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Master Ethires : des philosophes en entreprise

Caroline Pain, Maud Vincent
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Master Ethires : des philosophes en entreprise
Depuis 2009, les étudiants du master Ethires ont mené 70 missions au sein de start-up, ONG et entreprises. // ©  plainpicture Blend Images Jade photography
Depuis 2009, le master Ethires forme des étudiants en philosophie à une pratique appliquée en entreprise. D'abord réticentes, les organisations plébiscitent ces nouveaux profils, qui les aident à appréhender les risques technologiques et environnementaux. Décryptage.

Un poil à gratter bienfaisant. C’est ainsi que l’on pourrait résumer la vocation du master Ethires créé il y a 10 ans qui forme des étudiants philosophes à une pratique appliquée en entreprise. À la croisée des risques et incertitudes technologiques comme environnementales, les organisations au départ perplexes et réticentes plébiscitent/s’ouvrent aujourd’hui à ce

"Un dirigeant d’entreprise qui propose à un philosophe de venir regarder ce qui se passe chez lui prend un risque majeur : celui du questionnement sur sa propre identité et sur le sens de son action." Sébastien Descours, cofondateur du master professionnel Ethires (Éthique et responsabilité sociale) à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, avait conscience des potentielles réticences en créant ce cursus en 2009, avec Xavier Guchet, alors maître de conférences en philosophie dans cette université.

"C’était moins un pari, qu’une intuition", se rappelle-t-il, évoquant la demande grandissante de sens et d’éthique dans le monde du travail. Une intuition qui se révèle gagnante. À l’ère du numérique, les notions de risque et de confiance deviennent stratégiques pour les entreprises et administrations.

Des esprits critiques pour anticiper le changement

Or, les étudiants philosophes sont justement formés pour appliquer leur savoir philosophique aux enjeux contemporains posés aux organisations, notamment l’accélération technologique et les risques environnementaux. Le but ? Faire grandir leur sens critique et réflexif, et in fine, amener les entreprises à remettre en cause leurs pratiques et leurs valeurs afin de les aider dans leur prise de décision et choix stratégiques.

"Aujourd’hui, celles-ci ont besoin de ce genre de profils pour diversifier leurs équipes. C’est une façon d’être innovant et de rester attractif", pointe Valentin Delagrange, président du Réseau Ethires, qui pourrait prochainement devenir consultant en conduite du changement au sein d’une grande entreprise : "Cette structure m'a sollicité pour identifier ses besoins et chercher avec elle le moyen de s’adapter aux outils numériques, toujours en accord avec leurs valeurs."

L’objectif est de réussir à définir notre ADN éthique et à anticiper les évolutions futures.
(J. Monceaux)

"L’objectif est de réussir à définir notre ADN éthique et à anticiper les évolutions futures", souligne Jérôme Monceaux, fondateur de Spoon, une start-up spécialisée dans la robotique, qui a embauché Julien de Sanctis, diplômé du master en 2014, par le biais du dispositif Cifre (Conventions industrielles de formation par la recherche). Doctorant en philosophie et éthique appliquée aux techniques, le jeune homme a intégré l’entreprise, en tant que chargé de la recherche éthique et philosophique.

"La robotique interactive, qui prend des formes anthropomorphiques, c’est-à-dire humaines, peut susciter des craintes et des questionnements sur notre rapport à la technique : on ne parle plus d’un robot en tant que machine utilitaire, mais bien d’un objet doté d’une intelligence artificielle avec lequel on interagit, précise Jérôme Monceaux. On ne peut pas explorer ce terrain sans s'interroger sur notre éthique. C’est là que Julien intervient."

Un point de vue partagé par Patricia Delon, directrice expérience client à la RATP : "La vision que ces étudiants ont eue de notre problématique m’a énormément apporté. Je ne sais pas depuis combien de temps ma façon d’envisager les choses n’avait pas été bousculée à ce point."

La banque et la santé, secteurs privilégiés

D’après Sébastien Descours, les missions – près de 70 menées depuis la création du master – se font dans trois types d’organisation : des start-up, des associations et des grandes entreprises. Le secteur médical y occupe une place privilégiée : la santé est l'un des domaines où l’éthique et la gestion du risque sont des questions sensibles.

Des préoccupations que l'on retrouve également dans le secteur bancaire : "Avec deux autres étudiants, j’ai choisi de travailler dans le domaine de la FinTech – la technologie financière –, sur les façons dont les acteurs bancaires peuvent adopter et intégrer les nouvelles technologies, déclare Valentin Delagrange. Nous nous sommes intéressés aux nouveaux moyens de paiement et à leurs incidences sur les consommateurs. Nous avons défini des recommandations axées autour de la notion de confiance, qui peut être mise à mal avec ces nouveaux systèmes de paiement virtuels et quasi-instantanés."

Consultant, chargé de mission, communicant, journaliste… Voilà quelques-uns des débouchés du master, selon une enquête réalisée en décembre 2015 par Marianne Mercier, diplômée en 2010, auprès des cinq premières promotions, soit 63 étudiants – l’université n’ayant pas encore mené d’étude auprès de ses alumnis. Parmi les 41 répondants, 24 % se sont tournés vers la recherche et ont poursuivi en doctorat, 41 % ont trouvé un emploi, notamment grâce à leur réseau, bâti lors des "missions" réalisées au sein des entreprises.

Le choix d’une "pédagogie par l’action"

En effet, partisan de la "pédagogie par l’action", le master Ethires s’apparente à une année en alternance. Les étudiants suivent des cours d’éthique, de RSE (responsabilité sociétale des entreprises), de philosophie ou encore de socio-anthropologie. En dehors de ces 12 heures hebdomadaires de cours, les étudiants, par groupe de trois, sont pleinement intégrés à une structure – une entreprise, une association, etc.

Ils y mènent une mission de conseil : "Ils apprennent à pratiquer la philosophie en partant de problèmes réels, et non de cas hypothétiques. À partir de leurs entretiens, lectures et observations, ils émettent des recommandations qu’ils présentent devant un jury", détaille la responsable du master, Marie Garrau. Après les deux "missions" effectuées dans l’année, les étudiants terminent leur cursus par une période de stage de trois à six mois pour valider leur diplôme.

Ils apprennent à pratiquer la philosophie en partant de problèmes réels, et non de cas hypothétiques.
(M. Garrau)

Près de dix ans après sa création, le master Ethires semble donc avoir réussi son pari, en jetant des ponts entre philosophie et monde de l'entreprise. Un pari qui, au départ, n’était pourtant pas gagné d’avance. “À la fin de mon master, c’était difficile de faire valoir ce diplôme, il y avait une sorte de méfiance amusée de la part des entreprises, se souvient Marianne Mercier. Aujourd’hui, cela commence vraiment à être pris en considération."

"Dans notre recherche de stages de fin d’études, nous faisions face à une certaine perplexité, appuie Marion Genaivre, diplômée de la première promotion. Les entreprises se demandaient : 'où vais-je vous mettre, à quoi allez-vous m’être utile ?'" La jeune femme parvient tout de même à décrocher un stage au sein du cabinet de conseil Deloitte, qui se prolongera par un CDD à mi-temps, où elle travaille avec l’associé en charge de l’éthique du groupe.

Depuis, Marion Genaivre dirige sa propre agence de philosophie appliquée, Thaé : "L’objectif est de faire de la philosophie une ressource pratique pour aider les organisations à donner ou redonner du sens à leur identité et leur activité." Avec Flora Bernard, rencontrée en master, elles ont ainsi collaboré avec une vingtaine de structures en cinq ans. Petit à petit, les philosophes tissent leur toile dans les entreprises.


Caroline Pain, Maud Vincent | Publié le

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