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Gilles Clément, paysagiste

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Son bureau, installé dans un immeuble parisien, est un vaste salon de lumière, de livres et de plantes. On respire et on écoute. Gilles Clément, 63 ans, a conçu, entre autres, les jardins du musée du quai Branly et du parc André-Citroën à Paris, de l’abbaye de Valloires (80) et de la Grande Arche de la Défense. Fustigeant ceux qui parlent d’environnement « avec de grands mots, mais [qui] sont incapables de nommer les plantes qui les entourent », ou ceux qui voudraient « mettre la nature sous cloche », il dessine des paysages non pas comme des décors, mais des manières d’« habiter le monde vivant ». Rencontre avec un jardinier, écrivain et théoricien du paysage mondialement connu.

Comment avez-vous débuté ?

C’est un prof de sciences naturelles en classe de seconde qui m’a parlé pour la première fois de ce métier. L’idée d’explorer le monde végétal qui me semblait chargé de mystère m’a attiré. Après des études scientifiques pour devenir ingénieur agronome, j’ai commencé par faire des balcons. J’ai fini par des châteaux. Puis j’ai enseigné et j’ai monté mon agence de paysagiste en répondant à des commandes publiques et privées.

Quelle est votre définition du paysagiste ?

C’est un jardinier qui intervient sur l’espace et le vivant avec un savoir scientifique. Et qui, à la différence de l’architecte, a pour allié le temps qui réinvente le paysage. Un jardin ne tombe jamais en ruine, il se transforme et se complexifie. Comme la nature invente sans cesse, le paysagiste partage sa signature avec le temps.

Comment vous vient une idée de jardin ?

En entrant dans un lieu, j’ai des perceptions de lumières, d’intensité des sons, de profondeur de l’espace… Mais ces indications très utiles ne suffisent pas à construire. Il faut une idée. J’évite alors de tomber dans un piège formaliste, qui consiste à s’inspirer de formes préexistantes pour les décliner par imitation et par facilité. J’évite également le travers esthétisant qui consiste à faire du joli sans raison. Je pense qu’il faut s’appuyer sur le sens, en sachant que la construction formelle est influencée par cette recherche de sens.

C’est-à-dire ?

Pour le jardin du musée du quai Branly, je me suis interrogé sur le sens d’un musée parlant d’arts sacrés et de civilisations animistes qui voient une âme à toute chose. Je me suis orienté vers un paysage non occidental, en évacuant le gazon et les perspectives. J’ai imaginé un espace dominé par des herbes sur des ondulations avec des chemins comme des lignes de désirs, en utilisant des symboles comme la tortue, qui donne sa forme aux bancs, clairières et abris. Dans le sol, des pavés de verre laissent voir des animaux, des coquillages, des plantes, qui sont comme des choses sacrées, protégées, qui entrent dans des rites.

Concrètement, comment travaillez-vous dans votre agence ?

Je m’occupe de la conception. À partir d’esquisses et de notes détaillées, mes collaborateurs tracent des plans sur informatique, font des études plus approfondies et montent des dossiers techniques. Nous savons où nous voulons aller et discutons ensuite des détails, par exemple sur la manière d’apporter de l’eau : par une rivière, un bassin, un brouillard…

Comment choisissez-vous les plantes ?

D’abord, je m’adapte au terrain et aux conditions climatiques. Je choisis des plantes qui ne vivront pas sous assistance. J’évite par exemple des espèces trop fragiles qui auraient besoin d’être traitées avec des produits toxiques. Ensuite, j’ai une démarche plasticienne qui impose de choisir les plantes en fonction de l’espace, des perspectives recherchées, de la présence ou de la transparence souhaitée selon le feuillage et les saisons.

Où trouvez-vous les différentes espèces ?

Quand je ne peux pas me fournir sur catalogue, je commande aux pépiniéristes qui mettent en culture les plantes recherchées pendant un ou deux ans. Je choisis souvent des espèces que l’on ne trouve pas en Europe, comme les Black Boys australiens ou certains Puyas chiliens très étonnants. Je profite aussi de mes voyages. Par exemple, pour le parc Vulcania, en Auvergne, je suis allé chercher de grandes fougères arborescentes de Nouvelle-Zélande, qui ont pour particularité de vivre sur un sol très pauvre en se nourrissant de l’humidité de l’air. Je suis toujours à la recherche de nouvelles plantes, sachant que si elles ne peuvent pas pousser là où je les installe, je n’insiste pas.

Faites-vous des expérimentations ?

Chaque réalisation est l’occasion d’expérimentations. Il est rare de ne pas avoir une ou deux plantes, une ou deux méthodes à essayer. J’ai par exemple réalisé un jardin dans le Var, le domaine du Rayol, uniquement basé sur le thème du feu. Les plantes ont besoin du feu pour survivre dans le temps, sinon elles ne peuvent pas germer. Le feu libère les graines de certains fruits, il faut un choc thermique, voire un choc chimique par la fumée. Tout cela est troublant. Encore faut-il le savoir. Donc, on peut concevoir un jardin à partir de cette question.

Est-ce un métier manuel ?

Oui, car on fait un métier différent de celui des architectes, au sens où l’on intervient sur la matière. Cela nécessite d’être sur le terrain et de toucher.

Quels conseils donneriez-vous pour débuter dans ce métier ?

Je conseillerais de vérifier que l’on est capable de s’étonner devant la nature, d’avoir envie de comprendre la mécanique d’un monde vivant qui n’arrête pas d’inventer. Si l’on n’a pas de discours sur cette nature diverse et imprévisible, on aura le discours des autres, celui des architectes, des artistes, des politiques…

Son parcours

? 1943 : naissance à Argenton-sur-Creuse (36).
? 1967 : diplômé de l’École nationale supérieure d’horticulture de Versailles (78) et de l’École du paysage à Paris.
? 1977 : crée son agence de concepteur paysagiste.
? 1985 : réalisation du parc André-Citroën, à Paris.
? 2006 : création du jardin du musée du quai Branly, à Paris.

Sommaire du dossier
Formation : du CAP aux écoles d’ingénieurs