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Interview

Les 20 ans d'Olivier Assayas

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Les 20 ans d'Olivier Assayas // © DR
Les 20 ans d'Olivier Assayas // © DR

Scénariste comme son père, le réalisateur Olivier Assayas nous parle de sa jeunesse dans les années 70, qu’il raconte dans son film Après Mai, qui sort en DVD fin avril. C’est l’histoire d’un éIève dissipé, fortement engagé en politique, aux aspirations cinématographiques déjà bien ancrées.

Quels souvenirs gardez-vous de vos années lycée ?


C'était une période assez folle, qui suivait Mai 68. J'étais élève en banlieue parisienne, au lycée Blaise-Pascal à Orsay [91]. Nous étions très dissipés, hors de contrôle. Je faisais beaucoup d'activisme politique. Pour moi, le lycée, c'était la caserne. Ce qui était assez injuste quand j'y repense. J'ai même fait de grosses bêtises [on voit le héros du film taguer les murs du lycée, participer à des actions révolutionnaires, NDLR].

Il me semble qu'aujourd'hui on ne tolérerait plus ce type de comportement. La société est moins indulgente. Les jeunes vivent avec la menace d'être orientés dans une mauvaise filière. Au début des années 70, nous n'avions pas d'enjeu de carrière, ni de réussite, en tête. Pour nous, il était clair que la révolution allait avoir lieu. Du coup, on ne stressait pas pour notre avenir !


Parce que le chômage n'existait pas ?

 

Bien sûr, le chômage était moins important et il y avait beaucoup de boulots peu qualifiés. Mais pour nous, il était inenvisageable de faire ces métiers-là. Durant ces années, il n'y avait pas d'amour de la carrière, pas d'enjeu d'argent. J'avais juste besoin de quelques pièces pour me payer un café et le journal. J'ai l'impression qu'un jeune a besoin de plus d'argent aujourd'hui, ne serait-ce que pour son téléphone portable. La chose la plus excitante qui pouvait nous arriver était d'aller vivre dans une communauté rurale. Ça m'a sidéré d'apprendre que pour certains il était prestigieux de faire HEC. Pour nous, c'était un sujet de rigolade, un truc pour les "losers".


Quel genre d'élève étiez-vous ?

 

J'ai été un élève catastrophique, pas très bon, et insupportable. J'étais en terminale A [terminale L aujourd'hui, NDLR] mais, curieusement je n'aimais pas tellement la philo. Les seules matières que je tolérais étaient le français, l'histoire-géo et l'anglais : je lisais la presse, de la poésie anglo-saxonne, j'écoutais la radio anglaise et je partais à Londres pour les vacances.
 

Comment avez-vous obtenu votre bac, en étant un tel cancre ?

 

J'avais un an d'avance, mais j'étais terrifié à l'idée de redoubler. Alors, pour préparer les épreuves du bac, je me suis enfermé chez moi durant deux mois, un peu comme si je préparais les jeux Olympiques. Je crois que je connaissais le programme par cœur. J'avais tellement peur de ne pas passer la barre que je suis passé... deux mètres au-dessus ! J'ai eu la mention bien avec 18/20 en histoire, 15/20 en philo, 18/20 en anglais à l'écrit, 15 à l'oral. Ma plus mauvaise note a été 12/20 en maths. C'est fou, mes notes du bac, même des années après, je m'en souviens encore !


Les années 70 ont été marquées par un fort engagement politique des jeunes. En quoi consistait le vôtre ?

 

J'étais libertaire, anarchiste et antitotalitaire. J'étais contre le parti communiste, la gauche autoritaire, et antistalinien. L'œuvre de Guy Debord [auteur de la Société du spectacle, NDLR] était très présente dans ma conscience politique. Guy Debord prônait un projet situationniste, un courant extrêmement violent, qui voulait clairement faire la révolution, supprimer les États et le capitalisme. Mais il faut reconnaître que c'était aussi une voie sans issue, qui menait forcément à l'échec. Les années 70 ont été très destructrices pour certains. Il y a eu beaucoup de victimes. Des jeunes, sans aspirations artistiques, renonçaient à une carrière, à une vie de bureau et ne faisaient du coup pas grand-chose. Beaucoup sont tombés dans la drogue aussi.


Dans le film, on voit votre père mais pas votre mère. Quelle a été l'influence de vos parents sur votre parcours ?

 

Mon père était scénariste. Je savais donc ce qu'était ce métier : rester enfermé dans une pièce et taper durant des heures sur sa machine à écrire. L'avantage, pour moi, c'était que le cinéma ne me paraissait pas un monde mystérieux, lointain. Néanmoins, les films que faisait mon père n'étaient pas le type de film que je voulais faire [dans "Après Mai", son père apparaît en train d'écrire des scénarios pour la série policière Maigret, diffusée à la télévision, NDLR]. Ma mère, elle, était styliste de mode pour Hermès, et le cinéma ne l'intéressait pas. Tout ce qu'elle aimait, c'était la peinture. J'ai d'ailleurs un grand-père hongrois qui était peintre. Ce qui m'a sans doute amené à m'inscrire aux Beaux-Arts juste après mon bac.


À quoi ressemblait l'École des beaux-arts de Paris, dans les années 70 ?

 

Après Mai 68, l'enseignement aux Beaux-Arts était devenu complètement déstructuré. J'ai commencé les cours, mais j'ai vite arrêté. Je ne trouvais pas ma place dans cette institution. Je me suis alors inscrit en licence de lettres à Censier [l'université Sorbonne-Nouvelle Paris 3, NDLR], ce qui m'a permis, à 21 ans, de décrocher une maîtrise de lettres. Créée juste après Mai 68, cette fac était au début des années 70 un vrai dépotoir. Et les filières littéraires qu'elle proposait ne menaient nulle part. Je reconnais toutefois avoir suivi des cours intéressants sur le cinéma, sur Truffaut notamment, sur le théâtre, la comédie musicale, bien plus enrichissants qu'aux Beaux-Arts. Je me souviens des cours de Richard Demarcy, dont le fils, Emmanuel, est aujourd'hui le directeur du Théâtre de la Ville, à Paris. Mais certains cours étaient d'un ennui insupportable, à vous dégoûter à jamais du cinéma.


Vous n'avez pas pensé à faire une école de cinéma ?

 

Très jeune, j'ai éprouvé une attirance diffuse pour le cinéma. Je faisais depuis mes 16-17 ans des stages sur des films, des petits boulots sur des tournages, j'apprenais sur le tas, auprès des techniciens notamment. Le cinéma, ce n'est pas compliqué, c'est ce qu'on met dedans qui est le plus important, ce qui nourrit le film. J'avais du mépris pour les écoles de cinéma. Mais je comprends que certaines personnes aient besoin de faire une école. Cela peut être utile pour rencontrer des gens de sa génération. Une école, c'est aussi une émulation. Dans mon cas, le fait de ne pas avoir fait d'école m'a sans doute un peu isolé, mais cela m'a préservé du conformisme aussi.


Comment vous est venu le déclic pour le cinéma ?

 

Avant l'adolescence, je pense. Mon attrait pour le cinéma était indissociable de celui que j'avais pour la peinture. Mais je ne pouvais pas mener de front ces deux activités, et j'ai arrêté la peinture. À côté de mes études à la fac, je faisais de plus en plus de cinéma. En plus d'aider mon père à écrire des scénarios, j'aidais des copains, je travaillais sur des films américains, anglais. Mes parents n'étaient pas inquiets, car ils voyaient que j'apprenais. En 1979, à 24 ans, j'ai réalisé mon premier court-métrage, Copyright. C'est Marin Karmitz, le fondateur des cinémas MK2, qui m'a prêté ma première caméra ! Je me souviens que Rectangle, la musique du film, était un morceau de Jacno joué au synthétiseur, qui est vite devenu un tube. J'avais choisi comme acteurs Elli Medeiros et Laurent Perrin, qui baignaient dans le milieu punk-rock. Comme le film a été remarqué, cela m'a permis d'être pris au sérieux.


C'est à ce moment-là que vous êtes devenu critique ?

 

Les journalistes de la revue Cahiers du cinéma m'ont demandé de travailler pour eux. À l'époque, c'était vraiment la bible des cinéphiles. Même si, au départ, j'y allais un peu à reculons, cela me permettait de dialoguer entre l'écriture et la pratique. Et puis, j'ai pensé que si Truffaut, Godard et Chabrol avaient travaillé aux Cahiers, cela ne pouvait pas être une mauvaise voie. Finalement, je suis devenu critique de cinéma de 1980 à 1985. J'ai ensuite coécrit le scénario de Rendez-vous avec le réalisateur André Téchiné. Ce film, dans lequel jouent Lambert Wilson et Juliette Binoche, a été l'un des plus gros succès de 1985. Avoir travaillé pour ce film m'a donné une certaine crédibilité dans la profession, une forme de reconnaissance. Cela m'a permis de passer à la réalisation de mon premier long-métrage, Désordre, en 1986. Tout a été fluide, c'était miraculeux.


Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaite devenir réalisateur ?

 

Il faut apprendre et maîtriser le plus tôt possible la technique. Mais il ne suffit pas de savoir faire marcher une caméra pour faire du cinéma. La chose la plus précieuse, ensuite, est de trouver sa singularité. Vous avez le regard de votre génération. Évidemment, avec YouTube, vous pouvez poster en quelques secondes votre vidéo, et la visibilité sera immédiate. Je reconnais que, par certains côtés, c'est plus facile qu'avant. Mais monter un vrai court-métrage est beaucoup plus satisfaisant, car c'est un exercice plus formateur. Cela vous montre toutes les difficultés du métier. Par exemple, pour avoir de la lumière dans une rue à 5 heures du matin, il faudra demander à EDF. Et puis, il faudra nourrir l'équipe. Bref, ce n'est pas simple !
 

Biographie express
1955
: naissance à Paris (XVe).
1979 : réalise son premier court-métrage, Copyright.
1980 : entre comme critique aux Cahiers du cinéma.
1985 : quitte les Cahiers. Sortie de Rendez-vous, coécrit avec André Téchiné.
1999 : sortie de Fin août, avec Virginie Ledoyen et Mathieu Amalric.
2000 : sortie de Destinées sentimentales, avec Charles Berling, Emmanuelle Béart et Isabelle Huppert.
2010 : sortie de Carlos (série télévisée) et de Carlos, ou le Prix du Chacal (le film). Obtient le Golden Globe 2011 de la meilleure minisérie.
2012 : prix du scénario de la Mostra de Venise pour Après Mai.
 


"Après Mai" : la jeunesse dans les années 70, comme si vous y étiez

apres-mai-olivier-assayasVous voulez savoir comment vos parents ont vécu leur jeunesse ? Le dernier film d'Olivier Assayas retrace l'ambiance de toute une époque. Au début des années 70, Gilles est encore au lycée et grave, pendant les cours, des "A" (pour "anarchie") sur son bureau avec la pointe de son cutter. Mais Gilles est aussi un radical : il distribue des journaux gauchistes, lance des cocktails Molotov, tague les murs de son lycée.

À cette époque, les jeunes ne portaient pas encore de sacs à dos Eastpack mais des sacs tissés. Pour avoir chaud, ils n'hésitaient pas à enfiler des pulls informes, tricotés main, et de longues écharpes. Ces années-là, la pilule n'était pas encore très répandue, et les filles se faisaient avorter à Amsterdam. Et Gilles, comme ses camarades, doit faire des choix cruciaux et trouver sa place dans cette société en pleine évolution.

"Après Mai", Olivier Assayas, MK2, sortie en DVD (19,99 €) et Blu-Ray (24,99 €) le 24 avril.



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