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Hélène Merle-Béral : "Seules 17 femmes scientifiques ont déjà obtenu un prix Nobel"

Étienne Gless
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"Les discours ouvertement sexistes se raréfient mais les théories sur la prédisposition supposée des garçons pour les sciences dures n'ont pas disparu", pointe Hélène Merle-Béral.
"Les discours ouvertement sexistes se raréfient mais les théories sur la prédisposition supposée des garçons pour les sciences dures n'ont pas disparu", pointe Hélène Merle-Béral. // ©  Etienne Gless
En 116 ans, moins de 20 femmes se sont vues attribuer un prix Nobel en médecine, physique ou chimie. Contre 590 collègues masculins. Hélène Merle-Beral, médecin et professeure d'hématologie à l'UPMC, dresse le portrait de ces 17 Nobélisées dans un livre paru à la rentrée 2016. Il donne à voir la pression sociale, encore persistante aujourd'hui, qui s'exerce sur l'orientation des filles.

Aucune femme ne s'est vu décerner un prix Nobel en 2016. Qu'est-ce que cela vous inspire ?

Cela me trouble que cette année, aucune femme n'ait obtenu un prix, ni dans les disciplines scientifiques ni même dans les autres. En 116 ans, seules 17 femmes pour 590 hommes ont obtenu un Nobel en médecine, physique ou chimie !  En physique, depuis Marie Curie, seule une femme a obtenu le prix Nobel : Marie Goeppert-Mayer, en 1963. En mathématiques, c'est pareil ! Seule une femme a obtenu la médaille Fields [Maryam Mirzakhani, en 2014].

Votre livre agit comme une nécessaire piqûre de rappel :  "femme scientifique" n'est pas un oxymore. Comment vous est venue l'idée d'écrire les biographies de ces 17 femmes prix Nobel de sciences ?

En étudiant la vie de Rita Levi-Montalcini, prix Nobel en 1986 pour la découverte des facteurs de croissance des cellules nerveuses. Son parcours intellectuel et scientifique m'a séduit. Femme, juive, survivant au fascisme et à la guerre en Italie du Nord, Rita Levi-Montalcini a été persécutée et a continué quand même de travailler. Très strict, son père estimait que les femmes ne devaient pas faire la même carrière que les hommes.

À l'époque, les femmes n'avaient pas toujours le droit d'aller à l'université. Comme Marie Curie, qui a dû s'expatrier de Pologne en France, pour étudier à l'université. Je ne suis pas spécialement féministe, mais, en écrivant ce livre, j'ai découvert l'ampleur de la misogynie à laquelle elles ont fait face.

Pour toutes, la curiosité intellectuelle est le moteur dès le plus jeune âge.

Avez-vous identifié des points communs à ces 17 femmes prix Nobel de sciences ?

Pour toutes, la curiosité intellectuelle est le moteur, dès le plus jeune âge. Elles veulent comprendre et décrypter les mystères de la nature, résoudre une énigme, reconstituer le puzzle. Il faut être passionnée et faire preuve d'une persévérance sans relâche pour assouvir cette curiosité malgré les difficultés.

Durant leur enfance, ces femmes n'avaient pas accès aux matières scientifiques. Celles qui voulaient aller à l'université devaient rattraper des années de programme scolaire auquel elles n'avaient pas été préparées. Enfin, cette curiosité précoce dure jusqu'à la fin de leur vie. Elles continuent jusqu'à leurs derniers jours à travailler, à donner des cours ou des conférences.

Vous mentionnez le rôle fondamental du père comme repoussoir ou, au contraire, comme allié.

Oui, le père a joué un rôle capital. Souvent scientifique ou médecin lui-même, dans certains cas, il encourage sa fille dans ses études. Mais d'autres, comme Rita Levi-Montalcini ou Françoise Barré-Sinoussi (Prix Nobel de physiologie ou médecine 2008), affrontent un père très dur et misogyne. Elles se sont alors construites en opposition à lui.

Quand ce n'est pas le père, vous mentionnez l'existence d'un mentor : mari, ami, collègue masculin. Quel rôle joue-t-il dans leur carrière ?

L'existence d'un complice masculin leur a donné une place légitime à une époque où les femmes n'étaient pas reconnues. Soit le mentor est un guide : il donne le sujet de recherche et accompagne les travaux. Soit c'est un collègue, et les deux travaillent ensemble. C'est souvent un compagnon de vie, qui fait reconnaître le travail de sa compagne.

De Pierre et Marie Curie en 1903, à May-Britt Moser et son mari Edvard en 2014 (prix Nobel de médecine et physiologie pour le GPS neuronal), c'est un couple qui se voit récompensé. En 1903, les membres du jury du Nobel avaient ainsi décidé de distinguer Pierre Curie seul. Pierre leur a écrit pour leur démontrer que sa découverte revenait autant à sa femme qu'à lui, parce qu'elle était à l'instigation du sujet, du projet et l'avait mené de front avec lui.

La reconnaissance du travail scientifique de ces femmes est souvent minimisée, quand elle n'est pas niée. Quel est ce fameux "effet Matilda" que vous mentionnez dans votre livre ?

C'est la minimisation systématique de la contribution scientifique des femmes à la recherche, mis en évidence à la fin du 19e siècle. La sociologue Matilda Gage avait remarqué que, quand un homme et une femme font une découverte, la société a tendance à attribuer la découverte à l'homme. Maria Goeppert-Mayer avait ainsi écrit un livre avec son mari statisticien. L'éditeur ne voulait pas mettre son nom sur la couverture : au mieux, elle pouvait avoir servi de secrétaire ! À chaque fois, la suspicion pèse sur les femmes.

Les filles ont intériorisé cette notion fausse de capacités différentes.

Qu'est-ce que l'étude de la vie de ces femmes nous apprend sur les carrières scientifiques des femmes aujourd'hui ?

Avec ce livre, j'ai réalisé que la disparité persistait aujourd'hui, que les stéréotypes étaient toujours d'actualité, que les pressions sociales s'exerçaient encore, de manière très insidieuse. Regardez nos grandes écoles : à Centrale, aux Mines ou à Polytechnique, en 2016, il y a encore très peu de filles. Alors qu'elles sont très nombreuses en classe prépa ou à la fac, on en trouve beaucoup moins dans les grandes écoles. Elles se restreignent, s'autocensurent, s'estiment moins bonnes que les garçons.

Depuis quelques années, un mouvement de psychologues nord-américains prétend que les hommes et les femmes n'ont pas les mêmes schémas cognitifs. Les hommes seraient plus aptes à l'abstraction et les femmes aux activités artistiques, littéraires… Ce prétendu déterminisme biologique repose sur des thèses complètement remises en question par les neurophysiologistes et les progrès de l'imagerie par résonnance magnétique. Mais les filles ont intériorisé cette notion fausse de capacités différentes…

Que faut-il revoir au niveau du système éducatif pour que les filles soient plus nombreuses à faire le choix des carrières scientifiques au plus haut niveau ?

Il faut lutter contre les stéréotypes. Et c'est aux femmes de faire leur autopromotion. Qu'elles osent faire ce dont elles ont envie et cessent de se dire qu'elles sont moins fortes. Les femmes n'ont pas assez pris conscience de leurs possibilités. Elles ont le choix, mais il faut se battre. Il faut éduquer les femmes... mais aussi les hommes !

C'est aux femmes de faire leur autopromotion.

Vous-même estimez-vous dans votre parcours avoir dû vous battre pour faire la carrière qui est la vôtre ?

Avant ce livre, pas du tout. J'estimais avoir fait une carrière sans obstacle. J'ai étudié à Toulouse, nous étions une fille pour dix garçons et maintenant; il y a une dominante féminine. Je n'ai jamais ressenti de problème, que ce soit au niveau des études et de ma carrière. Mais en y réfléchissant, j'ai mené cette carrière sans l'avoir programmé.

Je pensais être médecin hospitalier, mais je ne me suis pas dit que je serai professeure de médecine et cheffe de service, ce que j'ai fait. Ce sont les circonstances et mon entourage qui m'y ont poussé. Alors que les hommes qui ont fait des carrières équivalentes à la mienne l'ont décidé très tôt. En somme, j'avais intériorisé que ce qui m'arrivait était un bénéfice, pas un choix. 

Marie Curie reste-t-elle pour vous la référence absolue ?

Oui. Elle est la seule à avoir obtenu deux prix Nobel dans deux disciplines distinctes ! J'ai une admiration sans borne pour elle.

Aller plus loin : 
Hélène Merle-Béral, "17 femmes Prix Nobel de sciences", éditions Odile-Jacob, 350 p., 22,90 euros.
Les 17 femmes scientifiques Prix Nobel
- Marie Curie : prix Nobel de physique en 1903 et de chimie en 1911
- Irène Joliot-Curie : prix Nobel de chimie en 1935
- Gerty Cori : prix Nobel de physiologie ou médecine en 1947
- Maria Goeppert-Mayer : prix Nobel de physique en 1963
- Dorothy Crowfoot-Hodgkin : prix Nobel de chimie en 1964
- Rosalyn Yalow : prix Nobel de physiologie ou médecine en 1977
- Barbara McClintock : prix Nobel de physiologie ou médecine en 1983
- Rita Levi-Montalcini : prix Nobel de physiologie ou médecine en 1986
- Gertrude Elion : prix Nobel de physiologie ou médecine en 1988
- Christiane Nüsslein-Volhard : prix Nobel de physiologie ou médecine en 1995
- Linda Buck : prix Nobel de physiologie ou médecine en 2004
- Françoise Barré-Sinoussi : prix Nobel de physiologie ou médecine en 2008
- Elizabeth Blackburn : prix Nobel de physiologie ou médecine en 2009
- Carol Greider : prix Nobel de physiologie ou médecine en 2009
- Ada Yonath : prix Nobel de chimie en 2009
- May Britt-Moser : prix Nobel de physiologie ou médecine en 2014
- Youyou Tu : prix Nobel de physiologie ou médecine en 2015

Étienne Gless | Publié le

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Milan Ostojic.

Le génie, l'intuition, la chance et l'esprit scientifique ne se décrètent pas par une politique des quotas.Vous notez vous même les progrès réalisés depuis le 19 e siècle pour la condition et la promotion de la femme scientifique. Par contre, je ne vous suis pas pour l'époque actuelle, le soucis vient de la faible promotion des sciences t des études scientifiques dans nos sociétés et par des choix de filières, mais, pas par un restant de misogynie de la communauté scientifique.

Catherine DEREMBLE.

Bravo pour ce livre intelligent, original et réparateur d'injustice. L'aspect scientifique dépasse un peu le niveau de compétence du lecteur qui ne l'est pas mais on est fier d'apprendre quelque chose à ce niveau. Merci Madame le Professeur et continuez!