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Ecoles de commerce : vers la fin du dogme de la recherche à tout prix ?

Jean-Claude Lewandowski
Publié le
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La bibliothèque de l'IESEG
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Recrutement massif d'enseignants-chercheurs, alignement sur le modèle des écoles les plus cotées... Après des années d'investissement à marche forcée dans la recherche, les business schools commencent à s'interroger sur cette stratégie et son coût. Sans pour autant en nier les aspects positifs. Décryptage.

Priorité à la recherche ou à la formation opérationnelle ? A l'académisme, ou à un enseignement plus pratique, préparant avant tout à un emploi ? Ainsi pourrait-on résumer, de façon caricaturale, le débat qui agite depuis plusieurs mois les grandes écoles de gestion.

De nombreuses voix se font entendre pour dénoncer la "course aux étoiles du CNRS", la tentation du "tout recherche", ou encore "l'alignement systématique" sur le modèle d'institutions cotées comme Harvard.

Une course à l'excellence

Une dérive qu'encourageraient, notamment, les organismes d'accréditation et les classements. "On assiste à une course à l'excellence et à l'internationalisation qui impose des exigences de recherche de plus en plus difficiles à supporter pour les enseignants comme pour les institutions", assène Jacques Thévenot, dans un récent rapport publié par la Fnege. Et de dénoncer une "impasse stratégique".

Les business schools françaises, qui ont bâti leur succès sur un enseignement "professionnalisant" et sur leur proximité avec l'entreprise, gages de bonne insertion de leurs diplômés, seraient-elles en train de renoncer à leur vocation initiale ? Risqueraient-elles ainsi de perdre leur âme ?

A vrai dire, le débat n'est pas nouveau. Il y a longtemps que les écoles oscillent entre le souci de délivrer un enseignement concret (via les stages, les études de cas, l'apprentissage des "outils" du management, le recours à des vacataires venus de l'entreprise...) et le souhait de ne pas déserter le champ de la théorie.

Une stratégie coûteuse

Mais aujourd'hui, la question se pose avec une acuité nouvelle. D'abord pour des raisons financières. Car la recherche, bénéfique sur bien des plans, coûte cher : la développer implique de recruter des professeurs, si possible de renom. Lesquels consacrent une part croissante de leur temps à leurs travaux, au détriment de l'enseignement... Une fuite en avant que dénonce Philippe Silberzhan sur son blog : "Dès lors que le critère principal de progression de carrière devient la publication, l'enseignement passe nécessairement au second plan." L'essor de la recherche constitue ainsi un des facteurs de l'envolée des frais de scolarité ces dernières années.

Résultat, les écoles se retrouvent écartelées entre des exigences multiples. Celles des organismes d'accréditation ou des classements, qui tiennent le décompte de leurs enseignants-chercheurs et de leurs publications. "Le nombre de publications dans les revues du CNRS ou ailleurs est plus facile à mesurer que la qualité de la formation", grince Bernard Belletante, directeur général d'Euromed Management.

Nous sommes passés d'un excès à l'autre : de l'absence de recherche, dans les années 1970, à un recrutement massif d'enseignants-chercheurs ces dernières années (Patrick Molle)


Etudiants et parents, de leur côté, se soucient avant tout des débouchés à la sortie, et s'inquiètent de la hausse des frais d'inscription. Quant aux recruteurs, leurs réactions sont partagées : si certains rêvent surtout de diplômés "prêts à l'emploi", d'autres souhaitent des managers ayant une hauteur de vue, capables de s'adapter dans un monde complexe. Sans parler des attentes des profs...

Le tout dans un contexte budgétaire de plus en plus tendu. "Nous sommes passés d'un excès à l'autre : de l'absence de recherche, dans les années 1970, à un recrutement massif d'enseignants-chercheurs ces dernières années, observe Patrick Molle, le patron de France Business School. Un bon enseignement s'appuie forcément sur la recherche. Mais nous avons du mal à trouver le bon dosage." Un constat partagé par nombre de directeurs.

Les bienfaits de la recherche

Une certitude, en tout cas : aucune business school n'est prête à abandonner toute ambition en matière de recherche. "C'est un capital qu'il ne faut pas perdre, car il a permis d'enrichir considérablement notre enseignement, souligne Tamym Abdessemed, directeur académique de l'ICN et vice-président de la commission recherche du Chapitre. D'autant qu'en réalité, il n'y a pas de contradiction entre recherche et formation. Les deux forment un continuum qui répond à un besoin : pour agir, il faut des outils, mais aussi une prise de recul et un cadre d'analyse conceptuel."

"Les entreprises qui recrutent des bac+5 attendent qu'ils soient capables de développer leur business et d'avoir une vision stratégique, plaide de son côté Jean-Philippe Ammeux, directeur de l'Ieseg. Tout cela nécessite une formation large, qui englobe l'économie, la sociologie, l'histoire... Il ne s'agit pas seulement de mettre en oeuvre des techniques, mais de comprendre à fond les disciplines. Cela nécessite des professeurs très qualifiés."

Mais comment procéder ? Comment concilier les deux objectifs ? "Tout est une question d'équilibre - entre la formation, la recherche qui la nourrit, et le lien avec le monde professionnel, répond Maria Koutsovoulou, directeur académique à l'ESCP-Europe. Et tout le monde peut y trouver sa place. C'est un problème de management des équipes et de la faculté".

La bibliothèque d'AudenciaDiversifier les profils au sein de la faculté

Cet "équilibre" peut prendre des formes variées selon les écoles. Il peut passer par une diversification des profils au sein de la faculté. Kedge Business School, qui prévoit de consacrer 14 millions d'euros par an à la recherche et souhaite devenir une référence mondiale sur quatre grands sujets, envisage par exemple d'étoffer son corps professoral avec des "cliniciens", plus proches de la pratique. L'AACSB évoque d'ailleurs, dans un rapport récent, la possibilité d'intégrer des profils différents, plus ou moins "praticiens", au sein de la faculté. France Business School, de son côté, entend mettre l'accent sur l'enseignement et l'innovation pédagogique. "Nous ne voulons pas de purs chercheurs, mais d'abord des gens qui aiment et qui savent enseigner, indique Patrick Molle. Notre corps professoral doit avoir une triple mission : la recherche, l'enseignement mais aussi le développement pédagogique."

Tout est une question d'équilibre - entre la formation, la recherche qui la nourrit, et le lien avec le monde professionnel. Et tout le monde peut y trouver sa place. (Maria Koutsovoulou)


D'autres insistent sur la nécessité d'une recherche "utile", proche des besoins des entreprises. L'Edhec mise ainsi depuis longtemps sur des travaux susceptibles d'avoir "de l'influence sur la société". Pour cela, le groupe s'appuie sur des centres de recherche d'envergure, en particulier en finance et en économie, et multiplie les prises de position sur les sujets intéressant les entreprises ou les "décideurs".

Autrement dit, à chaque établissement de trouver sa voie et son positionnement. Au besoin en jouant la carte de la différenciation. Ce constat, au moins, fait l'unanimité.

Vers une diversification des modèles

La volonté d'alignement de toutes les business schools sur le même modèle semble ainsi toucher à sa fin. "Toutes les écoles ne peuvent pas être Harvard ou HEC", entend-on ici ou là. Pour Maria Koutsovoulou, "il ne faut pas raisonner en termes de structure. Il faut d'abord se poser la question de la stratégie et de la 'culture' interne. Quel type d'enseignement veut-on ? Quelles alliances nouer ?".

Reste que, dans tous les cas, la "force de frappe" financière des écoles jouera un rôle déterminant. C'est elle qui permettra de distinguer les établissements capables de concilier recherche et professionnalisation pour rayonner à l'international. Dans cette optique, le mouvement actuel de regroupements et d'alliances tous azimuts prend tout son sens.

Isabelle AssassiIsabelle Assassi (Toulouse Business School) : "Ne pas singer les meilleures business schools mondiales"

Questions à Isabelle Assassi, directrice du programme "grande école" de Toulouse Business School.
La place de la recherche fait-elle débat au sein de votre école ?
C'est une vraie question, que nous devons nous poser. Au reste, même les étudiants nous la posent. Certains, qui ont un profil d'entrepreneurs, estiment que nous faisons trop de théorie. Mais chez certains professeurs, la tentation du "tout publication" est forte.

Les accréditations internationales ont-elles poussé votre école à renforcer ses activités de recherche ?
Ces accréditations, tout comme la "Commission Bournois", ont incité les écoles à faire un saut en recherche. C'est un progrès indéniable. Cela nous a conduits à recruter davantage de professeurs, mais aussi à remanier notre programme "grande école" : nos élèves doivent rédiger un mémoire de recherche, ils peuvent suivre des majeures "académiques" en 2ème année... Nous avons aussi modifié le rapport de stage, qui est devenu un "mémoire de fin d'études" - avec 3 articles de recherche liés.

Comment gérez-vous votre corps professoral ?
Au sein de la faculté, nous cherchons à obtenir un bon équilibre entre différents profils. On peut avoir des chercheurs qui ne sont pas très attirés par l'enseignement, d'excellents pédagogues parfois peu au fait de la vie des entreprises, de jeunes chercheurs qui ont peu d'expérience en entreprise et des profils plus expérimentés... En moyenne, nos bons chercheurs effectuent environ 140 heures d'enseignement par an ; ceux qui publient peu, ou dans des revues de moindre rang, autour de 170 à 180 heures.

Comment voyez-vous évoluer la stratégie des écoles dans les prochaines années ?
La "course aux étoiles" va se ralentir. Il faut éviter la dérive vers le "tout recherche". Les écoles ne doivent pas perdre leur âme à singer les meilleures business schools au monde. A Toulouse BS, nous ne sommes pas HEC, nous ne pourrons pas lutter sur ce terrain-là. Quand nous recrutons un professeur, nous cherchons d'abord à savoir s'il aime enseigner. C'est une des clés du succès.

Jean-Claude Lewandowski | Publié le

Vos commentaires (10)

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alain duval.

Je suis consultant. Vos commentaires posent ils la vraie question ? Quel est l objectif d une école de commerce en 2014 ? Vous trouverez , j espère des solutions plus simples et surtout adaptées au contexte économique. ?..............

Frabert.

Deux réflexions que m'inspirent votre article et les commentaires qu'il a suscité : 1/ Personne n'a évoqué l'origine de ce phénomène : la montée en puissance de la recherche dans le paysage des grandes écoles de commerce et de management ne trouve pas seulement son origine dans la course aux étoiles ou les classements. Si elle a si bien "pris" en France, c'est que notre système dual Université (Recherche académique) / Écoles (professionnalisation pratique) constitue une organisation idéales. En effet, qui "officialise" l'académisme, qui délivre les habilitations diverses permettant à une organisation privée de délivrer à son tour un diplôme reconnu, qui estampille les formations, qui donne les autorisation, qui confère les visas, et autres grades de Master .... ? C'est l'université. C'est très bien : il est nécessaire que notre système ait des références académiques solides, il est bon que des instances "supérieures" organisent les relations de ces références entre la communauté scientifique et la société. Cependant, l'université pèse aussi d'une autre façon sur ce système : elle "fabrique" des chercheurs, beaucoup de chercheurs même ! Un peu moins de 10000 par an. Il faut leur trouver des débouchés ... Et c'est là que l'évolution des quinze dernières années s'éclaire : il s'agit de faire en sorte que ceux des chercheurs qui ne peuvent être absorbés par l'université qui les a produits puissent être insérés, eux aussi dans la société, son économie. Le contrat devient simple : l'université donnera les accréditations nécessaires à la survie des Ecoles contre l'embauche de chercheurs ... Certes, voilà une façon un peu rapide de présenter les choses, mais sommes-nous si loin de la réalité ? Bertand

Axel.

Pour reprendre le fil des réponses, je trouve que "cioran" a raison lorsqu'il précise qu'il y a aussi un problème de gouvernance lié à la montée de la recherche, et donc du poids des enseignants-chercheurs. Mais le problème principal reste l'aspect financier. tout comme les classements et labels, les meilleurs défenseurs sont les mieux classés, et les détracteurs bien souvent ceux qui le sont moins. Les plus grandes Business Schools internationales n'ont pas de raison de critiquer (négativement) la course aux étoiles, puisque leur réussite dans ce domaine, grâce à des investissements très lourds, sont pour elles un facteur différenciant. De là à exiger le "fair-play financier"... Quoi qu'il en soit, cette course effrénée atteindra invariablement ses limites, dès lors que les challengers auront pour beaucoup réalisé de nombreuses avancées sur le domaine de la recherche, annulant ainsi ce que l'on pourrait appeler le ROI (return on investment) des acquisitions d'étoiles. Pour ma part, je partage l'avis d'un certain nombre en pensant que cette course aux étoiles amène de plus en plus les business schools à fauter sur 2 sujets : trop de mimétisme stratégique au détriment de l'innovation, mais aussi et surtout, s'éloigner chaque jour un peu plus de leur cœur de métier, la transmission du savoir, étant entendu qu'elles ne peuvent pas investir massivement dans tous les domaines.

cioran.

L'autre dimension souvent occultée dans ce marronnier contre la recherche qu'on nous sort les lendemains de publication de classements est le changement de rapport de pouvoir et de culture dans les écoles de commerce. En effet ce sont souvent les DG des écoles qui sont les plus véhéments détracteurs de la recherche et des chercheurs arguant toujours les même griefs de coûts, de délaissement des activités pédagogiques et d'attitude de mercenaires des chercheurs. En réalité ces DG défendent leur pré-carré et leur pouvoir mis à mal par les accréditations qui leur demandent d'ouvrir leur gouvernance aux enseignants et aux étudiants. Il existe aussi une forme de défiance et de méfiance à l'égard des facultés de chercheurs. Ces sentiments sont alimentés par des histoires récentes de destitution de DG par les collèges de professeurs à l'instar de Patrick Molle à l'EMLyon. On se rappelle tous aussi le bras de fer entre Pierre Tapie (DG de l'Essec) et de son Doyen Jean Marc Xuereb. La recherche n'a pas seulement modifié la structure de coût des écoles de commerce en France. Elle est surtout en train de transformer leur gouvernance et le rapport de pouvoir. Ainsi les DG dont la plupart tirent leur légitimité de l’extérieur (appui politique des collectivités et chambre de commerce) se retrouvent dans une situation nouvelle qui exige d'eux d'acquérir une légitimité de l'interne: les professeurs chercheurs essentiellement. Quand on sait que la majorité des DG ne sont pas des académiques et n'ayant pas de Doctorat l'exercice de légitimation interne devient délicat. Le débat contre la recherche dans les écoles de commerce en France est donc mâtiné de velléité de conservatisme de la part de DG au pouvoir incontesté jusque là et qui voient dans la recherche une menace de leurs intérêts.

sylvie.

Je retiens dans cet article le point suivant: "Mais comment procéder ? Comment concilier les deux objectifs ? "Tout est une question d'équilibre - entre la formation, la recherche qui la nourrit, et le lien avec le monde professionnel, répond Maria Koutsovoulou, directeur académique à l'ESCP-Europe. Et tout le monde peut y trouver sa place. C'est un problème de management des équipes et de la faculté"." Oui, c'est bien un problème de management, mais en faisant appel massivement à des chercheurs issus du moule universitaire, et en les promouvant dans des rôles de managers, sans formation ni expérience, tout en reléguant les formateurs issus de l'entreprise comme personnel d'appoint, les écoles de commerce françaises n'ont-elles pas perdues leurs compétences managériales?..

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