit tout ce que j'aime et qui me colle si bien à la peau."

Le parcours de Coralie en 5 dates

2005
Obtient son bac ES et suit un DUT information communication, à Paris.
2006

Se passionne pour l'univers culinaire.
Début 2009

Assistante de rédaction stagiaire au magazine "Cuisine by Cyril Lignac"
Septembre 2009

Assistante de rédaction de trois magazines de cuisine.
Février 2012

Auto-entrepreneur. Devient styliste culinaire freelance.

Devenir styliste culinaire

Il n'existe pas de formation pour accéder à ce métier. La plupart des professionnelles le sont devenues après des études de communication et/ou une formation culinaire, voire un apprentissage en cuisine. Elles peuvent aussi venir du monde de la photo et cumuler les deux domaines de compétences. Outre un intérêt soutenu pour la gastronomie, ce métier requiert un "œil", un sens de l'esthétique, de l'image et de la mise en pages. C'est la raison pour laquelle cette profession récente permet à des passionnées (cet univers est très féminin) de recycler leurs talents, qu'elles soient maquettistes, infographistes, ou photographes.

Attention, les places sont chères. C'est le bouche-à-oreille et votre réseau d'amis et de connaissances qui seront vos meilleurs ambassadeurs. Les salaires varient de 70 à 85 € par photo, auxquels il faut déduire 15 € de frais avancés par l'éditeur pour l'achat des ingrédients et des matériaux. Compter 100 à 110 € pour l'écriture et le stylisme d'une recette avec la même déduction de 15 €. Une styliste qui "tourne" bien réalise au maximum une vingtaine de publications par an.