Marc Lipinski : "Ouverture des données massives scientifiques : quels enjeux ? Quels bénéfices ?"

Célya Gruson-Daniel
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Marc Lipinski, conseiller régional d'Ile-de-France et directeur de recherche au CNRS // DR
Marc Lipinski, conseiller régional d'Ile-de-France et directeur de recherche au CNRS // DR
Le 6 décembre 2013, une rencontre interdisciplinaire s'organise autour de la question de l'ouverture des données massives scientifiques au CNRS. En effet, le big data n'épargne pas la recherche. Entretien avec Marc Lipinski, coorganisateur de la journée.

La recherche est aujourd’hui confrontée à un nombre croissant de données à traiter, analyser et stocker. Celles-ci ne proviennent pas seulement des chercheurs mais aussi d'un nombre important d'autres contributeurs non scientifiques qui ont la possibilité de participer à leur exploitation, si ces données leurs sont ouvertes (open data). Coorganisateur de la journée, Marc Lipinski, conseiller régional d'Ile-de-France et directeur de recherche au CNRS, analyse les enjeux de cette démarche de recherche coopérative qui questionne les pratiques actuelles et doit selon lui être prise en considération par les institutions.

Vous organisez cette rencontre sur l'ouverture des données massives scientifiques avec Mélanie Dulong de Rosnay dans le cadre de la mission "sciences citoyennes" que vous a confiée le CNRS en 2013. Quel était votre cahier des charges ?

Il s'agissait de faire un état des lieux en France des actions innovantes entre sciences et citoyens. En plus de ce tour d'horizon, j'ai aussi organisé divers événements au sein de l'ISCC (Institut des sciences de la communication du CNRS), auquel cette mission est rattachée.

Une première journée de travail a eu lieu en septembre, sur la "recherche coopérative", expression qui désigne des projets menés conjointement par des acteurs académiques et des membres de la société civile. C'est le cas par exemple des PICRI (Partenariats institutions citoyens pour la recherche et l'innovation) que j'ai contribué à fonder en 2005.

La rencontre du 6 décembre vise, quant à elle, à examiner dans quelle mesure l'ouverture des données massives scientifiques à des "profanes", "amateurs" citoyens, qui pourraient collecter mais aussi analyser ces données, peut permettre de faire avancer plus vite la création de connaissances.

La dernière partie de ma mission va consister à fournirau président du CNRS un rapport sur le travail effectué au cours de l'année qui comportera un ensemble de propositions pour favoriser ces actions innovantes entre sciences et citoyens.

Pensez-vous que la définition de sciences citoyennes est en train d'évoluer notamment avec un angle d'approche et un intérêt plus important pour la question des données?

Je pense qu'il y a une attente de la part des institutions scientifiques et une curiosité pour de telles pratiques. Mais, pour l'instant, la mise en route ne s'est pas encore faite de façon conséquente, sauf dans quelques entités, comme le Museum d'histoire naturelle. Dans le domaine des sciences naturalistes, les données ont de tout temps été collectées par des "amateurs éclairés".

J'ai donc l'impression qu'aujourd'hui ces pratiques anciennes subissent une sorte de renaissance notamment en lien avec les technologies numériques. Reste à savoir comment cela se développe selon les disciplines.

L'objet de cette journée est notamment de confronter des biologistes et des astronomes, des géographes... Avec cet angle transdisciplinaire et interdisciplinaire, l'idée est de mettre en évidence les constantes et/ou les spécificités de telles approches selon les champs de recherche.

Le chercheur peut avancer plus vite dans ses recherches en développant ces coopérations et collaborations

Comment montrer aux scientifiques l'avantage de telles pratiques mais aussi leur fiabilité ?

Aujourd'hui, nous avons une "avant-garde" de scientifiques, qui ont vu l’intérêt de se tourner vers le public afin d'obtenir des données intéressantes pour leur recherche, et éventuellement de les exploiter ensemble. De nombreux articles ont été publiés dans de très bonnes revues scientifiques dont les auteurs ne sont pas des professionnels de la recherche. Le chercheur peut avancer plus vite dans ses recherches en développant ces coopérations et collaborations.

Encore une fois, l'enjeu à relever aujourd'hui est de donner de la visibilité mais aussi plus de crédibilité à de telles pratiques. Il est important de montrer aux chercheurs ces possibilités de travail en coconstruction avec des méthodologies scientifiques acceptées. Nous sommes dans une phase de transition. Nous devons donc proposer de rendre ces actions plus concrètes et aider à l'organisation de telles pratiques au niveau des grands instituts de recherche.

Comment faciliter cette transition ?

En plus de la diffusion de ces pratiques par les institutions, il est essentiel de les faire reconnaître au sein de la recherche, ce qui passe par leur prise en compte dans l'évaluation des chercheurs. Tant que ces activités seront vues comme marginales ou, pire, comme non scientifiques, cela n'encouragera pas les chercheurs à s'engager. À partir du moment où de telles pratiques acquerront une légitimité notamment pour les instituts de recherche, elles pourront commencer à se développer.


Célya Gruson-Daniel | Publié le

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