1. Les 20 ans de Matali Crasset
Interview

Les 20 ans de Matali Crasset

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Son nom ne vous dit peut-être rien, mais de Paris à New York, on s’arrache cette designer française pour relooker des hôtels ou concevoir des objets originaux destinés au grand public (chaise porte-revues, canapé modulable…). Matali Crasset revient sur ses années étudiantes, quand elle a tout mis en œuvre pour intégrer l’ENSCI-Les Ateliers…


Étiez-vous bonne élève au lycée ?

 
Le lycée n’est pas un endroit où je me suis épanouie. J’étais obligée d’y aller, donc je ne me posais pas de questions. J’étais moyenne dans toutes les matières. J’ai choisi de préparer un bac B [ES aujourd’hui] parce qu’on étudiait un pays à la fois d’un point de vue économique, géographique et historique. Après le bac, je me suis laissé porter et je me suis inscrite à l’IUT [institut universitaire de technologie] de Troyes [10] pour préparer un DUT [diplôme universitaire de technologie] techniques de commercialisation.


Avez-vous été marquée par un de vos professeurs ?

 
Un seul. Le professeur de philosophie, en terminale, c’était un personnage ! Je me souviens encore de son visage et de sa petite moustache. Il était à la fois très institutionnel et décalé. Lors d’un cours, il a apporté en classe des livres d’art qu’il a disposés sur les tables pour nous expliquer sa passion. J’étais fascinée, mais je voyais bien que ça n’intéressait pas trop les autres élèves. C’est l’une des premières fois où j’ai ressenti un décalage.


Au cours de votre DUT, aviez-vous déjà un projet professionnel ?

 
Pas du tout. J’étais même un peu désemparée parce que je m’intéressais à l’art et que je ne trouvais personne à qui parler de cette passion. Pas plus à l’IUT qu’au sein de ma famille. Mes parents sont agriculteurs dans la Marne. Je viens d’un milieu où lire, par exemple, est vu comme une perte de temps, parce qu’on ne travaille pas pendant ce temps-là. Ma sœur jumelle s’est intéressée très tôt au cinéma. Elle travaille aujourd’hui dans ce milieu, mais c’est beaucoup plus facile de communiquer autour du cinéma que sur l’art.


À quel moment avez-vous pris la décision d’abandonner vos études de marketing ?

 
Après mon DUT, j’ai suivi une 3e année de formation en commerce international. Dans le cadre d’un projet d’école, nous devions concevoir la campagne marketing de lancement d’un parfum. Un jour, j’ai eu envie de dessiner le flacon. J’ai pensé qu’il fallait matérialiser le discours marketing et que ce flacon était ce que les clients allaient prendre en main. Ce fut un véritable déclic. J’avais trouvé le métier qui me plaisait : celui où je pourrais exprimer ma sensibilité. Je me suis alors demandé : mais comment fait-on pour devenir designer ?


Qui vous a aidée à vous réorienter ?

 
Personne. J’ai commencé par m’interroger : qui sont les designers ? De quelles écoles sortent-ils ? En lisant des articles, à la bibliothèque de Beaubourg, j’ai compris qu’on ne pouvait pas être autodidacte. Le nom de l’ENSCI [École nationale supérieure de création industrielle] revenait à plusieurs reprises. Je n’avais jamais entendu parler de cette école. J’ai pris rendez-vous avec une conseillère, dans un CDI [centre de documentation et d’information], à Paris. Elle m’a répondu, avec mépris, que ce n’était pas la peine d’y penser, je n’avais pas le bon bac, sous-entendu C ou D [l’équivalent du bac S], pour intégrer cette école qui, de toute façon, n’était pas pour des gens comme moi. Mais je me suis accrochée. J’ai appelé l’ENSCI. Ils m’ont envoyé régulièrement leur journal. Quand je le lisais, je savais que cet établissement était fait pour moi.


Vos parents vous ont-ils soutenue ?

 
Mais parents m’ont fait confiance alors qu’ils ne connaissaient ni ce métier ni cette école. Je leur avais même expliqué que je n’étais pas du tout certaine de trouver du travail comme designer à la sortie, ni même de pouvoir vivre de ce métier. Mais j’avais un vrai projet et l’envie de leur prouver que je ne faisais pas n’importe quoi. En fait, à partir du moment où la révélation est là, tout devient plus facile. Je n’avais plus qu’à tout mettre en œuvre pour intégrer l’école, même si je devais soulever des montagnes.


De quelle manière avez-vous préparé le concours d’entrée à l’ENSCI ?

 
Si j’avais su, à l’époque, que le concours était si difficile, j’aurais peut-être laissé tomber ! Mais j’aurais eu tort. En fait, je partais de zéro. Je n’avais jamais dessiné. Je n’avais aucune culture artistique, seulement une connaissance livresque du design. J’ai compris qu’il fallait que j’aille à la rencontre d’autres designers et que je m’ouvre à la diversité. J’ai profité de mon stage de fin de 3e année de marketing, effectué à Berlin, pour discuter avec des artistes et rendre un mémoire sur le design berlinois. Je suis également partie à Londres, en travaillant comme animatrice, puis à Vienne où mon petit ami venait d’être nommé assistant de français. J’ai beaucoup lu pendant 6 mois : c’était une sorte de formation accélérée en histoire de l’art. Et puis j’ai imaginé des tas de projets pour mon dossier artistique : j’ai même dessiné des toilettes ! Le jour des épreuves du concours, je jouais ma vie. J’ai essayé d’être cool. Un conseil : il faut montrer ce qu’on peut donner à l’école et pas seulement ce qu’on vient chercher.


Comment vos années d’étudiante en design se sont-elles passées ?

 
C’était formidable. J’ai eu du mal à quitter les Ateliers tellement je m’y sentais bien ! Il n’y a pas de compétition, pas de promotion, pas de notes, et les profs sont à la fois pédagogues, artistes, ­designers, mais surtout pas des maîtres. Pourquoi toutes les écoles ne fonctionnent-elles pas ainsi ? Pour adhérer à cette organisation, il faut bien sûr être mature et autonome. Mais c’est nécessaire pour se remettre en cause, afin de reconstruire sa personnalité. J’ai voulu tout expérimenter, sur le plan artistique, pour jouer à fond le jeu de l’école. Je me suis mise en danger pour faire ressortir ce que j’avais au fond de moi. Et puis, avant de quitter l’école, il faut être capable de choisir ses champs personnels d’expression, ses thématiques. Je me suis alors fait violence pour que mon diplôme puisse traduire ma pratique.


Avez-vous trouvé du travail dès la sortie de l’école ?

 
Oui. J’ai d’abord travaillé 8 mois en Italie, avec Denis Santachiara. Je voulais vraiment être à ses côtés car j’aimais sa sensibilité. Il est important, quand on veut exercer ce métier, d’identifier les designers dont on se sent le plus proche. Et puis, pour mes débuts, je souhaitais intégrer une petite agence. Ensuite, j’ai été recrutée par Starck, alors directeur artistique de Thomson Multimédia. Nous étions 30 à patienter, il avait 15 minutes à consacrer à chacun. Il commençait par feuilleter le portfolio et si un projet retenait son attention, il entamait la conversation. Il avait l’œil.


Si c’était possible, changeriez-vous quelque chose à votre parcours ?

 
Non. J’ai voulu, au début, occulter mes études de marketing. J’avais vu les étudiants se transformer au fil des mois vers une posture professionnelle qui ne me ressemblait pas. Je voulais ne plus rien avoir de commun avec ce monde-là. Mais quand j’ai travaillé pour Starck, et donc avec les personnes du marketing de chez Thomson Multimédia, mes études m’ont bien aidée. Je connaissais leur langage et j’étais moins naïve. J’aurais pu préparer l’ENSCI dès l’obtention du bac, mais je ne pense pas que mes parents auraient accepté de me payer une prépa. Sans compter que vivre à Paris, c’est un budget. J’ai travaillé, tous les étés, comme standardiste dans l’entreprise de distribution cinématographique où était employée ma sœur, pour payer mes années étudiantes. Mon parcours me permet aussi d’expliquer aux jeunes que le métier de designer, ce n’est pas un métier fun avec des idées qui tombent chaque matin. Pour y arriver, il faut du travail.


Crédit photo : Benjamin Chelly.


Biographie express
1965 : naissance à Châlons-en-Champagne (51).
1983 : obtient un bac B, s’inscrit en DUT techniques de commercialisation.
1986 : décide de devenir designer au cours de son année post-DUT de formation en marketing.
1991 : diplômée de l’ENSCI.
1993 à 1997 : collaboration avec Philippe Starck.
1997 : obtient le grand prix du design de la Ville de Paris.
1998 : création de son studio à Paris.
2002 : première rétrospective à Lausanne, Londres et Hornu.
2006 : obtient le prix du Créateur de l’année au Salon du meuble de Paris, exposée à New York.
2011 : exposée au centre Pompidou à Paris.
2012 : publication d’une monographie en anglais (éditions Rizzoli) et en français (éditions Norma).
 


Et si c’était à refaire ?

Matali Crasset a passé le T.O.P. (Test Orientation & Potentiel), le test d’orientation de l’Etudiant… et son profil est bien celui d’une créatrice.


Son bilan T.O.P


Le profil "Artiste" tendance "Social/Réaliste" de Matali Crasset correspond à son profil et à son métier, avec un complément "Investigateur".

> Pôle "Artiste" :
imagination, curiosité, créativité, intuition, passion sont les mots clé de la sphère de compétences liée à ce pôle. Il caractérise des personnes non conformistes, qui ont des idées et ont besoin de s’exprimer dans leur métier. Elles aiment en général les découvertes, la variété et peuvent avoir peur de la routine. Elles souhaitent se démarquer et ont en général le goût de la liberté.
 
> Pôle "Social" : pôle du contact et du sens relationnel, du besoin d’aller vers les autres, il peut se retrouver aussi parfois chez des personnes réservées qui ressentent la nécessité de se sentir utiles dans leur métier.
 
> Pôle "Réaliste" : réaliser, concrétiser, esprit technique, expérimentation correspondent à ce pôle, derrière lequel figurent les "habiletés" manuelles et techniques.
 
> Pôle "Investigateur" : apprendre, réfléchir, chercher, comprendre… ce pôle caractérise des personnes qui aiment raisonner et rechercher des informations afin de mieux comprendre leur environnement.

Clothilde Hanoteau.