1. Les 20 ans de Sophie Pfeffer, créatrice de bijoux
Portrait

Les 20 ans de Sophie Pfeffer, créatrice de bijoux

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Sophie Pfeffer présente ses collections dans son atelier-show-room du quartier du Marais à Paris. // © Photo fournie par le témoin
Sophie Pfeffer présente ses collections dans son atelier-show-room du quartier du Marais à Paris. // © Photo fournie par le témoin

La vie de Sophie Pfeffer, créatrice de la marque de bijoux 5 Octobre, n’est pas un long fleuve tranquille. Après avoir mené une brillante carrière d’avocate, elle a tout quitté pour se consacrer à sa passion, en laissant éclore son âme d’artiste. Rencontre.

À quoi ressemblaient vos premières années d’école ?

J’ai eu une enfance à la fois parisienne et banlieusarde. Mon père était cadre supérieur dans le groupe Bidermann, qui avait une activité dans la mode masculine. Ma mère travaillait comme comptable à ses débuts, puis elle s’est lancée progressivement dans l’ouverture de boutiques de prêt-à-porter de créateurs, à Nice. Nous avons vécu à Paris quand j’étais toute petite, puis nous nous sommes installés à Lésigny, en Seine-et-Marne. Ma maison était une de ces maisons proprettes, à l’américaine, avec un jardin sans clôture, et les alentours étaient à l’avenant, école et centre de loisirs compris. Je me souviens que mon institutrice de CP, Mme Irigoyen, me déguisait en petite Japonaise à cause de mes cheveux noirs et de mes yeux bridés ! Elle me faisait enfiler un kimono et me surnommait Noriko… Je devais monter sur la table, pour que tout le monde me voit ainsi accoutrée ! Je n’aimais pas ça mais je me prêtais au jeu. J’aimais apprendre, j’aimais l’école. Un peu plus tard, toujours à l’école primaire, j’ai eu un maître que j’adorais, M. Trivier. Il nous a emmenés en classe de neige, c’était un homme passionnant, qui nous donnait envie d’apprendre. Ces années-là étaient heureuses et paisibles, empreintes d’une grande liberté aussi : je me rendais toujours seule à l’école, sur mon vélo, en traversant tout le village, et je connaissais les bois comme ma poche. Je n’avais peur de rien !

Avez-vous conservé ce sentiment de liberté au collège, puis au lycée ?

Oui ! D’abord, par l’autonomie que m’accordaient mes parents. Les mères de mes copines ne fonctionnaient pas comme la mienne. Je connaissais tous les recoins du village, je traînais seule, sans qu’on me demande de faire attention. À l’époque, on avait sans doute moins conscience des dangers que couraient des enfants ou des ados !

Collégienne, Sophie Pfeffer aime l’école mais aussi collectionner des pierres et fabriquer des bijoux en plâtre et en perles anciennes. // © Photo fournie par le témoin
Collégienne, Sophie Pfeffer aime l’école mais aussi collectionner des pierres et fabriquer des bijoux en plâtre et en perles anciennes. // © Photo fournie par le témoin

À l’école comme au collège, mes parents n’ont jamais ouvert un cahier pour m’aider à faire mes devoirs ou me surveiller. Je n’avais aucune pression, personne ne faisait de projection sur ce que j’étais censée faire plus tard. J’étais une bonne élève, littéraire, avec des goûts très éclectiques, de la littérature enfantine à la BD puis à la littérature en général. Au collège, toujours à Lésigny, et toujours dans le public, j’ai eu la chance d’avoir une prof extraordinaire, Mlle Blair, en français, latin et grec. Une femme incroyablement charismatique, d’une culture exceptionnelle. J’étais curieuse et je voulais tout connaître. Je passais tout mon temps libre à collectionner des tas de choses : des pierres et des minéraux dans des petites boîtes, des papillons, des plantes dans des herbiers. Vers l’âge de 11 ans, je fabriquais des bijoux en plâtre que je peignais, et que je revendais à mes copines ensuite. Un peu plus jeune, je m’étais mise à collectionner des perles anciennes, que j’avais probablement troquées avec une copine, et je créais des bijoux avec. Cela n’était pas très défini, mais c’était déjà là ! À cette époque, j’adorais la nature et je détestais Paris.

À quel moment la question de votre orientation s’est-elle posée ?

En seconde. Je savais que je voulais exercer un métier tourné vers les autres. Il y a chez moi un profond équilibre entre le côté manuel et l’intellect. Je suis à la fois rigoureuse et idéaliste. Mon père, qui n’avait pas dû être très épanoui dans sa vie de cadre en entreprise, nous parlait souvent, à ma fratrie et à moi, de l’importance de réfléchir à un métier d’indépendant. Comme j’avais en tête de me rendre utile, j’ai pensé à la médecine. Je passe donc en première S, au lycée Guillaume-Budé de Limeil-Brévannes [94], que j’avais intégré en seconde. Et là, tout d’un coup, rien ne va plus. Comme je suis moins scientifique que littéraire, je ne suis pas au niveau. Je m’accroche quand même, mais au passage, je m’engueule avec le proviseur ! Résultat, je redouble ma première S dans un autre lycée, Marcellin-Berthelot à Joinville [94]. Je passe des heures dans le bus et le RER pour m’y rendre, et c’est la cata. Je finis mon parcours de lycéenne dans un troisième établissement, à Roissy-en-Brie. Je décroche mon bac D [l’actuel bac S en SVT], sans mention, mais avec soulagement, et je m’inscris en fac de médecine à Créteil [94].

Avez-vous pris goût aux études à ce moment-là ?

Je ne me sentais pas vraiment bien dans l’ambiance. Je ne me suis donc pas donnée à fond. Comme j’ai deux points de retard au deuxième partiel, je le rate et je me retrouve complètement démotivée. J’ai beau repiquer une année, je n’y crois plus. Mais l’envie de faire un métier tourné vers les autres est toujours là.

Ici, en Corse, à l’âge de 17 ans, la jeune fille sait déjà qu’elle veut exercer un métier tourné vers les autres. // © Photo fournie par le témoin
Ici, en Corse, à l’âge de 17 ans, la jeune fille sait déjà qu’elle veut exercer un métier tourné vers les autres. // © Photo fournie par le témoin

Je décide d’entamer des études de droit et de devenir avocate. Je m’inscris à Saint-Maur [94] et cela fonctionne. J’adore les cours, je suis fascinée par le chargé de TD, Denis Mazeaud, qui enseigne le droit civil et qui est très brillant. J’enchaîne cinq années d’études, qui me font aller jusqu’au troisième cycle, et à un DEA [l’actuel M2] de droit privé. Entre-temps, à l’issue de ma maîtrise [l’actuel M1], j’avais passé mon CAPA [certificat d’aptitude à la profession d’avocat] sur dérogation. J’ai donc prêté serment en 1992, et commencé immédiatement à travailler.

Quel bilan faites-vous de vos premières expériences professionnelles ?

Même si ma première expérience, dans un cabinet parisien, me fait douter, en raison des employeurs un peu compliqués, je sais aussi qu’elle m’a forgé le caractère ! Au bout de neuf mois, je démissionne, littéralement épuisée, et retrouve du travail dans un gros cabinet d’assurance-construction, dirigé par une femme charismatique. Mon rôle, ce sont les expertises et les plaidoiries. J’adore ça et, en perso, à côté, je gère des dossiers de régularisation de sans-papiers, de la défense pénale d’urgence, ce qu’on appelait autrefois les flagrants délits.

Lire aussi : Êtes-vous fait(e) pour devenir avocat(e) ?

Je travaille d’arrache-pied jusqu’en 2000, mais entre-temps je me marie et j’ai trois enfants. Je lâche même mes dossiers pendant un an, en 1994–1995, car j’accompagne mon mari en mission aux États-Unis. Je ne reste pas les bras croisés pour autant, puisque je profite de cette "pause" pour rédiger une étude sur les incidences éthiques et juridiques de la FIV [fécondation in vitro] en France et aux États-Unis, travail que je remets en rentrant à l’Ordre des avocats.

Comment passe-t-on de la robe (d’avocate !) au bijou ?

Je n’ai jamais eu le sentiment de ne pas être à ma place. C’est un changement radical, certes, mais j’étais aussi heureuse avant ! Quand j’étais avocate, j’adorais mon métier, mais je n’avais pas un moment à moi. Et travailler à mi-temps avec un bébé dans les bras, ce n’est pas possible sur le moyen ou le long terme ! C’est l’expérience de la maternité qui a été le déclic dans mon cas : j’ai recommencé à rêvasser, à rêver d’un métier créatif en général en pouponnant, sans savoir vraiment ce que j’allais faire. J’ai demandé mon omission du barreau en 2000, à la naissance de mon troisième enfant. J’avais toujours un pied dans la mode, car j’accompagnais ma mère dans les show-rooms pour ses achats professionnels, qui alimentaient ses boutiques de prêt-à-porter sur la Côte d’Azur. Un beau jour, en 2004, je me suis lancée : j’ai fabriqué une mini-collection de bijoux, avec des pierres que j’avais, des perles, du métal. J’ai créé une dizaine de pièces et les ai montrées à ma mère. Elle a immédiatement flairé le succès, les a embarquées et mises en vente dans ses boutiques, à Nice. Une semaine plus tard, tout avait été vendu ! J’ai continué, toujours de manière très artisanale, avec du laiton, du corail, des turquoises, un assemblage de matières très baroque. Je n’ai pas attendu longtemps pour lancer ma marque, 5 Octobre, date de mon anniversaire… Les salons professionnels où j’allais m’ont apporté tout de suite la reconnaissance, et j’ai démarré en flèche au Japon. Cela fait treize ans aujourd’hui !

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui aimerait marcher dans vos pas ?

D’avoir les clés ! Aujourd’hui, l’univers du bijou est un secteur hyper concurrentiel. C’est un passe-temps qui se transforme en envie de professionnalisation, et les places sont chères. C’est un vrai métier, construit et raisonné, avec une stratégie d’entreprise. Pour établir une marque et la faire durer, il faut à la fois avoir une vision commerciale et une communication adaptée. Mais, pour créer, il faut se nourrir : d’expositions, de musique, de livres, de réflexion avec les artisans. Tout ce que je crée, je peux aussi le porter. Les choses pour lesquelles je n’ai pas de désir, je les écarte. Garder le désir pour ce que l’on fait est primordial. C’est ce qui fait qu’une démarche de création est authentique et appelée à durer.

Biographie express

1965 : naissance à Paris.
1983 : bac D [l’actuel bac S en SVT].
1992 : prête serment au barreau.
1995 : naissance de son premier enfant.
2005 : crée sa marque de bijoux.