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Interview

Les 20 ans de Patrick Lorentz : comment il est devenu maquilleur artistique

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Patrick Lorentz : “Petit, j’adorais regarder ma mère se maquiller.” // © Florence Beauvillain pour l'Etudiant
Patrick Lorentz : “Petit, j’adorais regarder ma mère se maquiller.” // © Florence Beauvillain pour l'Etudiant

Make-up artist et formateur pour Estée Lauder en France, cet autodidacte est aussi un des acteurs clés du développement des lignes de maquillage de la marque. Retour sur un parcours haut en couleur.

Quel genre de collégien étiez-vous ?

Dans les petites classes, ça allait. J'étais même parmi les premiers. Et puis, nous avons déménagé, et ce fut une catastrophe ! Je n'étais pas du tout scolaire. J'ai même dû redoubler ma sixième. Bizarrement, j'adorais certains de mes enseignants : comme ce professeur d'allemand, pourtant très strict, mais qui me rassurait. J'étais aussi fasciné par mon professeur de dessin, un type très grand et très maigre, aux cheveux longs, complètement perché, au propre et au figuré ! Évidemment, ces 2 personnages étaient aux antipodes l'un de l'autre : le premier, très étriqué, le second, super rock. Mais les deux m'attiraient et du coup je bossais bien leurs matières respectives. Car je déteste décevoir ceux qui me font confiance. En revanche, je me souviens avoir détesté pour toujours l'histoire-géographie à cause d'une professeure trop coincée.

Qui vous a guidé dans votre orientation ?

Je viens d'un milieu très simple. Ma mère était nourrice, mon père, ouvrier sur des chantiers. Milieu ouvrier donc, mais je n'ai jamais manqué de rien. Il y avait aussi beaucoup d'amour... J'adorais regarder ma mère se maquiller, assis sur le rebord de la baignoire. Je me souviens que je reniflais ensuite ses poudres, en cachette... mais de là à imaginer ma vocation ! Je n'avais aucun désir de métier. La seule chose dont j'étais sûr, et mes parents aussi, c'était que je n'allais pas faire beaucoup d'études. Eux et moi avions compris que j'étais un manuel.

À quel moment sortez-vous du cursus scolaire "classique" ?

À 14 ans, j'arrête tout, je ne vais plus au collège. Je décide d'être pâtissier. Pour deux raisons ! La première, c'est que dès que j'ai un peu d'argent de poche, je cours m'acheter des millefeuilles... J'adore ça, encore aujourd'hui. La seconde, c'est que je rêvais d'une Mobylette.

À 14 ans, j'arrête tout, je ne vais plus au collège. Je décide d'être pâtissier.

Mes parents n'ayant absolument pas les moyens de m'en payer une, je n'avais plus qu'une solution : aller travailler, en joignant l'utile à l'agréable ! Je me levais à 5 heures pour travailler à la boulangerie-pâtisserie voisine. J'aidais à fabriquer le pain, les viennoiseries.

Après la boulangerie-pâtisserie, vous apprenez le métier de pizzaiolo...

Alors que je m'étais mis en tête de devenir le plus grand pâtissier du monde, je réalise que je préfère manger les gâteaux que les faire. Le positif dans tout ça, c'est que je suis parvenu à suffisamment économiser pour m'acheter une Mobylette. Mais je me retrouve sans boulot, et pour moi comme pour mes parents, ce n'est pas acceptable. Je décide alors de devenir pizzaiolo. Je me fais embaucher dans une pizzeria. Et, en moins de 2 semaines, je confectionne les pizzas. Le problème, c'est que je me lasse très vite !

Avez-vous malgré tout pensé à décrocher un diplôme ?

Au collège, ma meilleure amie, Sylvie, voulait devenir coiffeuse. Cela m'a donné l'idée de me lancer dans l'apprentissage pour devenir coiffeur. Je cherche un salon haut de gamme, pour faire mes premiers pas dans le luxe, qui m'attire depuis toujours, et je me fais embaucher au culot chez D'Alberto, qui pratique la haute coiffure française, à Strasbourg, ma ville natale.

Je deviens allergique aux produits. J'ai 17 ans, et je dois arrêter la coiffure.

Je commence par ramasser les cheveux coupés avec le balai puis, petit à petit, on me laisse shampouiner les clientes, rincer les couleurs. J'apprends la rigueur et la discipline auprès d'une clientèle très exigeante, et en 2 ans, j'obtiens mon CAP [certificat d'aptitude professionnelle] coiffure. Avec mon diplôme, je trouve un emploi dans un autre salon de haute coiffure, mais je m'y ennuie : le salon manque de créativité. Comble de malchance, je deviens allergique aux produits. J'ai 17 ans et je dois arrêter la coiffure.

Comment rebondissez-vous, après ce coup dur ?

Je suis au chômage, hébergé par un copain. Je cherche à m'en sortir, alors je suis embauché comme serveur dans un grand hôtel : encore et toujours mon obsession du luxe ! Cette période de ma vie, qui a duré quasiment 3 années, m'a beaucoup appris. À aller vers les gens, d'abord, moi qui étais hypertimide. J'ai également découvert l'endurance, en travaillant jusqu'à 15 heures par jour ! J'étais payé uniquement au pourcentage, alors j'ai très vite su vendre la bouteille entière plutôt que le pichet de vin... Je gagnais très bien ma vie, mais je savais que tout cela était provisoire.

Je suis embauché comme serveur dans un grand hôtel : encore et toujours mon obsession du luxe !

Alors que je venais tout juste d'échapper au service militaire, en me faisant réformer, je passe un jour devant une parfumerie. Et là, c'est le déclic ! Le cadre me fait rêver. Je m'empare d'un annuaire et je contacte par téléphone les plus grandes parfumeries de Strasbourg. L'une d'elles me reçoit et m'embauche pour confectionner les paquets cadeaux (on est en pleine période de Noël). J'avais menti pour me faire embaucher : emballer les cadeaux, ça n'était pas vraiment mon truc, mais la patronne a vite repéré que j'étais un bon vendeur.

Est-ce à ce moment-là que vous comprenez quelle est votre vocation ?

Pas encore ! Mais on approche... En fait, à l'époque – on est au milieu des années 1980 –, les marques de cosmétiques invitaient le personnel des grandes parfumeries pour les former à leurs produits. Ma patronne, Madame Krantz, m'envoie à Paris pour faire un stage chez Jeanne Gatineau. Ma première soirée se passe comme dans un rêve : moi, le petit provincial, je suis invité à dîner au Lido ! D'autres stages chez d'autres grandes marques s'enchaînent. Et je démarre les soins en cabine, à la parfumerie. J'obtiens un joli succès, et même quelques articles dans la presse écrite régionale, parce qu'un garçon en institut, ça n'était pas vraiment courant à l'époque !

Un garçon en institut, ce n'était pas vraiment courant à l'époque

Mais je n'aime pas être enfermé dans une cabine. Alors, je commence à m'intéresser au maquillage. Les deux marques les plus emblématiques dans ce domaine étaient Dior et Yves-Saint-Laurent : couleurs délirantes garanties ! Là encore, je me fais connaître, au point qu'un de mes anciens patrons, propriétaire d'un salon de coiffure, me réclame pour sa parfumerie. Je me fais rapidement une super clientèle, entre make-up et soins du visage.

Vous abordez donc votre métier en parfait autodidacte ?

Oui, mais comme quelqu'un qui tâtonne au début et se forme petit à petit, au contact des professionnels. Dès qu'un maquilleur d'une grande marque passait à la parfumerie, je l'observais et j'apprenais tout ce que je pouvais à son contact. Et je reste persuadé que c'est la meilleure méthode d'apprentissage de ce métier. Observation et contacts : ça a été les deux clés d'entrée pour moi. 

Un jour, sur les conseils d'une formatrice d'une grande marque, je fais mon CV et je décide de l'envoyer à deux maisons : la première, c'était Yves-Saint-Laurent (qui ne m'a jamais répondu), et la seconde, Estée Lauder. Je ne connaissais pas bien cette marque, elle me semblait très pointue, mais j'ai compris que derrière, il y avait une histoire, celle de Madame Lauder, une personnalité rare, et un concept. Convoqué par Lauder, je débarque à Paris pour passer le premier vrai entretien d'embauche de ma vie... et j'entre comme maquilleur itinérant. Super job pour quelqu'un qui n'était jamais parti en vacances avec ses parents. C'était le début d'une aventure au long cours, puisque, 25 ans plus tard, j'y suis encore, aux côtés d'Annie-Claire André, la responsable de la communication, et ma bonne fée, qui a su me faire confiance et me pousser à évoluer.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu'un qui aimerait exercer votre métier ?

Avoir de l'ambition, c'est bien, mais il ne faut pas brûler les étapes ! Je ne recommande pas forcément les écoles, où tout est formaté, et où les techniques sont très figées. À un moment donné de mon parcours, j'ai ressenti le besoin d'avoir un diplôme, parce que j'étais complexé vis-à-vis des autres maquilleurs. Alors la maison Lauder, très généreusement, m'a payé une formation à l'Atelier international de maquillage, dans le XIe arrondissement de Paris. L'important, quand on voit une femme, c'est d'arriver à l'imaginer telle qu'on l'aimerait. Le corps est une mine d'informations, alors on observe tout, les vêtements, les accessoires, les postures, etc., et on décode tout. Un bon maquilleur est un psy avant tout.

Bio express
1964 : naissance à Strasbourg.
1980 : premiers pas dans la vie professionnelle chez D'Alberto à Strasbourg.
1986 : débuts dans la parfumerie.
1991 : entrée chez Estée Lauder comme maquilleur itinérant.
2005 : collaboration avec le service presse de la maison Lauder et présentations à la presse.
2016 : senior make up artist Estée Lauder. Très sollicité par la presse féminine.

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