1. Pierre Guglielmina, traducteur

Pierre Guglielmina, traducteur

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« Traduttore traditore » (« Traduire, c’est trahir »), assure un proverbe italien. En tout cas, ce n’est pas ainsi que Pierre Guglielmina conçoit son travail. Cet ancien éditeur traduit des livres de l’anglais vers le français depuis quinze ans. Bret Easton Ellis, Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, Jack Kerouac, Norman Mailer, Tom Wolfe et Leo Strauss figurent à son palmarès. Initié à l’anglais par sa mère qui « le parlait très bien », Pierre Guglielmina a fait ses premières gammes en traduction en 1991 avec un polar à succès de Ruth Rendell. Quinze ans plus tard, il s’efforce de faire découvrir des inédits en les proposant à des éditeurs français, ce qui ne le préserve pas de devoir accomplir parfois quelques travaux alimentaires.

Quelle est votre définition de la traduction ?Pierre Guglielmina

C’est l’intelligence de la musicalité de sa propre langue. Devant un texte original, je suis comme un pianiste qui déchiffre une partition note à note. J’essaie de comprendre les mécanismes de composition plutôt que la structure d’ensemble. Ce qui me semble important, c’est d’arriver à garder en français un enchaînement musical.

Et le sens du texte ?

Il apparaît de manière spontanée. Ce n’est pas la peine de s’y attarder. Bien sûr, il faut être très littéral. Mais le travail sur la musicalité est plus intéressant que la restitution du sens. Si une traduction n’est qu’une transposition française de n’importe quelle langue, on affaiblit considérablement le texte initial. Ou alors il vaut mieux obliger les gens à lire les œuvres dans leur version originale…

Comment avez-vous débuté ?

Je travaillais comme éditeur en littérature étrangère chez Calmann-Lévy. J’ai proposé de traduire un polar de Ruth Rendell intitulé la Demoiselle d’honneur. J’avais besoin d’argent, et Rendell se vend très bien… J’ai commencé par lire le texte dans son ensemble, ce que je ne fais plus aujourd’hui. J’ai été un peu scolaire, appliqué.

Comment avez-vous procédé pour les romans de Bret Easton Ellis ?

J’ai dû lire 80 pages de Glamorama et 50 de Lunar Park. En fait, je pense que quand on lit d’abord en intégralité, on est soumis à la narration, ce qui ne me paraît pas idéal. À mon avis, mieux vaut lire des tranches du livre pour percevoir son rythme. Je traduis très vite, en moins de deux mois à chaque fois. Là encore, c’est une question de tempo. J’ai besoin de m’immerger, de ne penser qu’à ça… Si la traduction s’éternise, je risque de perdre le travail inconscient qui me permet de condenser l’anglais en français.

Faut-il connaître la vie et l’œuvre des écrivains ?

L’œuvre, oui, mais la vie, pas forcément ! Je pense que personne ne sait ce qu’est la vie d’un écrivain. Rien n’est plus caché. Tout se passe dans sa tête. Même si j’ai rencontré Bret Easton Ellis, qu’est-ce que je sais de sa vie ? C’est en le lisant que j’ai appris le plus de choses. En fait, tout ce que je sais des auteurs se trouve dans leurs textes. C’est l’un des grands intérêts de ceux que je traduis et que j’aime : ils parlent de l’écriture dans leurs fictions. Par exemple, dans les nouvelles d’Hemingway, on voit souvent un écrivain en train d’écrire.

Utilisez-vous des dictionnaires ?

Bien sûr. Des dictionnaires d’anglais à anglais et d’anglais à français. Il y a parfois des termes dont j’ai oublié le sens. Ensuite, je choisis à l’oreille le mot qui sonne le mieux dans la phrase. Il faut qu’il y ait une cadence. Si elle est interrompue par un mot, je suis obligé de changer ce dernier. Hemingway dit : « Un écrivain sans oreille, c’est comme un boxeur sans poing gauche. » C’est crucial.

Quelles relations entretenez-vous avec les auteurs ?

Pour Bret Easton Ellis, tout s’est fait très vite. Il ne parle pas français et ne se préoccupe pas de savoir qui traduit, comment c’est traduit. Mais il est arrivé que des auteurs ne soient pas contents, par exemple Louis Begley. C’était un écrivain qui ne correspondait pas à mon goût. Il parle français et pense bien le connaître. À mon avis, il a une oreille et un sens de la langue incroyablement datés. Il aurait voulu que je traduise son texte comme du André Gide. Or ça n’a aucun sens d’essayer de transposer un auteur anglais dans une langue française aussi codée. J’ai retravaillé, mais avec moi, si ça ne marche pas du premier coup, c’est difficilement rattrapable…

Comment travaillez-vous avec vos éditeurs ?

La plupart des textes sont des œuvres que je leur apporte, que j’ai trouvées et que je veux traduire. Je prends l’initiative, ce qui me donne une grande liberté et la possibilité d’articuler mes passages d’un écrivain à l’autre. Par exemple, c’est en travaillant sur un livre de Kerouac que j’ai découvert la trace des carnets de Fitzgerald. Il y avait ce mot de Kerouac : « Pourquoi Scott Fitzgerald a-t-il toujours tenu un carnet de notes ? Un carnet de notes tellement merveilleux. » Je suis allé chercher ce livre, puis je l’ai traduit et je l’ai proposé à Olivier Bétourné, chez Fayard, qui l’a accepté.

Y a-t-il des sanctions quand les auteurs et les éditeurs ne sont pas satisfaits ?

Oui. Quand on signe un contrat, des clauses permettent de retirer des droits d’auteur au traducteur si le travail est jugé insatisfaisant. On spécifie d’emblée quelle somme sera retenue sur les droits du traducteur. Heureusement, c’est rare.

Combien de livres traduisez-vous par an ?

Entre huit et douze, ce qui est beaucoup. Quelques-uns de ces travaux sont d’ordre alimentaire. Ce sont des propositions d’éditeur, le plus souvent des essais politiques ou sociologiques sur l’état du monde. Actuellement, je traduis un livre d’Ezra Suleiman (un Américain professeur à Princeton) sur l’état de la France. Je travaille aussi sur les carnets de Kerouac qui sont en train de paraître aux États-Unis. Et j’ai un immense projet : 1 000 pages de réflexion de Vladimir Nabokov sur le destin de la littérature russe, entre Pouchkine et la révolution russe.


Son parcours

? 1958 : naissance à Alger.
? 1975 : obtient un bac littéraire.
? 1982 : décroche un troisième cycle en philosophie politique et philosophie du droit.
? 1990 : devient éditeur chez Calmann-Lévy.
? 1991 : fait sa première traduction.
? 2005 : traduction et parution de « Lunar Park », de Bret Easton Ellis.

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