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Loi Travail. Olivier Galland : "La comparaison avec le CPE ne me semble pas très valable"

Isabelle Maradan
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Manifestation de lycéens contre la loi El Khomri à Paris le 17 mars 2016.
Des lycéens se rassemblent à Paris le 17 mars 2016 pour manifester contre le projet de loi El Khomri. // ©  Nicolas Tavernier / R.E.A
Spécialiste de la jeunesse, le sociologue Olivier Galland ne croit pas que la mobilisation contre la loi El Khomri puisse devenir un "nouveau CPE". Le directeur de recherche au CNRS pointe, par ailleurs, la fracture qui se creuse entre la jeunesse diplômée et la non diplômée. La précarisation touchant surtout la deuxième.

Olivier Galland, sociologue, directeur de recherche au CNRS.Lycéens et étudiants se mobilisent aujourd'hui contre le projet de loi El Khomri. Un mouvement d'ampleur comparable à celui contre le CPE (contrat première embauche), il y a dix ans, est-il envisageable ?

Ce genre de prédiction est toujours difficile. Les jeunes sont imprévisibles. Des propos maladroits d'un politique ou un événement particulier pendant une manifestation peut très vite enflammer les choses. Mais je ne crois pas trop à un mouvement similaire, car la comparaison avec le CPE ne me semble pas très valable.

Le CPE était une mesure réservée aux jeunes, avec la possibilité d'embaucher des personnes de moins de 26 ans et de s'en séparer sans motif. Énormément de jeunes, révoltés, vivaient cela comme une précarisation insupportable de leur entrée dans la vie professionnelle.

C'était un syndicat de classe d'âge qui se mobilisait.
La loi Travail vise plutôt les salariés dans l'emploi, avec l'idée de revenir sur certains de leurs avantages pour assouplir le marché du travail et permettre aux "entrants" d'y entrer plus facilement.

Depuis 30 ans, la mobilisation des jeunes s'est toujours construite autour de projets qui les concernent directement : la loi Devaquet en 1986, le CIP (contrat d'insertion professionnelle) de Balladur en 1994, le CPE de Villepin et la réforme Fillon du bac en 2005…

Slogan classique des manifestations "jeunes" : le nom d'un ministre – souvent celui de l'Éducation nationale –, suivi d'un "t'es foutu, LA jeunesse est dans la rue". Quelle jeunesse se trouve aujourd'hui dans la rue ?

Ce sont les lycéens, plutôt des lycées généraux, et les étudiants, qui sont dans la rue. Il est d'ailleurs curieux qu'ils décrètent parler au nom de LA jeunesse.

Ceux qui ne sont pas étudiants sont assez absents de ce débat et je m'étonne aussi de voir que la question du chômage des jeunes est absente des revendications. L'un des slogans de l'Unef est "travailler plus pour être viré plus facilement, on n'en veut pas". Avant cela, il faut d'abord être embauché !

Mais la mobilisation politique est très liée au niveau d'études et la situation est surtout catastrophique pour les non-diplômés. Pour les jeunes diplômés du supérieur, le taux de chômage a monté, mais pas dans des proportions impressionnantes. Les enquêtes du Céreq montrent qu'ils ne s'en tirent pas si mal que cela en France, contrairement à la Grèce ou à l'Espagne. 

S'il y a une peur du déclassement, plutôt qu'un déclassement réel, c'est parce que nous sommes dans une société très statutaire.

Les étudiants disent se mobiliser contre la loi Travail par refus de la "précarisation".  La "peur du déclassement" plane-t-elle au-dessus de cette jeunesse ?

Le thème du déclassement a fait florès, mais il faut en prendre et en laisser. Dans son livre, La peur du déclassement, Éric Maurin remet en cause l'idée que le diplôme ne vaut plus rien et que tout le monde serait déclassé. Bien sûr, des jeunes diplômés ont des difficultés d'insertion professionnelle et il vaut mieux être titulaire d'un BTS que d'une licence de lettres ou de sciences humaines, malgré tout.

Mais, depuis 30 ans, l'évolution de la structure sociale se déforme vers le haut, le poids des cols blancs qualifiés s'accroît de manière continue et cette évolution est favorable aux jeunes qui font des études. On a trop tendance à dire qu'il y a une précarisation complète de la jeunesse. La transition vers l'emploi stable est plus longue en France que dans d'autres pays, mais les jeunes diplômés accèdent au CDI.

Il me semble que s'il y a une peur du déclassement, plutôt qu'un déclassement réel, c'est parce que nous sommes dans une société très statutaire, avec, notamment, des statuts d'emplois protecteurs. Ceux qui en bénéficient ont peur de les perdre, et ceux qui n'en bénéficient pas ont peur de ne pas les acquérir.

J'ose une thèse iconoclaste. Beaucoup d'économistes parlent d'un clivage entre insiders, qui sont dans l'emploi protecteur, et outsiders, qui n'y sont pas. Les jeunes qui sont dans la rue se vivent plutôt comme des futurs insiders que comme des outsiders.

Les autres jeunes, qui ne sont pas dans la rue, ce sont ceux qui peuvent être à l'origine de vraies révoltes, comme en 2005. Des révoltes sans revendications précises, comme un appel de la reconnaissance : 'Nous existons et nous avons été oubliés' !

Olivier Galland a dirigé "La France des inégalités. Réalités et perceptions", à paraître en juin 2016 aux Presses universitaires de Paris-Sorbonne. 

Isabelle Maradan | Publié le

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