1. Petite enfance et maïeutique : pas que pour les femmes
Enquête

Petite enfance et maïeutique : pas que pour les femmes

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Matthieu a choisi la petite enfance, un secteur déserté par les garçons. // © Bernard Desprez pour l'Etudiant
Matthieu a choisi la petite enfance, un secteur déserté par les garçons. // © Bernard Desprez pour l'Etudiant

Le service à la personne, la petite enfance, l’éducation, le travail social, la magistrature, autant de secteurs où les femmes sont surreprésentées. Des professions que les garçons fuient… et à réinvestir. Par ici, les opportunités.

Pas facile d'être un garçon aujourd'hui ! C'est le cri d'alarme poussé par plusieurs psychologues et pédagogues au cours de ces dernières années. L'ultime spécialiste en date est le célèbre Jean-Louis Auduc, ancien directeur d'une ESPE (école supérieure du professorat et de l'éducation), avec son ouvrage “la Fracture sexuée”, paru en février 2016 (aux éditions Fabert).

Les grands perdants du système éducatif ?

Il insiste : les garçons sont les grands perdants du système éducatif. “Ils sont en grande difficulté scolaire, parmi les 140.000 jeunes sortant de scolarité sans aucun diplôme, on compte près de 120.000 garçons. Ils échouent davantage que les filles au baccalauréat et forment le plus gros bataillon des élèves dans les structures de remédiation.”

Et lorsqu'ils se lancent dans des études, ils fuient de nombreux secteurs, limitant ainsi leurs choix de métiers. Ils continuent d'éviter les secteurs de la petite enfance, du social, du paramédical. Et, c'est nouveau, ils ne veulent plus étudier le droit, la médecine, ni se lancer dans certains métiers tel vétérinaire.

Il y a 20 ans lorsqu'il a étudié à l'institut pour devenir éducateur de jeunes enfants, Mike Marchal – aujourd'hui, formateur à l'EFPP (École de formation psychopédagogique) – avait noté la même absence de garçons qu'aujourd'hui : il était le seul représentant du sexe dit “fort”, expression qu'il “déteste par ailleurs”. Dans les soins aux petits de 0 à 3 ans, il y a 1 % d'hommes, et 3 % pour les enfants de 0 à 6 ans... La même proportion qu'en 1995 ! “C'est une véritable ségrégation, nous sommes très loin de la mixité, déplore-t-il. Il y a un énorme travail de déconstruction des stéréotypes à mener.”

Mike a toujours été le seul homme dans les structures où il a exercé ce métier, qu'il a choisi “par passion”. Parce que les garçons qui y travaillent ont besoin d'aide et de soutien, il a créé, en 2013, l'Amepe, l'Association pour la mixité et l'égalité dans la petite enfance. “Ce réseau de professionnels accompagne les étudiants, les encourage et leur donne une visibilité en termes de travail, explique-t-il. On nous regarde souvent avec étonnement, comme si nous étions moins aptes que les femmes à nous occuper des tout-petits.” Toujours exposés, toujours visibles, ils aimeraient parfois passer un peu inaperçus...

Les garçons sont dans l'autocensure

“Contrairement aux filles qui sont davantage dans l'autosélection avec des pensées comme ‘je n'y vais pas, parce que je ne vais pas réussir’, les garçons sont dans l'autocensure, explique Françoise Vouillot, enseignante-chercheuse à l'Inetop-Cnam (Institut national d'étude du travail et d'orientation professionnelle du Conservatoire national des arts et métiers). Ils n'iront pas vers les métiers de la petite enfance parce qu'ils n'y penseront même pas.

Et quand ils y pensent, ils doivent lutter et résister. “La société leur renvoie immédiatement une image déformée de leur identité, de leur virilité, le fait d'être un homme, à un âge où on a besoin de savoir qui on est, avec une forte suspicion d'homosexualité et de pédophilie.” “J'appelle ça la ‘pédo­folie’, insiste Jean-Louis Auduc. Les garçons sont interdits de travailler auprès d'enfants, alors qu'à compétence égale, ils sont autant professionnels !”

Leur présence est pourtant appréciée

Les a priori sont à déconstruire, surtout du côté des familles. Les employeurs, quant à eux, au contraire, sont ravis de voir arriver ces jeunes gens passionnés. “On sait que notre CV sera regardé. Nous sommes si peu nombreux que nous sortons du lot !” sourit Dimitri, 28 ans, qui n'a eu aucun problème pour trouver un poste de maïeuticien à la sortie de l'école.

Investie par plus de 90 % de femmes, la maïeutique reste difficile d'accès aux hommes : parmi 200.000 sages-femmes exerçant en France, on dénombre quelque 300 hommes, la profession ne leur ayant été ouverte qu'en 1982. Dès leur premier stage, leur présence est très appréciée. “Tout prouve que l'arrivée des garçons dans les écoles de sages-femmes, dans les maternités et auprès des parents est une formidable ouverture”, rapporte-t-on à l'Ordre des sages-femmes, qui leur a créé une place dans les structures associatives.

Des secteurs entiers abandonnés par les garçons

Les flux d'entrée dans un certain nombre de métiers ont vu le pourcentage d'hommes passer en dessous des 25 %, par exemple : magistrat, avocat, architecte, biologiste, conservateur du patrimoine, dentiste, journaliste, médecin, pharmacien, vétérinaire...

Les juges sont des magistrates (91 % de femmes à l'ENM – École nationale de la magistrature), les rédactions de journaux sont majoritairement féminines, les pharmaciens sont des pharmaciennes, 80 % des étudiants vétérinaires sont des filles. La mixité est très souvent absente et des secteurs entiers ont été abandonnés par les garçons.

“Notre société doit s'interroger sur le fait qu'aujourd'hui, les élèves âgés de 2 à 18 ans ne vont rencontrer principalement que des femmes au cours de leur scolarité. Ainsi, les professeurs sont représentés par des femmes à 82 % dans le premier degré et à 57 %, dans le second degré, STS [sections de techniciens supérieurs] et classes prépas incluses. Des métiers se sont féminisés de manière écrasante ces dernières années : c'est le cas pour les chefs d'établissement, les assistantes sociales, les infirmières, les avocats, les employés de préfecture ou de mairie, mais également les juges ou les architectes”, déplore Jean-Louis Auduc.

“On peut par conséquent penser que les stéréotypes, les préjugés, les ‘assignations à résidence’ continueront encore longtemps, tant qu'il n'y aura pas de campagne en direction des garçons pour les inciter, par exemple, à se diriger vers les métiers de la santé, du droit, de l'architecture ou de la culture”, poursuit le pédagogue.

Se poser la question de la mixité en amont

Pour les chercheurs en orientation, la grande majorité de filles ou de garçons dans un secteur donné est souvent due à son évitement par l'autre sexe. “Il faudrait se poser sérieusement la question de l'orientation des deux sexes, et pas seulement en constatant la moindre présence des filles dans les filières scientifiques et techniques, analyse Françoise Vouillot, enseignante-chercheuse, mais en se penchant également sur la question de l'absence encore plus criante des garçons dans les secteurs du soin, de l'éducation et du social.”

Sommaire du dossier
Retour au dossier Petite enfance et maïeutique : pas que pour les femmes Matthieu, éducateur de jeunes enfants : “Je suis aussi capable qu’une femme de m’occuper d’enfants” Anthony, maïeuticien : “Certaines femmes ne veulent pas être auscultées par un homme” Bâtiment et chantiers navals : place aux femmes Maëlle, ingénieure sur les chantiers navals : “Diriger des hommes n’est pas un souci” Anna, conductrice de travaux : “Je dirige une équipe de 17 ouvriers”