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Sexisme et harcèlement : les écoles de journalisme font leur introspection

Eva Mignot
Publié le
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L'égalité homme-femme
Les écoles de journalisme veulent progresser sur les questions d'égalité hommes-femmes et de lutte contre le harcèlement sexuel. // ©  Plainpicture/Hollandse Hoogte/Hollandse Hoogte
Les écoles de journalisme accélèrent la mise en place de leurs actions de lutte contre le sexisme et le harcèlement, après les révélations sur la Ligue du LOL.

Jeudi 4 avril, de nouvelles affaires de harcèlement sexuel ont secoué le milieu de journalisme : deux enquêtes de "Libération" et de "l’Express" ont révélé les agissements de plusieurs journalistes de France Info, accusés de comportements sexistes, voire, pour l’un d’entre eux, de tentative d’agression sexuelle. Et seulement quelques heures plus tard, les instituts de formation étaient pointés du doigt : les rédacteurs mis en cause intervenaient au sein des écoles censées former les journalistes de demain.

Juste après les révélations, Sciences po réagissait en publiant un message sur la page Facebook de l’école : "Les comportements décrits [dans les articles], tels que le harcèlement, commentaires graveleux et autres, sont évidemment absolument incompatibles avec toute présence au sein du corps enseignant de l’école de journalisme de Sciences po. La sécurité de nos élèves est notre priorité, tant au sein de nos formations, que lors de leurs stages et apprentissages en rédaction. Une enquête interne sera amorcée dès lundi 8 avril."

Réagir après la Ligue du LOL

Après les révélations en février de la Ligue du LOL – dévoilant l’existence d’un groupe de journalistes ayant harcelé sur les réseaux sociaux d’autres professionnels des médias, bien souvent féminines –, les écoles de journalisme ont rapidement été la cible de critiques. Parfois accusés de reproduire ou d’accentuer les inégalités femmes-hommes, les établissements ont été d’autant plus décriés que, quelques jours après la sortie des affaires, des témoignages accablants d’étudiantes ou de jeunes diplômées racontaient les remarques et comportements sexistes subis pendant leur scolarité ou après.

L’École de journalisme de Grenoble en a ainsi fait les frais, après la découverte d’un groupe Facebook intitulé "Ultim-hate", composé d'anciens qui attaquaient et se moquaient de leurs consœurs sur les réseaux sociaux.

Comment réagir après ces révélations ? Les écoles de journalisme ont fait le choix d’en parler immédiatement avec leurs élèves. "Le jour même, tous les étudiants étaient réunis en amphi et nous avons échangé avec eux pendant presque deux heures. Nous sommes revenus sur ce qu'il s’était passé, nous avons essayé de nous attarder sur des éléments assez structurels. On voulait leur montrer que ce n’était pas les agissements d’un seul petit groupe", raconte Sandy Montanola, responsable du DUT journalisme à l’IUT de Lannion.

Les écoles contre-attaquent

Mais les écoles ont rapidement compris qu’en discuter ne suffisait pas et qu’il fallait agir, comme le demandaient 580 étudiants en journalisme dans une tribune publiée dans “Libération” quelques jours après la parution des articles portant sur la Ligue du LOL : "Nous avons conscience que ces dérives commencent dès l’école, c’est pourquoi nous proposons les mesures suivantes. Une règle de parité devrait s’appliquer aux enseignants et aux intervenants de toutes les écoles de journalisme. Nous demandons également aux directions de mettre en place des formations au traitement journalistique des discriminations de genre, d’orientation sexuelle ou de race. Nous appelons aussi à renforcer les chartes et règlements intérieurs des différentes écoles afin d’y inclure des mesures pour prévenir et agir contre toute forme de harcèlement, d’intimidation et protéger les victimes."

Mi-mars, l’ESJ Lille, particulièrement concernée par les révélations, a annoncé la mise en place d’une série de mesures : signature d’une charte dans laquelle les élèves et l’équipe pédagogique s’engagent à respecter les valeurs de l’école, nomination d’un ou d’une référente formée à ces enjeux ou encore mise à disposition d’une boîte mail anonyme pour alerter un membre du conseil d’administration. Ce dispositif s’inscrit en réalité dans un plan d’action mené par la CEJ (Conférence des écoles de journalisme) et commencé quelques mois avant les révélations sur la Ligue du LOL.

Un travail en amont

Car la question n’est pas nouvelle, et les écoles de journalisme s’en étaient déjà emparées. En janvier 2018, Pascale Colisson et Sandy Montanola, respectivement enseignantes à l’IPJ Paris-Dauphine et à l’IUT Lannion, dévoilaient les résultats d’une enquête menée auprès des écoles sur les questions d’égalité de genre, de stéréotypes, ou encore de comportements sexistes et de harcèlement sexuel. "Lors des entretiens, j’ai vu des directeurs ou directrices d’écoles prendre conscience devant moi des inégalités de genre existant dans leur école, lorsque je posais par exemple des questions sur la part d’intervenants masculins au sein de leur cursus. Avant l’enquête, plusieurs écoles étaient réticentes à agir. Mais à la fin, elles me disaient : 'On ne peut plus faire semblant de croire qu’il n’y a pas de problème'", souligne Pascale Colisson, responsable des masters 1 de l’IPJ.

À l’aune de ces résultats, la CEJ et son président, Hervé Demailly, maître de conférences et responsable de formation au Celsa décidaient d’engager un travail sur ces thèmes et confiaient à Pascale Colisson et Sandy Montanola la mission d’accompagner et d’encadrer les établissements.

Cellule d’écoute, référent et lettre de mission

Ces dernières ont elles-mêmes exigé trois actions de la part des directions d’écoles : la mise en place d’un ou d’une référente formée à ces enjeux, la rédaction d’une lettre détaillant le contenu de ses missions et les moyens alloués, ainsi que la mise en place d’une cellule d’écoute. "Il faut savoir que la plupart des écoles reconnues sont affiliées à une université, et cette cellule est obligatoire en leur sein. Les écoles n’étaient parfois seulement pas au courant de leur existence", relève la responsable de l’IPJ.

Recrutement des élèves, évaluation des étudiants, sensibilisation des intervenants aux questions de discrimination ou de harcèlement sexuel ou encore inclusion de la thématique du genre dans les formations… Une réflexion est amorcée pour chacun de ces sujets, en s’inspirant des documents fournis par d’autres écoles ou des procédures déjà établies. "Nous mettons en place des actions de sensibilisation : nous souhaitons que les étudiants soient conscients de ce qu’est le harcèlement. Il faut que ce soit très clair et que chacun comprenne où commence le dénigrement, où s’arrête l’humour", explique par exemple Roselyne Ringoot, co-directrice de l’École de journalisme de Grenoble.

Collaborer avec les médias

À Sciences po, l’équipe pédagogique a décidé de renforcer l’encadrement lors de la période charnière des stages en entreprise. Période pendant laquelle les étudiants sont régulièrement confrontés à des situations de sexisme. "Pendant les mois de stage en été, nous allons instaurer une hotline pour que chaque étudiant puisse appeler un membre de l’école à tout moment, même en plein mois d’août. Les élèves doivent savoir vers qui se tourner lorsqu’il y a un problème", assure Alice Antheaume, directrice exécutive de l’École de journalisme de Sciences po.

"Nous allons échanger avec nos étudiants avant leur départ en stage : il faut qu’ils puissent identifier les situations de sexisme ou de harcèlement sexuel et savoir comment réagir", confirme Nicole Gauthier, directrice du CUEJ (Centre universitaire d’enseignement du journalisme) de Strasbourg.

La relation avec les médias est d’ailleurs primordiale. Et le CEJ envisage de travailler main dans la main avec les rédactions pour s’attaquer à ces enjeux. Cette semaine, les écoles de journalisme ont prévu de publier un communiqué commun à destination des médias dans lequel elles affirment qu’elles s’engagent sur ces questions et demandent aux rédactions de faire de même. En juin prochain, une réunion de travail avec les référents des écoles et les principaux partenaires médias sera organisée.

Avec quels moyens ?

"Les révélations de la Ligue du LOL ont été sans conteste un accélérateur", estime Pascale Colisson. "Elles peuvent être un moyen de pression sur nos directions. On peut se servir de ce levier pour tenter de faire bouger les choses, confirme Sandy Montanola. Même si on n’a pas forcément de fonds débloqués pour ces questions."

En effet, si l’ensemble des écoles reconnues par la profession suit, avec plus ou moins de bonne volonté, le mouvement, les établissements ont encore des réticences à sortir le chéquier, que ce soit pour payer une formation à ses intervenants ou pour ajouter un cours aux élèves sur les questions de genre, de discrimination ou de harcèlement sexuel. "Les écoles de journalisme ne vont, en général, pas recruter quelqu’un uniquement pour traiter de cette question, note Pascale Colisson. À l’IPJ, je ne suis pas rémunérée en plus pour ma mission, mais je dispose d'un petit budget pour réaliser des actions. C’est généralement compliqué dans une école d’allouer des moyens à cela."


Eva Mignot | Publié le

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