1. Les 20 ans de Myriam El Khomri : "Ce sont des rencontres qui m’ont donné envie de m’engager"
Interview

Les 20 ans de Myriam El Khomri : "Ce sont des rencontres qui m’ont donné envie de m’engager"

Envoyer cet article à un ami
"Mes parents m'ont transmis de bonnes valeurs d'ouverture, de tolérance, mais aussi d'effort", assure celle qui a été nommée, le 1er septembre 2015, ministre du Travail à 37 ans. // © Camille Millerand/Divergence
"Mes parents m'ont transmis de bonnes valeurs d'ouverture, de tolérance, mais aussi d'effort", assure celle qui a été nommée, le 1er septembre 2015, ministre du Travail à 37 ans. // © Camille Millerand/Divergence

Née à Rabat, au Maroc, Myriam El Khomri arrive en France à l’âge de 9 ans. Elle comprend vite qu’il faut travailler dur pour réussir. Et, si elle se rêve comédienne, elle achève ses études de droit pour avoir un "vrai métier". Celle qui vient d'être nommée ministre du Travail nous avait raconté ses 20 ans en mai 2015, alors qu'elle était secrétaire d’État chargée de la Politique de la ville.

Quel souvenir gardez-vous de votre arrivée en France ?

 

J'emménage avec ma mère, prof d'anglais, et mes deux frères à Thouars, dans les Deux-Sèvres, pendant que mon père s'installe à Bordeaux, en Gironde, pour organiser notre arrivée. Je suis en CM2 et ce n'est pas facile d'arriver en cours d'année. Les autres élèves se connaissent déjà et, même si on passe chaque été dans la famille bretonne de ma mère, on est un peu dépaysés. À côté de Tanger, grand port cosmopolite avec sa plage, sa douceur de vivre, Thouars est une petite ville... Mais nous sommes bien accueillis, et je garde un souvenir heureux de cette époque, notamment de mon instituteur, qui a beaucoup aidé à mon adaptation. J'étais très bonne élève et j'adorais l'école.

Au collège, cela a-t-il été aussi facile ?

 

Non. L'année de sixième a été un peu compliquée. J'entrais au collège Monséjour de Bordeaux, où nous rejoignions mon père, qui avait monté son entreprise d'artisanat marocain. Comme d'habitude, il fallait se réadapter. Je n'étais pas très à l'aise : j'avais un an d'avance, j'étais la plus petite de la classe et j'étais très timide. Quand j'étais en cinquième, mes parents m'ont inscrite au théâtre et tout s'est débloqué. Tout à coup, je me sentais à ma place. J'avais un trac énorme, mais j'éprouvais aussi une grande fierté à l'idée de réussir à vaincre ma peur. Ce sentiment que rien n'est acquis, ce besoin d'améliorer ma performance me sont restés. Le théâtre, que j'ai continué plus tard, m'a aussi appris à poser ma voix.

Étiez-vous déjà "engagée" au collège ?

 

En cinquième, j'ai été élue déléguée de classe, puis conseillère au nouveau conseil général des jeunes de Gironde. Nous avions des débats très animés. Je participais à la commission "vie scolaire" et je prenais mon rôle très au sérieux. J'ai adoré cette expérience : défendre les intérêts de mon collège, voir comment mieux prendre en compte la parole des jeunes... Au lycée, j'ai continué d'être déléguée de classe. Je passais du temps avant chaque conseil avec les plus mauvais élèves afin de trouver des billes pour plaider leur cause.
  

 

Étiez-vous aussi investie dans vos études que dans la vie de votre lycée ?

 

Oui, jusqu'à la fin de la seconde, j'étais une bonne élève, très sérieuse. J'adorais le français et les maths. Je passais aussi beaucoup de temps à écrire et à lire, surtout Zola, que je dévorais. Cela s'est gâté à mon entrée en première S. La philo, qui me semblait très logique et pas du tout abstraite, était une révélation, mais j'étais mauvaise en biologie et surtout en chimie... Même si je restais sérieuse, il faut reconnaître aussi que je travaillais un peu moins : j'avais une super-bande de copains. C'était l'époque des premières fêtes, des concerts de reggae...

Pourquoi avoir choisi S si vous préfériez les matières littéraires ?

 

Pour faire plaisir à mes parents, qui me mettaient la pression sur les études et rêvaient que je devienne pédiatre. À la maison, c'était assez strict : pas question, par exemple, de sortir le soir. Et, le week-end, on aidait notre père au magasin.

Le bac en poche, vous optez pour le droit : c'est votre choix ou celui de vos parents ?

 

Après le bac, tous mes copains savaient ce qu'ils voulaient faire, moi pas. Je cherchais un domaine assez prestigieux aux yeux de mes parents, et qui ne me rebutât pas. Finalement, j'ai opté pour la fac de droit à Bordeaux. Immédiatement, j'ai pris en grippe le droit civil – ces rapports entre particuliers, ces histoires de sous, je trouvais ça un peu petit... –, mais j'adorais le droit constitutionnel et le droit public. Je trouvais que ça avait du sens, que c'était applicable à la vie quotidienne. J'ai pris aussi pleinement conscience de l'importance de l'État, des services publics.

À la fac, étiez-vous également impliquée dans la vie sociale et universitaire ?

 

Non, je n'avais pas le temps ! Je travaillais vingt heures par semaine pour mon père, qui m'avait confié la gestion d'une de ses deux boutiques de reprographie. Le matin, j'allais au magasin, l'après-midi en TD, et trois ou quatre soirs par semaine au conservatoire de Mérignac, où je continuais le théâtre. On jouait beaucoup de textes de Philippe Minyana. On mettait en scène des cabossés de la vie dans des régions industrielles, ça m'interpellait beaucoup. Je découvrais un nouvel univers. Les autres élèves avaient aussi des parcours un peu accidentés, ce n'était pas comme mes amis du lycée. À l'époque, je rêvais de devenir comédienne. Pourtant, en DEUG [diplôme d'études universitaires générales, l'équivalent des deux premières années de licence aujourd'hui, NDLR], lorsque mon prof de théâtre m'a dit : "C'est le droit ou le théâtre", j'ai arrêté car je savais qu'il fallait que j'aie un "vrai boulot" pour être indépendante plus tard.
  


 

Comment vous situiez-vous socialement ? Au lycée, vos amis étaient plutôt bourgeois, étiez-vous à l'aise avec ce milieu ?

 

Je n'étais pas l'aise à l'idée de les recevoir chez moi. Pas parce que j'avais honte, mais par manque d'espace. certains de mes amis avaient un studio au fond de leur jardin. Moi, je partageais ma chambre avec mon petit frère... Pendant les vacances, ils faisaient plein de trucs ensemble, moi, je travaillais ou je partais avec mes parents. Parfois, certains comportements m'énervaient, mais je n'étais pas jalouse de leur vie, car la mienne me convenait très bien.

Avez-vous eu une période rebelle à l'adolescence ?

 

Non, mes parents m'ont transmis de bonnes valeurs d'ouverture, de tolérance, mais aussi d'effort. Je les ai vus trimer pour nous élever, et j'ai intégré très tôt l'idée qu'il était important de faire des études sérieuses pour avoir un "vrai métier". Et puis j'ai toujours aimé travailler.

À 21 ans, vous renoncez au théâtre pour vous consacrer aux études de droit, et vous quittez Bordeaux pour Paris. Pourquoi ?

 

Je visais la maîtrise de droit public de Paris 1 - Panthéon-Sorbonne. Les débuts ont été un peu galère : on campait à quatre dans 20 mètres carrés et j'enchaînais à nouveau les petits boulots pour payer mes études... Mais je ne regrettais pas ce choix : je me faisais des amis, j'adorais les profs, et le droit public me passionnait. D'ailleurs, j'ai eu ma maîtrise [l'équivalent du M1 aujourd'hui], puis mon DESS [diplôme d'études supérieures spécialisées, l'équivalent du M2] de droit public avec mention AB !

Pour quelles raisons décidez-vous de vous engager en politique ?

 

Outre mon goût pour la chose pu­blique, ce sont des rencontres marquantes avec des personnalités politiques qui m'ont donné envie de m'engager et de me battre pour faire avancer les questions de sécurité et de prévention, découvertes au cours de mes études. Mon mémoire de maîtrise sur les maisons de la justice et du droit, puis mon stage de fin d'études à la Délégation interministérielle à la ville ont été très formateurs. Parmi ces personnalités, je pense à mon professeur de vie politique française à l'université de Bordeaux, à Christiane Taubira, alors députée de Guyane, et aussi à Serge Fraysse, élu socialiste du XVIIIe arrondis­sement à Paris, puis au député Daniel Vaillant et à Bertrand Delanoë, alors maire de Paris, qui m'ont fait confiance et à qui je dois beaucoup.

Vos parents sont-ils rassurés concernant votre avenir ?

 

Hum... pas vraiment ! Quand je suis devenue adjointe de Bertrand Delanoë puis d'Anne Hidalgo à la mairie de Paris, ils m'ont demandé quand j'aurai enfin un vrai boulot. Et maintenant que je suis secrétaire d'État*, ils continuent de s'inquiéter quant à ce que je ferai après... Ils sont fiers mais vigilants, ils savent que la vie politique est difficile.

*Quand nous l'avons rencontrée, Myriam El Khomri était secrétaire d'État chargée de la Politique de la Ville.

Biographie express
1978 : Naissance à Rabat (Maroc).
1989 : Découvre le théâtre.
1994 : S'inscrit au conservatoire de Mérignac (33).
1995 : Obtient un bac S.
1995 : Intègre l'université de Bordeaux en droit civil.
2001 : Décroche un DESS (actuel master 2) droit public à Paris 1 - Panthéon-Sorbonne.
2008 : Nommée adjointe au maire de Paris, Bertrand Delanoë.
2014 : Secrétaire d'État chargée de la Politique de la ville dans le gouvernement Manuel Valls 2.