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Les quotas, symboles de l'abandon des bacheliers professionnels

Thibaut Cojean
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Les quotas, symboles de l'abandon des bacheliers professionnels
Aucun taux minimum de quotas de bacs professionnels et technologiques n’est prévu par la loi pour l'accès en STS. // ©  plainpicture/PhotoAlto/Dinoco Greco
Depuis 2018, Parcoursup applique des quotas de bacheliers professionnels en sections de techniciens supérieurs (STS), dans le but de favoriser leur entrée dans l’enseignement supérieur. Mais au-delà de l’effet d’annonce, est-ce vraiment une bonne idée ?

La mise en place de quotas de bacheliers professionnels en STS peut-elle favoriser leur réussite ? Cette mesure vieille comme APB a souvent été annoncée comme le Messie de l’accès des bacheliers professionnels et technologiques à l’enseignement supérieur.

"C’est dans ces formations qu’ils réussissent le mieux"

La position officielle du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation est justement basée sur ce constat : "Nous souhaitons promouvoir l’accès des bacheliers professionnels dans les STS car c’est dans ces formations qu’ils réussissent le mieux", résumait récemment le service communication de la rue Descartes à Educpros.

C’est donc tout à fait logiquement que la loi ORE du 8 mars 2018 est venue renforcer cette position : "L'autorité académique prévoit, pour l'accès aux STS et aux IUT, respectivement un pourcentage minimal de bacheliers professionnels retenus et un pourcentage minimal de bacheliers technologiques retenus." Ce que cela signifie réellement : les quotas ne sont plus seulement indicatifs, mais sont désormais pris en compte par le logiciel Parcoursup.

Ces quotas sont décidés au niveau académique et dépendent des établissements et des spécialités des formations. Par ailleurs, aucun taux minimum n’est prévu par la loi, indique le ministère, qui se trouve également dans l’impossibilité de fournir des taux globaux ou moyens, ni même une fourchette de quotas appliqués dans les STS car "cela n’a pas de sens".

Effet d’annonce

Pour en savoir plus, direction donc les sites web des académies. Et le résultat est intéressant : mi-mai, seules une douzaine d’entre elles (sur 30) avaient publié les taux minimums de bacheliers technologiques et professionnels dans les filières courtes pour la rentrée 2019, avec des variations significatives.

Ainsi, l’académie de Poitiers réserve 35,3 % de la totalité de ses places de STS à des bacheliers pro. À Toulouse, ce sont 40,8 % et à Reims, 46,5 % ! Dans tous les cas, et même si cela reste conditionné à l’acceptation des candidats sur Parcoursup, on devrait assister à une hausse considérable de bacheliers pro admis en STS par rapport à la rentrée 2018 : seuls 29,8 % des 137.577 nouveaux entrants en STS venaient de décrocher un bac pro.

De quoi ravir le ministère ! "Le taux qui aura du sens (à l’inverse de nos demandes de chiffres, donc, NDLR) est celui des bacheliers professionnels qui recevront des propositions en STS et accepteront ces propositions", explique doctement le service communication, ne manquant pas de rappeler que, dès 2018, la loi ORE a eu "des effets très concrets : + 23 % des bacheliers professionnels admis en STS".

Accueillir plus de bacheliers professionnels en STS, tel est donc l’objectif du ministère, à travers la mise en place de quotas. Et telle sera très probablement sa réussite. L’effet d’annonce est indéniable ! Malheureusement, l'accompagnement des bacheliers professionnels semble s'arrêter là. Car une fois admis (ou pas), que deviennent-ils ?

Un BTS ou (presque) rien

À ce stade de la lecture, il est important de rappeler que les statistiques appuient totalement le raisonnement du ministère : le taux de réussite des bacheliers professionnels est dix fois plus élevé au BTS qu’en licence. À ceci près qu’il n’est pas fameux. Selon les données du ministère de l’Enseignement supérieur, 49 % des bacheliers professionnels décrochent leur BTS en 2 ans (contre 66 % pour les bacheliers technologiques et 81 % pour les bacheliers généraux) et seulement 5 % vont au bout de la licence. De quoi se demander si les STS sont si adaptées qu’on le dit…

En outre, si la mise en place de quotas va bien augmenter le nombre de bacheliers pros admis en STS, ceux-ci continuent de se diviser en deux catégories : les admis et les refusés. En effet, selon les dernières statistiques de Parcoursup, l’immense majorité des bacheliers pro demandent un BTS : 89,5 % de ceux ayant confirmé au moins un vœu sur la plate-forme d'admission en 2019 sont dans ce cas, soit 95.859 candidats. Or, même en appliquant le très fort taux académique du rectorat de Reims au niveau national (on obtiendrait alors 63.973 places réservées aux bacheliers pro dans toute la France), on serait loin de satisfaire tout le monde.

Que deviendront les refusés ? Pour la grande majorité, rien : en 2019, 67,5 % des candidats ayant demandé un BTS n’ont pas candidaté dans d’autres formations. Pour les autres, la plupart devra se rabattre sur une licence, formation de secours la plus demandée, où ils ont (presque) toutes les chances d’abandonner ou d’échouer.

Avec les quotas, on accepte des élèves qui n'ont pas le niveau. On les envoie à l'échec.

Même pour les admis, la situation n’est pas rose. Selon la logique de la sélectivité, les nouvelles places réservées aux bacheliers pro seront occupées par des élèves de niveau plus faible, et donc ayant moins de chances de réussite. "Avec les quotas, on accepte des élèves qui n’ont pas le niveau. On les envoie à l’échec", souffle une petite voix du Snuep-FSU, le syndicat des enseignants en lycée professionnel.

Son secrétaire général, Alex Benoist, tient un discours plus prudent : "Les quotas ne feront pas forcément baisser le taux de réussite, alerte-t-il. Cela dépendra de ce qui peut être mis en place. D’autant qu’il est difficile de préjuger de la motivation des futurs étudiants. Des élèves faibles en terminale sont parfois surprenants dans les études supérieures."

Moins d'enseignement général après la réforme

Pour le syndicat, le problème réside ailleurs. "Les quotas sont une réponse biaisée : la problématique de départ, c’est qu’il n’y a pas assez de places en STS", martèle Alex Benoist, dont le syndicat en demande entre 10.000 et 12.000 supplémentaires. Et même si cela était atteint, le secrétaire général resterait inquiet. "On ne met rien en place pour aider les lycéens professionnels à réussir, regrette-t-il. Nos jeunes ont besoin de davantage d’enseignement général !"

Selon lui, en ayant retiré "entre trois et quatre heures d’enseignement général par semaine", la réforme de la voie professionnelle va jusqu’à créer un paradoxe : alors que de plus en plus de bacheliers professionnels souhaitent poursuivre leurs études, "le premier élément de la formation devient l’insertion professionnelle". Et même de ce côté, Alex Benoist prédit un avenir sombre : "Avec les nouveaux projets pluridisciplinaires, les élèves ont moins d’heures en atelier et développent moins leurs capacités professionnelles."

Le syndicaliste vise notamment la réalisation d’un "chef-d’œuvre" en classes de première et terminale. Un nouvel effet d’annonce qui, à cause d’une formation moins spécialisée, pourrait avoir un effet indirect sur… les taux d’insertion professionnelle ! Qui n’ont pourtant pas besoin d’être abaissés : à l’heure actuelle, seuls 54 % des bacheliers pro ayant choisi de se lancer dans le monde du travail trouvent un emploi dans l’année suivant l’obtention de leur diplôme.


Thibaut Cojean | Publié le

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