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Enquête

Bâtiment et chantiers navals : place aux femmes

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Anna, 29 ans, est conductrice de travaux dans la Creuse. // © Caroline Rabier pour l'Etudiant
Anna, 29 ans, est conductrice de travaux dans la Creuse. // © Caroline Rabier pour l'Etudiant

La production et l’ingénierie sont des secteurs occupés en majorité par les hommes. Les femmes y ont pourtant leurs chances. À condition de passer au-dessus de l'autosélection.

“Selon la loi, femmes et hommes peuvent accéder à tous les métiers. Mais la réalité est autre, les mentalités et les faits contredisent ce principe, note Élisabeth Ferro-Vallé, ingénieure développement, référente pour le label égalité professionnelle à l'Afnor. Et si toute femme peut accéder à une école d'ingénieurs ou à un lycée technique, encore faut-il qu'elle y soit orientée...”

Les stéréotypes sont tenaces

Aujourd'hui, 50,6 % des emplois occupés par les femmes sont concentrés dans 12 familles de métiers sur les 87 existantes, essentiellement les professions de services. “Ce n'est pas parce qu'on appartient au genre féminin qu'on aura obligatoirement – ou pire ‘naturellement’ – envie de s'occuper des autres, de les soigner !” précise Françoise Vouillot, enseignante-chercheuse en psychologie à l'Inetop-Cnam (Institut national d'étude du travail et d'orientation professionnelle du Conservatoire national des arts et métiers). Les stéréotypes sont tenaces, les a priori nombreux et leur déconstruction, un travail de longue haleine.

Les filles peuvent réussir en maths

Véronique Chauveau, présidente de l'association Animath, bat le pavé des écoles, collèges et lycées pour tenter de persuader que l'équation filles et maths peut être “lumineuse”. Munies de leurs chiffres, de leurs schémas et de leur vécu, les militantes de cette association, créée en 1987, jouent à fond l'identification.

“Oui, les filles ont des places à prendre dans les grandes écoles et des opportunités leur sont offertes dans les carrières liées aux mathématiques et dans les métiers techniques occupés en majorité par les garçons. À Normal sup, cette année, il y a 2 filles parmi 40 élèves ; nous sommes loin du compte !”

“Ces messages implicites – les filles n'ont pas le sens de l'orientation, les filles ne sont pas assez logiques, etc. – sont distillés au fil des jours, mine de rien. Nous ne faisons pas de bonds, car ils sont diffusés à dose homéopathique.” Dernier scandale en date : “Un manuel scolaire pour terminale S donne comme exemple au nombre complexe ‘un être complexe (un homme)’ et ‘avoir des complexes (une femme)’ ! Vous voyez bien que nous patinons encore un peu”, souffle la mathématicienne.

Agir en amont sur l'orientation

“Le processus d'orientation est un véritable butoir de la mixité, indique Françoise Vouillot, l'enseignante-chercheuse, également membre du Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes. On sépare et on spécialise vers des savoirs et des compétences différents, très tôt et tout au long de la scolarité. Les conseils de classe répondent à ce que demandent les parents et les jeunes eux-mêmes.”

L'autosélection est une réalité. Des études d'envergure, américaines et européennes, démontrent ce sentiment d'incompétence des jeunes femmes. “Non seulement elles ne se sentent pas légitimes d'aller vers des cursus poussés ou des secteurs majoritairement masculins, mais les étudiantes vont jusqu'à légitimer le système”, explique Virginie Bonnot, chercheuse en psychologie sociale à l'université Paris-Descartes. En clair, elles pensent se diriger vers des filières masculines, mais elles se disent qu'elles n'y arriveront pas... donc elles ne postulent pas !

Pilote dans l'armée de l'air, c'est possible !

Lucie, 21 ans, en deuxième année à l'École polytechnique, a l'impression d'être allée à contre-courant de ce que sa famille attendait d'elle, une carrière de médecin, par exemple. “Mon rêve, c'est d'être ingénieure dans l'aéronautique, j'envisage d'apprendre à piloter. J'y tiens, et j'y arriverai !” dit-elle, sûre d'elle-même.

Elle ajoute n'être pas si “grande gueule” que ses trop rares copines de promotion. “Pas besoin de crier plus fort que les autres, même si on nous regarde de haut, notamment lorsque nous avons effectué notre stage dans l'armée. On sentait bien que les ‘effectifs féminins’, comme nous appelaient les officiers, n'étaient pas accueillis à bras ouverts. Mais tout cela m'est bien égal.”

Une disparité dans les entreprises aussi

D'après l'enquête nationale Sociovision réalisée pour la FACE (Fondation agir contre l'exclusion) sur la mixité professionnelle auprès d'acteurs économiques de toutes tailles et de tous secteurs, 4 entreprises françaises sur 5 déclarent avoir une répartition femmes-hommes déséquilibrée. Celle-ci fait écho à des difficultés rencontrées en amont, lors du recrutement. Seulement un tiers des entreprises estiment recevoir autant de candidatures féminines que masculines.

Le manque de candidatures féminines “se fait surtout ressentir dans les fonctions techniques (selon 54 % des entreprises) ainsi que dans celles de direction (27 %). Les hommes ont tendance à moins postuler dans les fonctions support ou administratives (53 % des entreprises)”. Explication du phénomène pour le recrutement des deux genres : un manque d'attrait et un vivier insuffisant dans certains métiers.

La féminisation progresse dans le bâtiment

Les jeunes diplômées hésitent à demander un poste dans l'industrie, le bâtiment, la production, l'ingénierie. Certaines fédérations se sont lancées dans des politiques volontaristes en faveur de l'intégration des femmes. Notamment, la FFB (Fédération française du bâtiment), au début des années 1990 “a fait des claquettes” (masqué la vérité) auprès des jeunes femmes diplômées. Avec un certain succès au départ et un ralentissement aujourd'hui.

Armel Le Compagnon, président de la FFB Auvergne s'en explique : “Si on effectue un bilan des 15 dernières années, la féminisation progresse de 12 % dans la branche du bâtiment, mais peu dans d'autres secteurs comme la production pure et un peu plus dans l'encadrement. Cela reste un secteur encore bien masculin. Certes, renchérit-il, les mentalités ont changé, il n'y a plus d'obstacles en termes de rapports hommes-femmes.”

Plus d'obstacles ? “Pas d'accord, rétorque Élisabeth Ferro-Vallé, ingénieure à l'Afnor. Des croyances ancrées perdurent, telle celle du ‘masculin qui l'emporte sur le féminin’. On se construit en fonction de l'influence de notre environnement, de ce que l'on voit dans la sphère publique, les filles seraient dans l'empathie et l'écoute.”

Les chercheuses nous invitent à regarder ce qu'il se passe dans nos hémicycles : où sont les femmes ? “Parfois on a l'impression d'être encore dans les années 1970, au temps de "Monsieur Gagnepain et Madame Aufoyer.”

Allez les filles, investissez les sphères qui vous semblent inaccessibles !

Pour aller plus loin : Travailler dans le numérique : ces filles qui font des métiers de geeks / Forum de la mixité numérique : filles et garçons, venez rencontrer des pros ! / Ces thésardes rendent les sciences attractives pour les jeunes, surtout les filles / Filières scientifiques cherchent filles désespérément / Carrière pro : pourquoi on encourage les garçons à prendre des risques et les filles à patienter… / Spécial filles : vous avez les moyens de vous imposer en entreprise !

Sommaire du dossier
Retour au dossier Petite enfance et maïeutique : pas que pour les femmes Matthieu, éducateur de jeunes enfants : “Je suis aussi capable qu’une femme de m’occuper d’enfants” Anthony, maïeuticien : “Certaines femmes ne veulent pas être auscultées par un homme” Bâtiment et chantiers navals : place aux femmes Maëlle, ingénieure sur les chantiers navals : “Diriger des hommes n’est pas un souci” Anna, conductrice de travaux : “Je dirige une équipe de 17 ouvriers”