1. Riad Sattouf : "À 20 ans, j'ai intégré l'école des Gobelins"
Interview

Riad Sattouf : "À 20 ans, j'ai intégré l'école des Gobelins"

Envoyer cet article à un ami
Riad Sattouf // © Allary Editions
Riad Sattouf // © Allary Editions

Riad Sattouf a remporté au 42e festival d'Angoulême 2015 le Fauve d'or du meilleur album pour L'Arabe du futur. L'occasion de relire une interview dans laquelle il nous racontait ses 20 ans…

Durant son enfance en Syrie, le jeune Riad Sattouf dévore les BD que lui envoie sa grand-mère. Sa scolarité lors de son adolescence en Bretagne, il la vit en sauvage : les copains et les études ne l’intéressent pas. Jusqu’à ce qu’il entre à l’école d’art Pivaut… Flash-back sur ces années avec l’auteur, dessinateur et réalisateur, aujourd’hui âgé de 37 ans.

En 1996, vous décrochez votre bac L dans un lycée rennais. Vous êtes heureux de quitter ce lieu que vous avez détesté…

 
Pendant 3 ans, j’ai attendu que ça passe. J’avais des résultats scolaires très médiocres. Je m’ennuyais royalement, mais je ne foutais pas le bordel en classe. Je n’étais pas du tout rebelle, mais plutôt un gars timide, mal fringué, avec un physique pas du tout attrayant, bref, sans intérêt. Je n’avais aucun pote, mais je ne faisais aucun effort pour en avoir. Je n’étais pas sympa. Je me souviens que je classais les gens par catégories : les dominants, les cons, les prétentieux… À cette époque, j’avais un ego surdimensionné qui compensait le fait de ne pas avoir d’amis. En y réfléchissant, j’ai peut-être eu un copain, mais par la force des choses : lui non plus n’avait pas de copains. On s’est en fait retrouvés tous les deux car personne ne voulait de nous.

Vous avez eu plus de succès auprès des enseignants ?

 
Pas vraiment. Aucun ne m’a marqué, excepté peut-être un professeur d’allemand. Je n’ai jamais rien compris à cette langue. J’étais nullissime. Depuis la classe de troisième, les profs me martyrisaient. Ils ne me lâchaient pas, mais en vain. Je ne dépassais jamais 4 de moyenne. Et puis en terminale, mon prof d’allemand m’a laissé tranquille. Il savait que ce n’était pas la peine d’insister. J’ai eu alors de la sympathie pour lui.

Vous avez une seule passion en dehors du lycée : le dessin.

 
J’ai vécu mon enfance en Syrie. Ma grand-mère m’envoyait des colis de bandes dessinées dont j’étais vraiment amateur. Très jeune, j’ai commencé à dessiner, après les cours, le soir, le week-end, au lieu de faire mes devoirs. Je considérais cela comme une activité très sérieuse et très apaisante. Par exemple, je ne dessinais jamais en classe pour passer le temps.

Vos parents vous encourageaient-ils dans cette voie ?

 
Mes résultats scolaires étaient tellement mauvais qu’ils s’inquiétaient pour mon avenir professionnel. Ils voyaient bien que le dessin était ma passion. Ils respectaient cela, mais voulaient d’abord que je passe mon bac avant d’envisager de m’orienter vers des études artistiques.

Votre bac en poche, vous décidez de passer le concours de l’école d’art Pivaut, à Nantes. Une conseillère d’orientation vous freine dans votre décision.

 
Lors de l’entretien classique en fin de terminale, une conseillère d’orientation me déconseille fortement de passer le concours de cette école privée, me disant qu’il est trop difficile, que je n’y arriverai pas, qu’il n’y a pas de débouchés. J’ai vraiment hésité à passer ce concours à cause d’elle !

Finalement, vous le réussissez. Vous vous réconciliez enfin avec les études…

 
J’y suis resté deux ans. J’en garde d’excellents souvenirs. On y apprenait les techniques du dessin, que je ne maîtrisais pas. J’étais enfin dans mon élément. Cela correspondait exactement à ce que je voulais faire.

…et avec les enseignants.

 
À Pivaut, j’ai eu rapidement de très bonnes notes. Les profs regardaient enfin avec intérêt ce que je faisais. C’était très valorisant et fort bon pour l’ego. J’avais des profs excellents, notamment en illustration. J’avais l’impression d’avoir trouvé mon peuple, des gens qui, enfin, me ressemblaient.

Puis, vous ne pouvez plus payer la troisième année.

 
C’est mon grand-père qui finançait mes études. Il est malheureusement décédé à la fin de ma deuxième année. Je n’avais plus de ressources financières. À l’époque, il fallait sortir près de 3.000 €. Mes parents étant divorcés, je vivais avec ma mère et mon jeune frère. Cette somme était importante. Et puis, les horaires lourds de l’école ne me permettaient pas de bosser à côté. J’ai donc décidé d’arrêter.

Vous accusez le coup ?

 
Je suis un peu déçu, mais je me dis que je pourrais passer le concours des Beaux-Arts ou celui de l’école des Gobelins, dont j’avais vu un reportage à la télé. Je passe finalement les deux. Au concours des Gobelins, je me souviens avoir été très impressionné : je me suis retrouvé dans une salle avec près de 2.000 personnes. Je me disais qu’il y avait 2.000 balèzes et moi ! Pourtant, l’épreuve ne me paraissait pas insurmontable. J’étais assez confiant.

À cette époque, vous participez à un concours de BD. Vous ne décrochez pas de prix, mais le président du jury vous remarque.

 
La rencontre avec le dessinateur Olivier Vatine va en effet pas mal chambouler ma vie. Il aime mon style et me dit qu’il va montrer mes planches à l’éditeur Guy Delcourt. Ce dernier me propose rapidement de travailler sur une série, sur un scénario signé Éric Corbeyran.

Cela vous permet ainsi de payer le loyer de votre chambre, qui se trouve à 300 mètres des Gobelins, que vous venez d’intégrer. Vous travaillez alors énormément…

 
Je ne sortais pas. Je travaillais, après les cours, pour Delcourt. Je dessinais encore et encore : je n’avais que ça à faire.

Devenez-vous un peu plus sociable ?

 
Je sympathise enfin avec des gens de ma promo ! Ils me ressemblent, un peu bizarres, dans leur bulle, fans de dessins et qui, pour la plupart, n’ont dit, de toute leur vie, que deux phrases à une fille.

Pensez-vous avoir fait le bon choix en optant pour les Gobelins ?

 
Même si l’animation m’a très vite moins passionné que la BD, j’ai particulièrement aimé l’esprit de l’école. On suivait notamment des cours de cinéma dispensés par d’excellents profs. J’ai d’ailleurs rappelé l’un d’eux avant de faire mon film pour qu’il me donne des conseils.

Durant ce cursus, l’envie de raconter vos propres histoires vous titille très vite.

 
J’ai fait trois albums avec Corbeyran, puis j’ai commencé à démarcher les éditeurs. J’ai ainsi proposé un scénario à Dargaud, qui l’a accepté. Guy Vidal m’a donné la chance de faire un album. Il est décédé trois mois après m’avoir fait entrer chez Dargaud. Je me souviens de ce jour où j’ai signé mon premier contrat : ce fut le plus beau jour de ma vie. J’avais l’impression d’être sauvé. Depuis, à chaque fois que je reçois un de mes albums, je me remémore ce jour et je me dis que j’ai beaucoup de chance. Je repense aussi à l’ado qui rêvait de devenir dessinateur, et je ressens un bonheur intense.

Votre rencontre avec Émile Bravo a aussi été très importante pour vous.

 
Nous nous sommes croisés lors d’un festival de BD. J’adorais ses albums. Nous avons longtemps discuté, puis nous nous sommes revus. Grâce à lui, j’ai rencontré Christophe Blain, Joann Sfar et Mathieu Sapin. J’ai eu la chance de travailler avec eux en atelier. Il y avait une vraie émulation : ces mecs-là dessinaient du matin au soir, faisaient des tonnes de projets. J’étais heureux.

Aujourd’hui, des jeunes viennent vous demander conseil. Que leur dites-vous ?

 
Je suis très mauvais pour les conseils. Je leur dis simplement qu’il faut être persévérant et ne pas avoir de complexes. Si un éditeur vous dit non, ne vous découragez pas et continuez de dessiner vos propres histoires et de démarcher ! En revanche, j’ai aussi rencontré beaucoup de jeunes qui voulaient devenir dessinateurs tout de suite, mais qui avaient la flemme de raconter une histoire. Le dessin n’est pas un métier, c’est une passion.


Biographie express

undefined1978 : naissance à Paris.
1996 :
intègre l’école Pivaut à Nantes (44).
1997 : Olivier Vatine remarque son travail et le met en contact avec Guy Delcourt.
1998 :
intègre les Gobelins.
2005 : s’immerge deux semaines dans un collège des beaux quartiers pour publier Retour au collège, chez Hachette Littératures, collection "la Fouine illustrée".
2008 :
réalise les illustrations de la brochure de lutte contre l’alcoolisme de l’INPES (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé) Alcool. Plus d’infos pour moins d’intox.
2009 :
réalise son premier long métrage, les Beaux Gosses, qui traite d’un de ses sujets de prédilection : les amours adolescentes.
2015 : remporte au festival d'Angoulême 2015 le Fauve d'or du meilleur album pour "L'Arabe du futur".