Rémy Le Fur, commissaire-priseur

publié le 23 Mai 2007
6 min

Avec 6 millions d’euros pour un bureau Louis XV et 5 millions pour un masque d’art primitif africain, Rémy Le Fur est le commissaire-priseur français qui a réalisé les plus grosses enchères de l’Hexagone. Spécialiste du mobilier et des objets d’art au sein de la société Artcurial, maison de vente spécialisée en art contemporain, cet esthète de 48 ans nous expose toutes les facettes du métier qu’il exerce.

Devient-on commissaire-priseur par vocation ?Rémy Lefur

J’ai rêvé de ce métier dès l’âge de 13 ans. J’étais avec ma mère qui s’était entichée des fauteuils médaillon cabriolet de Louis XVI. On a ratissé toutes les salles de vente de la campagne havraise. C’est là que j’ai découvert le côté théâtral du métier : être sur une scène et avoir un public devant soi.

Qui fait appel à vos services ?

Ce sont souvent des particuliers qui veulent estimer et vendre leurs biens lors d’une succession. J’interviens aussi à la demande des tribunaux en tant qu’officier ministériel, pour régler des liquidations judiciaires ou faire des saisies. Il m’est également arrivé d’entrer dans des maisons où des gens s’étaient suicidés, ou après un meurtre…

Vous arrive-t-il d’avoir des surprises lors d’un inventaire ?

Souvent ! Par exemple, pour une succession, nous nous sommes rendus à la banque avec la fille de la défunte et son notaire. Dans son coffre nous attendait une boîte à chaussures pleine de terre. En y plongeant les mains, je trouve une alliance en diamants et d’autres bijoux. La fille m’apprend que ce devait être les bijoux que l’amant de sa mère lui avait offerts et qu’elle ne pouvait pas porter devant son père. Et en fait de terre, il s’agissait des cendres de l’amant précieusement conservées…

Souffrez-vous d’une image négative ?

C’est difficile d’entrer dans l’intimité des gens. Vous faites le tour de la maison, vous notez la marque du réfrigérateur, de l’aspirateur, du magnétoscope… C’est pénible pour des personnes en deuil de voir des étrangers chez elles. Elles nous prennent pour des agents du fisc et ont tendance à minimiser la valeur de leurs biens.

Comment une vente se déroule-t-elle ?

À la prisée, le client nous montre ses objets. Nous en faisons une description technique pour déterminer le prix. Une fois que le vendeur est d’accord, il nous confie ses biens. On les fait expertiser, on les stocke, on les fait éventuellement restaurer et on les assure. On prépare le catalogue avec des photos et du rédactionnel. Le moment de l’exposition permet de se familiariser avec les objets, de capter l’atmosphère et de repérer les acheteurs.

Vous distinguez facilement les acheteurs des simples curieux ?

C’est assez intuitif… La plupart des acheteurs ne veulent pas qu’on les voit. Certains me demandent de continuer à prendre leurs enchères tant qu’ils bougent l’oreille. Ce n’est pas toujours évident à remarquer ! Mais un acheteur dégage souvent une tension qui trahit son intérêt.

Au marteau, ressentez-vous un sentiment de puissance ?

Une vente, c’est quatre heures de one-man-show. J’ai le sentiment d’être un chef d’orchestre, imposant un rythme à la salle. Si la vente va trop vite, je ralentis pour mieux rebondir. Quand un lot important arrive, je prends une intonation différente. C’est beaucoup d’adrénaline.

Comment fixez-vous les enchères ?

Tout dépend des objets. Dernièrement, pour la vente d’un superbe masque que je savais valoir 1,5, voire 2 millions d’euros, j’ai mené les enchères de 500 000 en 500 000… La salle retenait son souffle… On est arrivé à 5 millions. C’était surnaturel. Si nous n’avions pas orchestré la vente ainsi, je suis persuadé qu’il n’aurait pas atteint ce prix.

Vaut-il mieux être un bon généraliste ou avoir des spécialités ?

Vous ne pouvez pas tout savoir sur tout, mais il faut avoir l’œil, sentir que vous avez devant vous un bel objet. Si vous voyez un Chaissac (peintre d’art brut), il ne faut pas le confondre avec un bout de bois peint par un enfant. Un bon commissaire-
priseur ne laisse rien passer entre les mailles de son filet ! J’ai commencé en étant, je crois, un bon généraliste, mais aujourd’hui, il faut avoir une spécialisation : être expert dans un ou deux domaines.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus ?

Il n’y a pas de petit ou de grand dossier. J’avais une amie qui devait vendre sa maison de famille qu’elle adorait. Je lui ai demandé pourquoi elle ne vendait pas plutôt la statue égyptienne sur son piano. Elle pensait que ça n’allait pas changer sa vie. Je la lui ai vendue 1,8 million d’euros. Elle a pu garder sa maison. J’en ai été très ému.

Quels conseils donneriez-vous à des jeunes qui débutent ?

De bien choisir son stage et son associé, de savoir être patient. Dans ce métier, il faut vingt ans pour être reconnu. Ne pas croire qu’il y ait des petits ou des grands clients : l’un de mes plus gros fournisseurs était égoutier de la Ville de Paris.


Son parcours

? 1958 : naissance au Havre (76).
? 1976 : obtient le bac sciences économique et sociales.
? 1979 : entame deux ans de formation à l’École du Louvre, à Paris.
? 1982 : décroche une maîtrise de droit privé à l’université de Rouen (76).
? 2002 : rejoint Artcurial et devient associé de la maison de vente parisienne.

Articles les plus lus

A la Une portraits métiers

Partagez cet article sur les réseaux sociaux !