1. Dora, 28 ans : comment je suis devenue diplomate
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Dora, 28 ans : comment je suis devenue diplomate

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Rédactrice à la direction Afrique du Nord et Moyen-Orient, Dora peut être amenée à livrer 5 notes en 1 heure, au cabinet du ministre des Affaires étrangères. // © Florence Levillain pour L'Étudiant
Rédactrice à la direction Afrique du Nord et Moyen-Orient, Dora peut être amenée à livrer 5 notes en 1 heure, au cabinet du ministre des Affaires étrangères. // © Florence Levillain pour L'Étudiant

Le conflit israélo-palestinien n’a plus de secrets pour Dora Cattuti. À 28 ans, elle exerce le passionnant métier de diplomate à la direction Afrique du Nord et Moyen-Orient du ministère des Affaires étrangères et du Développement international. Sa mission : présenter la position et les intérêts de la France dans la région.

Pour expliquer en quoi consiste son métier de rédactrice au Quai d'Orsay, Dora Cattuti a besoin d'un petit temps de réflexion : “Il s'agit de coordonner les relations de la France avec Israël, les territoires palestiniens et la communauté internationale”, finit-elle pas lâcher, les sourcils légèrement froncés. C'est qu'en diplomatie un mot mal choisi peut avoir des conséquences importantes, surtout lorsqu'il s'agit d'un conflit aussi sensible que celui qui oppose Israël et la Palestine depuis plus de 60 ans.

La jeune femme fait partie de la cellule “processus de paix au Proche-Orient”, à la direction Afrique du Nord et Moyen-Orient du MAEDI (ministère des Affaires étrangères et du Développement international). “C'est plus positif que de parler de conflit”, glisse-t-elle un brin facétieuse.

“J'ai un solide réseau de correspondants sur place”

Au mur de son bureau, situé au deuxième étage de l'intimidant immeuble du quai d'Orsay, des cartes de la région avec les principales zones de tension, colonies et autres check points… Mains sur le clavier et téléphone vissé à l'oreille, Dora rédige des fiches sur la base des informations fournies par ses contacts sur place, pour toutes les personnes (diplomates, conseillers ministériels, ministres, présidents…) susceptibles d'évoquer le sujet du conflit israélo-palestinien avec un interlocuteur étranger. “Autant dire que cela fait pas mal de monde et beaucoup d'occasions, tant le sujet est central dans les relations internationales”, pointe la jeune femme.

Dans ces notes “qui ne doivent pas dépasser une page” : un rappel de la position et des intérêts de la France et des éléments de langage. “Quand Jean-Marc Ayrault rencontre son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier, il part avec une petite fiche que j'ai écrite et qui comprend les principaux messages qu'il doit faire passer”, raconte-t-elle, le visage éclairé par un large sourire.

À ce poste depuis un peu plus de 6 mois, Dora se souvient encore de son premier jour à la direction Afrique du Nord et Moyen-Orient. Arrivée de bonne heure, avec l'intention de se plonger dans le dossier complexe du conflit israélo-palestinien de façon à en avoir une connaissance précise avant de “devoir produire”, elle n'en a pas le temps. La porte à peine franchie, le cabinet de ­Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, lui demande “de livrer 5 notes en 1 heure”. “Heureusement que la personne qui occupait ce poste avant moi m'avait briefée sur l'essentiel et que j'ai des collègues dévoués”, glisse-t-elle.

“J'ai toujours aimé l'histoire, la géographie et les langues”

Être diplomate, Dora n'en rêvait pas particulièrement, elle ne savait même “pas trop ce que cela voulait dire”. Fille d'un architecte et d'une infirmière, la jeune femme a vécu ses années collège et lycée à Nice, loin de l'univers feutré de la diplomatie. Très jeune, elle affiche cependant un intérêt marqué pour l'histoire, la géographie et les langues étrangères et un rejet tout aussi prononcé des maths.

En première L, son professeur d'histoire-géographie lui parle de Sciences po. Elle n'hésite pas une seconde : “Cela rassemblait à tout ce que j'aimais.” Sa mention TB au bac (avec un 20 en histoire et en français) lui ouvre grand les portes de la prestigieuse école de la rue Saint-Guillaume. En troisième année de Sciences po, elle ne sait toujours pas ce qu'elle veut faire. Un temps, elle songe à une thèse sur les relations internationales, mais abandonne assez vite l'idée. “J'aimais trop l'action et participer à la prise de décision.”

“À 20 ans, j'assistais à des réunions d'urgence du Conseil de sécurité”

Au lieu de partir étudier 1 an à l'étranger, comme la plupart de ses camarades, elle opte pour un stage. “Je n'avais encore jamais travaillé. Il était temps de m'y mettre !” Elle répond à une offre du ministère des Affaires étrangères, “un peu par hasard”. Bingo ! Elle décroche un stage de 9 mois à la mission permanente de la France auprès des Nations unies à New York. Juste le temps de contracter un prêt pour couvrir ses dépenses sur place et elle fait ses valises. “Cela a été une période magique. J'avais 20 ans, j'étais à New York et j'assistais à des réunions d'urgence au Conseil de sécurité... C'était incroyable !”, se souvient Dora. À ce moment-là, je me suis dit : “Il faut absolument que je rejoigne le Quai d'Orsay.”

À son retour des États-Unis, la jeune fille s'inscrit en master affaires publiques non par goût, “j'étais bien plus attirée par les affaires internationales”, mais par pragmatisme. “Parce que tout le monde me disait que c'était une meilleure préparation aux concours de la fonction publique.” Un bon choix puisqu'elle est reçue du premier coup au concours très sélectif de secrétaire des affaires étrangères (cadre général).

“Il est très rare que des rédacteurs participent à des voyages officiels”

Son premier poste ? L'Asie. “Sur le coup, j'étais un peu déçue. Mon périmètre s'étendait de la Thaïlande au Cambodge, en passant par le Laos et je n'y connaissais rien”, concède Dora. Mais très vite, elle comprend l'avantage qu'il y a à couvrir une région du monde tenue éloignée des feux de l'actualité : “On a plus de temps pour travailler les dossiers en profondeur et faire de la diplomatie économique et culturelle.”

Des trois années passées à ce poste, elle se souviendra longtemps de son voyage à bord de l'avion de la République française. “J'ai réussi à me joindre à une visite officielle du Premier ministre Jean-Marc Ayrault au Cambodge et en Thaïlande.” Et de préciser : “Il est très rare que des rédacteurs participent à d'importants voyages officiels.”

Car, contrairement à une idée largement répandue, les rédacteurs de l'administration centrale ne sont pas des globe-trotters. Le dernier déplacement de Dora ? Il remonte à septembre dernier lorsqu'elle a été nommée à la direction Afrique du Nord et Moyen-Orient. “Comme à chaque fois, lorsque l'on change de poste et donc de zone géographique, on mène une première mission de reconnaissance sur place. C'est l'occasion de rencontrer les personnels de l'ambassade de France et nos contacts locaux. Au final, cela nous permet de mieux appréhender les enjeux.”

“En ambassade, on est tout le temps dehors et en action”

À l'issue de sa première expérience à la direction de l'Asie, Dora serait bien partie en ambassade comme le veut la règle du 3-6 (3 ans en administration centrale et 6 ans dans une ambassade). “Mais aucun poste n'était disponible”, regrette-t-elle. Elle demande alors à rejoindre la direction Afrique du Nord et Moyen-Orient : “Une région du monde qui me fascine !” précise-t-elle. Pas question, pour autant, d'y rester trop longtemps. La jeune femme a des fourmis dans les jambes et elle compte bien rejoindre une ambassade dès 2017 : “Le travail y est très différent. On est tout le temps dehors et dans l'action.”

En attendant de s'envoler pour une destination encore inconnue, Dora s'attelle à la préparation d'une conférence internationale sur le conflit israélo-palestinien voulue par Laurent Fabius lorsqu'il était ministre des Affaires étrangères, tout en profitant “de la super bonne ambiance” du Quai d'Orsay. “La moyenne d'âge des rédacteurs se situe autour de 30 ans et on s'entend vraiment très bien”, s'enthousiasme la jeune femme.

Comment devenir diplomate ?

Les concours de catégorie A ou A+ du Quai d'Orsay permettent d'accéder aux postes de secrétaire (deux concours possibles : cadre d'Orient et cadre général) ou de conseiller des Affaires étrangères (concours cadre d'Orient). Ces concours sont accessibles théoriquement après une licence générale, mais le plus souvent après un IEP (Institut d'études politiques). Pour s'inscrire, il faut maîtriser deux langues vivantes dont obligatoirement l'anglais. Pour le concours cadre d'Orient, il faut maîtriser une langue orientale. Il est possible de rejoindre le ministère des Affaires étrangères après être passé par l'ENA (École nationale d'administration) ou l'un des cinq IRA (Instituts régionaux d'administration).

Les concours du ministère des Affaires étrangères sont très sélectifs. Ils exigent une solide culture générale et de bonnes connaissances en politique, économie, géostratégie, en histoire et en droit.

Le parcours de Dora

2006 : bac L mention TB, puis Sciences po Paris.

2008-2009 : stage à la mission permanente de la France, auprès des Nations unies à New York.

2012 : concours de secrétaire des affaires étrangères (cadre général) du ministère des Affaires étrangères et du Développement international.

2012-2015 : rédactrice à la direction Asie.

2015 : rédactrice à la direction Afrique du Nord et Moyen-Orient.