Les 20 ans de Régis Wargnier : “J'étais montré du doigt comme ‘l'étrange garçon qui va au cinéma deux fois par semaine’”

Par Étienne Gless, publié le 16 Decembre 2014
10 min

Le réalisateur d'"Indochine" et du "Temps des aveux" (en salle le 17 décembre) a suivi des études de lettres classiques à Nanterre (92), en plein Mai 68. Un événement qui le conduira, par contrecoup, à faire ses classes cinéma "sur le tas", avec notamment Claudre Chabrol.

Quel genre d'élève étiez-vous : passif ou contestataire ?

J'étais tout à la fois en avance scolairement et indiscipliné. Jusqu'en troisième, j'étais élève au collège catholique Saint-Jean-de-Passy dans le 16e arrondissement de Paris. Mon père était militaire. Il a fait les trois guerres : Allemagne, Indochine, Algérie. Quand la famille a quitté la province pour Paris, j'ai été inscrit dans un collège "comme il faut". Pour ma seconde, il a été jugé bon de me mettre dans un établissement encore plus sélectif et sévère, le lycée jésuite de la rue Franklin, entre le Trocadéro et Passy. C'était l'établissement qui avait les meilleurs résultats au bac. Mieux qu'à Henri-IV ou à Louis-le-Grand ! Ils ne gardaient que la crème de la crème, pour avoir 100 % de réussite. On travaillait énormément, de 8h00 à 16h30. Puis c'était l'étude jusque 19h00, avec un devoir à faire en silence. J'étais bon en français, en histoire-géographie, en anglais et en latin-grec. On m'a fait redoubler ma seconde en supposant que j'allais m'intéresser un peu plus aux matières scientifiques. En fait, j'ai continué à cultiver mon goût pour les études littéraires.

Quand le cinéma est-il entré dans votre vie ?

Quand j'étais petit, ma mère me déposait au cinéma pour aller "vivre sa vie". J'ai raconté cela dans mon film "Une femme française". Ça m'a donné un drôle de rapport au cinéma. La vie était compliquée entre mes parents : lui n'était pas là, elle en souffrait. Quand ils se retrouvaient, ce n'était jamais simple. Le cinéma est devenu pour moi un moyen d'évasion et un refuge. Dès l'âge de 10 ans, je regardais des drames conjugaux, des films d'adultes. Très tôt, j'ai eu envie de m'orienter vers le cinéma, mais ce n'était pas un art recommandé par les curés. Au lycée, j'étais montré du doigt comme "l'étrange garçon qui va au cinéma deux fois par semaine", le jeudi, jour de congé, et le dimanche après-midi.

Gardez-vous quand même un bon souvenir de vos années lycée ?

Pas vraiment. Comme j'étais très réfractaire à la discipline imposée, j'étais toujours "collé" le dimanche, sommé de me lever à 8h00, de me "taper" la messe, puis trois heures d'études. Et impossible de tirer avantage de ces heures de colle : je travaillais sous la dictée d'un pion sur des choses sans intérêt. Je n'ai pas aimé ces années-là. J'en ai gardé peu de copains. La plupart étaient d'une classe sociale supérieure à la mienne et se la "pétaient" un peu. J'en ai quand même profité pour m'initier à l'art dramatique avec un professeur de théâtre qui se piquait d'être un artiste. Nous avons joué une pièce tirée d'un roman de Graham Greene. Comme il y avait des rôles de femmes, cela nous permettait de rencontrer des filles du collège Sainte-Marie.

Pourquoi, après le lycée, ne vous engagez-vous pas dans des études de cinéma ?

J'ai passé mes deux bacs – on procédait ainsi à l'époque. En terminale, on devait choisir une dominante : maths ou philo. Aucune matière ne préparait à entrer dans la vie active : pas de droit, ni d'économie. Quand les résultats du bac arrivaient, on était reçu, un par un, par le père supérieur, qui les commentait. Après le bac, je visais une école de cinéma, l'IDHEC [Institut des hautes études cinématographiques, NDLR], l'ancêtre de l'actuelle Fémis. Mais, par manque d'audace et par suivisme, je me suis inscrit en droit. Ça ne m'intéressait pas, je trouvais la vie étudiante très décevante. L'année suivante, je me suis inscrit à la fac de Nanterre, qui venait d'ouvrir. Je sortais d'un milieu protégé : un collège et un lycée très chics, des copains fils d'entrepreneurs ou d'ambassadeurs... Nanterre, en 1967, c'était plus intéressant ! On nous avait avertis de bien descendre à la station Nanterre-Université, car la gare suivante c'était le quart-monde. Au bout du campus se trouvait le plus grand bidonville de France, où vivaient dans des conditions terribles des familles d'Algériens.

En mai 68, vous êtes aux premières loges du mouvement, qui a démarré à la fac de Nanterre...

Tout est parti du bâtiment de sociologie. La fac était prise d'assaut, les cours, annulés. Nous allions en amphi de socio écouter les discours de jeunes révolutionnaires. Je n'ai pas milité à fond. Les gens des lettres classiques n'étaient pas dans le groupe des meneurs et je n'étais pas franchement politisé. Je savais ce que je n'aimais pas dans le monde qui m'entourait : je rejetais les valeurs chrétiennes telles qu'elles m'étaient enseignées et les valeurs bourgeoises ; je ne supportais plus d'aller à la messe.

Ma vie est dans le cinéma et le cinéma est dans ma vie

Pour autant, je ne suis pas devenu tout à coup "gauchiste", comme dans un roman qui irait trop vite ! J'ai quand même participé aux manifs du boulevard Saint-Michel. Une fois, nous avons été surpris par un lancer de grenades lacrymogènes. Nous contestions l'ordre rétabli après la guerre sur le silence de la défaite, de l'humiliation et de la collaboration. Nos parents se sont essuyé les pieds sur ces événements pour reconstruire une société prospère. De Gaulle, au nom de la grandeur de la France, a voulu placer le pays dans le camp des vainqueurs, l'empêchant de faire son examen de conscience. Alors, à 20 ans, moi et d'autres disions : "Les valeurs que vous nous donnez sont les valeurs d'un pays qui n'a pas cru bon d'examiner sa défaite."

Comment se passe l'après-Mai 68 ?

Je m'étais inscrit à Nanterre, parce que, après deux années de licence, je pouvais présenter le concours de l'IDHEC sans passer l'année préparatoire. Mais, dans le tourment révolutionnaire post-68, l'IDHEC a fermé pendant trois ans avant de refonder ses statuts ! Jugée trop traditionnelle, l'école ne correspondait plus à l'esprit de ces années-là, où il fallait aussi changer l'éducation, les profs, la manière d'enseigner et d'apprendre le cinéma... Finalement, j'ai poursuivi mes études à Nanterre, tout en gagnant ma vie comme photographe "mondain". Avec un bon copain, nous avions monté notre labo et accepté la proposition d'une société d'animation de soirées parisiennes. On est devenus les chouchous de la jeunesse dorée des rallyes. On photographiait les minettes et les minets du lycée Molière, du lycée La Fontaine, des collèges cathos privés chics et des boîtes à bac... J'aurais pu en faire mon métier.

À quel moment arrive la rencontre décisive qui vous ouvre les portes du cinéma ?

Je connaissais de vue Nanar, régisseur de cinéma sur les films de Claude Chabrol. Je lui explique que je prépare un voyage de trois mois en Afrique, à moins qu'il ne me propose un stage ! Dès le lendemain, il me présente à Chabrol et je suis engagé comme doublure lumière de Michel Piccoli. Deux jours après, je pars en Alsace pour le film la "Décade prodigieuse", avec Marlène Jobert, Anthony Perkins et Orson Welles. Le film n'a pas été une réussite, mais quel plateau ! J'avais 22 ans et je mitraillais tout le monde avec mon appareil photo, y compris Orson Welles quand il voulait bien me laisser approcher ! Sur ce film, Piccoli et Chabrol m'ont pris en sympathie. Ils me réengageront par la suite, me recommanderont à des gens. Ils ont été mes deux parrains.

Que dites-vous à un jeune qui veut vivre de sa passion pour le cinéma mais hésite ?

De se lancer ! Aujourd'hui, montrer ce qu'on sait faire est techniquement plus facile qu'en 1970. Avec une caméra GoPro, un logiciel et un ordinateur, vous pouvez tourner et monter votre film. Et ensuite montrer facilement votre projet en l'envoyant par Internet. Bien sûr reste la question du talent : il faudra toujours trouver des histoires et savoir les raconter. Mais la grande difficulté dans les années 1970, c'était d'avoir le matériel nécessaire pour s'exprimer. Réaliser un court-métrage prenait des mois : trouver une caméra, de la pellicule, une camionnette, engager des machinistes, un assistant opérateur, un ingénieur du son...

Les métiers du cinéma sont des métiers passions. Quels en sont les dangers ?

On peut être happé par ce milieu. Votre vie est dans le cinéma et le cinéma est dans votre vie. On est sans arrêt dans des sentiments exprimés ou dans la recherche de sensations. Ce métier exige l'engagement personnel de tous : costumier, chef décorateur... chacun travaille avec sa technique mais aussi avec sa sensibilité. Du coup, après un tournage, vous n'en sortez pas facilement. Quant aux acteurs à succès, leur position paraît enviable : toute l'énergie de l'équipe va vers eux, ils sont le centre et le cœur battant du film. Mais tous les acteurs, y compris les grands, ne dépendent finalement que du regard des autres : a-t-on envie de les filmer ou pas ? Un acteur connu et adulé du public peut ne recevoir aucune proposition pendant deux mois. C'est angoissant.

Une partie de votre œuvre parle d'idéaux dévoyés. Aujourd'hui, la jeunesse ne manque-t-elle pas d'idéaux ?

Oui, les jeunes manquent d'idéal. L'individualisme est une valeur qui prend le pas sur toutes les autres. Au mieux, la société actuelle propose comme idéal non plus d'inventer, mais de réparer le monde, de corriger les erreurs de la politique et de la société. Par exemple à travers l'écologie. J'ai grandi pendant les Trente Glorieuses, période de prospérité économique et de libéralisation des mœurs. Jeune, j'ai dû sortir d'un carcan éducatif et moral. Mais, ensuite, j'ai connu une époque où il y avait de la place pour vous-même si vous n'étiez pas conformiste.

Biographie express
1948 : naissance à Metz.
1966 : bac philo à Paris.
1969 : licence de lettres classiques à la faculté de Nanterre.
1971 : stagiaire sur le film de Claude Chabrol "la Décade prodigieuse".
1973-1984 : assistant réalisateur de Francis Girod, et de Volker Schlöndorff, entre autres.
1986 : réalise "la Femme de ma vie". César de la meilleure première œuvre.
1991 : "Indochine". Oscar du meilleur film étranger.
1994 : "Une femme française".
1998 : "Est-Ouest".
2007 : "Pars vite et reviens tard", adaptation d'un roman de Fred Vargas.
2012 : entre à l'Académie des beaux-arts.
2014 : "le Temps des aveux".

Autopsie d'une utopie (en trois actes)
"Le Temps des aveux", le dernier film de Régis Wargnier, est l'adaptation du livre "le Portail" de l'ethnologue François Bizot, paru en 2000. Régis Wargnier explique comment l'utopie révolutionnaire traverse son œuvre cinématographique. "Bizot a été détenu quatre mois par les Khmers rouges, dans la jungle, en 1971, accusé d'être un espion de la CIA. Ses deux assistants ont été exécutés. Sa seule chance de salut fut de convaincre Douch, le jeune chef du camp, de son innocence. Au départ, chacun était dans son rôle : l'un, le geôlier, l'autre, le prisonnier. S'ils s'en étaient tenus là, rien d'autre ne se serait produit. Mais chacun est sorti du rôle où l'Histoire les avait installés : aux yeux du bourreau, Bizot a quitté son costume d'ennemi. Et Bizot a vu dans Douch un homme, au-delà du tortionnaire.

Douch a été condamné, en 2011, pour crimes contre l'humanité
; comme directeur de la prison de Phnom Penh dans les années 1975-1979, il a fait torturer et exécuter 15.000 personnes. L'utopie révolutionnaire traverse trois de mes films. Dans "Indochine", c'est le communisme naissant qui fait voler en éclats les destins personnels. Dans "Est-Ouest", l'utopie, devenue régime politique, règne en dictateur sur les peuples. Dans le "Temps des aveux", les régimes communistes ont vaincu les ennemis extérieurs et retournent contre eux leurs obsessions paranoïaques en instaurant la méfiance, la délation et l'élimination dans leurs propres rangs."

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