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Pierre Mathiot : "Bercy cherche à prendre la main sur la politique de l’enseignement supérieur"

Camille Stromboni
Publié le - Mis à jour le
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Pierre Mathiot - Sciences po Lille
Pierre Mathiot - Sciences po Lille // ©  Camille Stromboni

Ce mois-ci, Pierre Mathiot est le rédacteur en chef invité d’EducPros. Budgets des établissements menacés, liens entre mondes politique et académique, limites d'APB… Le directeur de Sciences po Lille commente l’actualité de mars 2015, et s’inquiète du vide politique qu’il perçoit à l’enseignement supérieur et à la recherche.

Où va l’Etat ?

"L’ abondance et la diversité des thèmes traités sur EducPros montrent que le paysage de l’enseignement supérieur et de la recherche est en profonde mutation. Avec d’un côté le dynamisme, l’innovation, de l’autre les difficultés et les tensions. C’est emblématique d’un monde qui change, mais d'un changement qui ne va pas de soi.

Dans ce cadre, il est intéressant d’observer la place occupée par la puissance publique dans la gestion de ce changement. Une figure tutélaire, un empêcheur de tourner en rond ou un initiateur de réforme… Dans tous les cas, l’État est extrêmement présent, mais avec une forme de confusion : il est difficile de saisir ce qu’il cherche à faire réellement et durablement pour l’enseignement supérieur et la recherche. D’autant plus que cet État est pluriel. Entre le secrétariat d’État, Matignon, Bercy ou encore le CGI (Commissariat général à l’investissement), le sens donné n’est pas le même."

La politique de l’enseignement supérieur laissée à Bercy

"Je me suis totalement reconnu dans les arguments de mon collègue lillois Xavier Vandendriessche. Il est scandaleux de vouloir piocher dans les fonds de roulement les plus conséquents. On veut vous faire les poches parce que vous auriez trop d’argent, mais nous n’économisons pas par plaisir, simplement parce que l’État n’investit plus. Surtout, on laisse se diffuser le message que le fait de disposer d’une réserve importante serait le signe d’une mauvaise gestion, et inversement ! Cette situation est plus que problématique et cela ne rend pas justice aux efforts que nous faisons. Comme Lille 2, Sciences po Lille est très fortement sous-doté, et nous avons toujours pris et assumé des décisions de gestion avec l'objectif de ne pas dépenser plus que ce que l'on a, et aussi pour mettre un peu de côté pour pouvoir investir.

Mais le pire actuellement, c’est la situation de ‘clair-obscur’ la plus totale dans laquelle on nous laisse. Cela révèle la dégradation de la place de l’enseignement supérieur et de la recherche dans les politiques publiques. J'espère qu'elle n'est que ponctuelle. C’est une trajectoire qui a commencé avec le passage d’un ministère à un secrétariat d’État, puis le non-remplacement de Geneviève Fioraso et la prise en charge du portefeuille par l’Éducation nationale, qui a franchement d'autres chats à fouetter. Résultat : c’est Bercy qui cherche à prendre la main sur la politique de l’enseignement supérieur, selon des critères purement comptables. Le contraste est de plus en plus fort entre le discours rappelant la priorité donnée à la jeunesse et l'éducation de ce gouvernement et la réalité.”

À force de côtoyer le monde politique, on en oublie de faire œuvre de science

“Cette histoire d’un faux article proposé par des sociologues à la revue de Michel Maffesoli, qui a été publié, montre que malgré la situation compliquée de notre secteur, certains font encore preuve d’humour ! C’est rassurant.

Notre collègue sociologue, moqué dans ce canular, l’est pour de bonnes raisons. Il a eu une influence non négligeable sur la gouvernance de la sociologie en France, notamment sous Valérie Pécresse, mettant alors en évidence les risques inhérents aux relations entre monde académique et champ politique. À force de côtoyer le monde politique et d'y jouer le rôle confortable de l'universitaire de service, on peut en oublier de faire œuvre de science, en préférant maximiser ses intérêts personnels et sa carrière... Ce canular est une sorte de revanche. Et cela rappelle que derrière certains universitaires très médiatiques, il peut exister des postures scientifiques contestables.”

Université de Bordeaux, bibliothèque du site de la Victoire

Des licences en quatre ans pour les bacheliers pro

“La voie professionnelle gagne du terrain parmi les bacheliers, comme le soulignent encore les derniers chiffres publiés par le ministère. Cela rappelle que depuis quelques années, l’augmentation du pourcentage de bacheliers au sein d’une classe d’âge s’explique presque essentiellement par la montée en puissance des bacs pro et techno.

Avec une problématique : que font les bacheliers professionnels ensuite ? Pour l’instant, en majorité, ils rencontrent l’échec dans les parcours postbac. Avec, par exemple, un effet d’éviction des BTS, au profit des bacheliers généraux, qui est en train d’être en partie corrigé mais très insuffisamment. Et lorsqu’ils se dirigent vers la filière universitaire classique, les bacheliers professionnels n’y sont pas du tout préparés et échouent à près de 100%.

On ne leur apporte pas de réponses réelles et sérieuses et on continue à entretenir l’illusion qu’ils sont des bacheliers comme les autres. Si je suis contre la sélection à l’université, je pense qu'il est urgent pour ces élèves de mettre en place des cursus de licence en quatre ans, avec une première année obligatoire de propédeutique afin de les aider à se remettre à niveau. Il s’agit également de les préparer à l’enseignement supérieur et de les aider à s’orienter au mieux, pas forcément à l’université ! En revanche, je ne suis pas favorable à une licence ‘spéciale’ pour les ‘bacs pro’, car il est important de considérer que le bac doit rester un diplôme universel.”

#CarteBlanche - APB : attention danger

“APB (Admission-postbac) est sans discussion une formidable innovation technique, qui permet de proposer sur un même site la quasi-totalité des formations. Mais l’inégalité entre élèves demeure immense selon leur lycée et la manière dont ils sont accompagnés.

Malgré les efforts déjà réalisés sur le site, les formations restent peu lisibles, avec des intitulés qui parlent peu aux lycéens, même s’ils regardent les fiches de présentation. S’il faut un bac+5 pour comprendre la différence entre telle licence ou telle autre, le parcours sous-entendu en entrant dans telle filière, la prépa qu’il faut choisir pour raccrocher tel cursus... l’outil aura beau être exhaustif, il ne servira pas l’égalité de traitement entre lycéens.

C’est une fiction de croire que l’innovation technique suffit à résoudre les difficultés d’information et d’orientation. Cela peut même avoir l’effet inverse, en accroissant les inégalités entre ceux qui maîtrisent le système et les autres. D’où l’importance de faire vraiment porter l’effort sur l’accompagnement au lycée.”

Aller plus loin
Le billet de Jean-François Fiorina : L’Enseignement supérieur dans tous ses États !
"Un faisceau d’éléments me donne à penser que l’État se cherche (encore) une politique pour l’enseignement supérieur… démission non remplacée de Geneviève Fioraso ; ‘rétrogradation’ de ministre à secrétaire d’État ; blocage des fonds universitaires ; interrogations sur le business modèle des écoles de management ou d’ingénieurs ; création d’un groupe de réflexion ‘stratégie ESR’ piloté par Bernard Monthubert, président de l’université de Toulouse… À l’aune des politiques de certains pays étrangers très en pointe, je souhaite prendre le recul nécessaire pour poser la question du rôle de l’État (français) dans la stratégie et le développement de l’ESR. [...]"

Camille Stromboni | Publié le - Mis à jour le

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B. Delmotte.

Je me demande si P. Mathiot ne fait pas une confusion entre bacs techno et bacs pro. Il me semble que ce sont surtout les bacs pro qui se sont développés, par contre il y aurait des problèmes d'attractivité en ce qui concerne les bacs techno, du secteur industriel. S'il est difficile pour un bac techno de réussir à l'université, cela doit être mission quasi impossible pour un bac pro. Le problème des places prises 'indument" par les bacs généraux se pose il me semble plutôt en IUT par rapport aux bacs techno qu'en BTS au détriment des bacs pro. D'ailleurs la finalité première de ces bacs pro n'est pas la poursuite d'étude, mais l'on cherche depuis quelque temps à les "faire monter" en BTS, au côté des bacs techno a priori mieux préparés.

polluxe.

Il serait peut-être judicieux de rappeler que le Bac Pro est un diplôme professionnel, donc de fin d'études, avec lequel on doit pouvoir s’insérer sur le marché du travail. Ce n'est pas un diplôme qui destine aux études supérieures, même s'il peut y avoir des exceptions...

Pierre DUBOIS.

Je partage les analyses et les interrogations de Pierre Mathiot. L'enseignement supérieur et la recherche ne sont plus une priorité de ce gouvernement. Les universités ne sont plus que des opérateurs de l'Etat ; logique donc que Bercy prenne la main et que le Secrétariat d'Etat soit supprimé : https://histoiresduniversites.wordpress.com/2015/03/03/supprimer-le-secretariat-detat-2/ Les universitaires méritent ce traitement : aucune mobilisation collective d'importance depuis 3 ans.

SAYOUS.

"Cela révèle la dégradation de la place de l’enseignement supérieur et de la recherche dans les politiques publiques. [...] C’est une trajectoire qui a commencé avec le passage d’un ministère à un secrétariat d’État, puis le non-remplacement de Geneviève Fioraso et la prise en charge du portefeuille par l’Éducation nationale, qui a franchement d'autres chats à fouetter. Résultat : c’est Bercy qui cherche à prendre la main sur la politique de l’enseignement supérieur, selon des critères purement comptables" Effectivement, on peut avoir l'impression qu'"on" mélange des carottes et des navets... Cette "solution" de fusion est d'autant plus étonnante que par ailleurs, sur d'autres pans de responsabilité de l'Etat et tout en restant sur le thème de l'enseignement, "on" agit sur des "principes"/"intentions" qui semblent totalement opposés à ceux pratiqués ici. Ainsi, avec le maintien des départements dans la réforme des collectivités territoriales, quelque part, "on" continue à vouloir faire croire que gérer un collège et gérer un lycée, c'est vraiment complètement différent... Et dans ce cas précis, où est Bercy ? Allez comprendre...