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Hélène Bekker : "Le système français laisse exister les certifications étrangères dans leurs différences"

Jean Chabod-Serieis
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Hélène Bekker : "Le système français laisse exister les certifications étrangères dans leurs différences"
L’Enic-Naric est le département de reconnaissance des diplômes du CIEP, le Centre international d’études pédagogiques. // ©  CIEP
Il n'existe aucune équivalence d'un diplôme étranger avec un diplôme français, mais seulement une reconnaissance académique fondée sur une "attestation de comparabilité". Cette attestation, c’est l'Enic-Naric, un opérateur public, qui la délivre. Méconnu, mais très sollicité – 26.000 demandes d’attestation en 2018 –, cet organisme se retrouve au cœur d’une recommandation européenne, qui préconise la reconnaissance automatique des diplômes des 28 d’ici à 2025. Un chambardement auquel se prépare Hélène Bekker, la directrice de l’Enic-Naric France.

L’Enic-Naric établit toute l’année des "attestations de comparabilité" qui permettent de comparer un diplôme étranger au système français. Comment travaillent vos équipes ?

 // © CIEP

Nous sommes une équipe de 22 personnes représentant une quinzaine de langues et de nationalités. Parmi elles, 14 personnes s’occupent du traitement des dossiers, en vérifiant systématiquement une série de critères qui permettent d’établir la comparaison du diplôme étranger avec le système français ; 9 d’entre elles sont des chargées de programme : elles sont titulaires d’un master dans le domaine de la coopération éducative avec une bonne connaissance des systèmes éducatifs de certaines régions du monde. Enfin, quatre assistants chargés d’évaluation traitent les diplômes les moins complexes (bac, licence, master, etc.).

Combien de demandes recevez-vous par an ?

Nous avons enregistré 26.000 demandes d’attestation de comparabilité en 2018. Cela représente 32 % d’augmentation par rapport à 2017. Et 2017 voyait déjà une augmentation de 17 % par rapport à 2016 !

L’Enic-Naric en bref
L’Enic-Naric (European Network of Information Centres – National Academic Recognition Information Centre) est le département de la reconnaissance des diplômes du CIEP (Centre international d’études pédagogiques), l'opérateur du ministère de l’Éducation nationale. Surtout connu pour ses certifications en français, le CIEP à la charge de la coopération en matière d’éducation du pré-primaire à l’enseignement supérieur. Historiquement, les Enic-Naric – chaque pays de l’Union européenne dispose du sien – ont été créés en 1984 par la Commission européenne pour répondre à la mobilité croissante dans les pays de l’Union. En 1994, à l’initiative de l’Unesco et du conseil de l’Europe est créé le réseau Enic.

Comment expliquez-vous cette tendance ?

La première raison tient à la crise migratoire en Europe : le nombre de demandes d’attestation émanant de demandeurs d’asile ou de personnes ayant le statut de réfugiés a augmenté de 52 % en 2016, de 40 % en 2017 et de 21,5 % en 2018. Pour y répondre, nous traitons ces dossiers prioritairement et gratuitement (1). Parmi les autres raisons qui expliquent l’envolée des demandes d’attestation, il y a la tendance mondiale à la mobilité, notamment étudiante.

Qui sont les principaux demandeurs ?

Environ la moitié des demandes concerne une insertion sur le marché de l’emploi. Elle émane de particuliers, dans le cadre d’une recherche d’emploi, ou d'employeurs qui s’en servent surtout pour savoir comment intégrer le diplômé étranger dans leur grille de rémunération. C’est pourquoi, nous travaillons beaucoup avec EDF, la SNCF, Air France, ainsi que les académies qui recrutent des enseignants. Le reste des demandes provient de particuliers qui envisagent une poursuite d’études et nous sollicitent – à la demande des établissements d’enseignement supérieur ou de leur propre initiative – pour savoir à quoi correspond leur diplôme.

Quelles sont les zones du monde les plus représentées dans les demandes ?

Le Moyen-Orient et le Maghreb représentent 40 % des demandes ; l’Afrique subsaharienne, 18 % ; l’Union européenne (UE), 16 % ; l’Amérique latine, 9 % ; l’Europe hors UE, 8 % ; l’Asie et l’Océanie, 6 % et l’Amérique du Nord, 3 %.

La Commission européenne prévoit une "reconnaissance automatique des diplômes" d’ici à 2025. En quoi consistera-t-elle ?

Une recommandation "en faveur de la reconnaissance mutuelle automatique des diplômes de l’enseignement supérieur et secondaire de deuxième cycle" a été adoptée par les ministres de l’Éducation de l’UE. Elle stipule que d’ici à 2025, dans les 28 pays membres, il n’y aura plus de différence de traitement dans les universités entre les titulaires de diplômes français et les titulaires de diplômes étrangers. Bien sûr, les établissements resteront maîtres dans le choix des candidats, mais ils ne pourront plus exiger les attestations de comparabilité au moment de l’inscription administrative.

Cela signifie-t-il la fin des attestations de comparabilité ?

Pas du tout. D’une part, parce que la mobilité n’est pas qu’européenne : les diplômés du reste du monde continueront de les demander, et d’autre part, parce que rien n’empêchera un particulier d’en demander une, notamment pour faire reconnaître son diplôme auprès d’employeurs en France.

Toutefois, si une reconnaissance automatique est instituée dans les 28 pays de l’UE, le nombre d’attestations que vous émettez va diminuer.

En effet. C’est pourquoi, nous devrons continuer à partager de façon plus directe nos informations avec les établissements de l’enseignement supérieur et de la recherche, en développant nos partenariats avec eux, mais aussi en créant un outil informatique puissant qui permette de partager nos connaissances : notre base de données recense 6.000 établissements et 2.000 diplômes étrangers. L’idée est de créer une plate-forme numérique mettant toutes ces informations à disposition des établissements.

C’est un travail titanesque…

Que nous commençons à peine ! Pour l’instant, nous menons une veille sur le sujet avec nos collègues étrangers. La technologie blockchain – qui consiste à partager des données vérifiées sans organe de contrôle central – nous intéresse particulièrement. L’Italie s'appuie déjà sur cette technologie pour ses attestations de comparabilité. Nous pourrions l’utiliser pour relier les bases de données des 55 centres Enic-Naric dans le monde.

Le système français de comparabilité est-il répandu ?

Le système français laisse exister les certifications étrangères dans leurs différences parce que ce que nous établissons, ce sont des attestations de comparabilité : nous n’entrons pas – comme dans certains pays – dans un système de comparaison détaillée où chaque matière, chaque cours suivi est analysé. Ce système demande beaucoup de travail et ne laisse pas la place à la différence des systèmes éducatifs.

(1) Alors qu’il en coûte normalement 70 € par demande (pour deux attestations maximum). Une activité qui a généré en 2018 un chiffre d'affaires de 1,5 M€.

Bio express : Hélène Bekker Franco-néerlandaise, Hélène Bekker, 50 ans, a passé la plus grande partie de sa carrière dans la coopération internationale. Après avoir enseigné, elle devient directrice adjointe de l’Alliance française de Glasgow (Ecosse), puis directrice de celle de Perth (Australie), avant de devenir déléguée générale de la Fondation Alliance française au Kenya, puis en Equateur. Elle dirige l’Enic-Naric France depuis juin 2018. Elle est diplômée d’un Capes d’anglais et d’un DESS de formation de formateurs en FLE (Paris 3).


Jean Chabod-Serieis | Publié le

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