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Leïla Frouillou : "APB promeut un libre choix d’études tout en étant socialement inégalitaire"

Natacha Lefauconnier
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Leïla Frouillou à l'Institut de géographie dans le Quartier latin, juin 2016.
Leïla Frouillou à l'Institut de géographie dans le Quartier latin, juin 2016. // ©  Natacha Lefauconnier
Leïla Frouillou, docteure en géographie à l'UMR Géographie-cités de Paris 1, a été récompensée mardi 14 juin 2016 par le premier prix de l'Observatoire de la vie étudiante pour sa thèse portant sur les mécanismes d’une ségrégation universitaire francilienne. Parmi les facteurs sources d'inégalités, selon ses travaux : l'origine sociale des étudiants, le fonctionnement d'APB et les stratégies des établissements pour attirer les meilleurs candidats.

Votre thèse porte sur les inégalités de répartition sociale des étudiants entre les 16 universités d'Île-de-France. Selon vous, plusieurs facteurs contribuent à renforcer la ségrégation universitaire, à commencer par le profil des bacheliers. Comment influe-t-il sur les choix d'études ?

Les choix d'études supérieures se font en fonction de l'origine sociale et de la filière du baccalauréat. De nombreux travaux sociologiques – depuis Bourdieu, Passeron… – l'ont montré : il y a une hiérarchie disciplinaire des formations universitaires. Les stratégies étudiantes de placement varient selon les filières. Les étudiants socialement plus favorisés se dirigent plutôt vers le droit et la Paces, alors que la filière AES (administration économique et sociale), pluridisciplinaire, attire davantage les bacheliers professionnels.

Les lycéens choisissent aussi leurs études supérieures en fonction de ce qu'ils connaissent. Si des membres de leur entourage familial et amical ont fait des études supérieures, cela peut les influencer.

Autre élément pris en compte : la proximité. Les futurs étudiants qui ont peu de capital scolaire ont tendance à faire des choix collectifs, et le plus souvent dans l'université la plus proche. Un groupe de bacheliers d'un lycée peut se dire : "On va faire du droit ensemble à Paris 8." Au contraire, d'autres élèves, mieux armés scolairement, font tout pour échapper à cette proximité. Parfois pour des raisons d'évitement symboliques ou par l'envie de s'émanciper de son réseau du lycée et de sa famille pour commencer une nouvelle vie d'étudiant ailleurs.

Pour la majorité, ces choix se font via le portail Admission postbac. Or, vos recherches montrent que ce système, qui se veut égalitaire, ne fait qu'accentuer la ségrégation...

APB a l'ambition de gérer le recrutement en première année de toutes les filières du supérieur. C'est un progrès par rapport au système antérieur dont on ne comprenait pas bien la sectorisation, lui-même préférable au système de file d'attente... Mais il promeut un théorique libre choix de poursuite d'études, alors qu'il est socialement inégalitaire.

Le problème vient en partie de la philosophie de l'interface : APB avait été créé initialement pour les CPGE, filières sélectives qui ne tiennent pas compte du critère géographique. Or, il intègre désormais des filières dites non sélectives, qui prennent ce critère en compte.

Le tirage au sort des candidats dans les filières en tension comme le droit ou les Staps crée un sentiment d'injustice. C'est très violent pour un bachelier de se voir refuser l'accès à une formation universitaire qui est son premier choix d'études. D'où les stratégies d'évitement employées : choix d'une licence avec option rare, d'une double licence qui recrute hors APB (à Paris 1, via Sésame, par exemple) ou d'une classe prépa pour sortir de la sectorisation et rejoindre l'université plus tard.

Encore faut-il connaître ces interstices : là encore, les étudiants des milieux favorisés sont mieux informés. On dit aux élèves de classer leurs vœux sans stratégie, simplement par ordre de préférence, mais de fait, le fonctionnement du logiciel induit de réfléchir à des stratégies. Cela crée un manque de confiance dans l'algorithme chez les candidats qui ne connaissent pas toutes les subtilités du système.

Avec un tirage au sort intra-francilien, il est très probable que l'on aurait une mixité sociale plus importante dans les filières en tension.

Les universités développent elles-mêmes des stratégies qui renforcent le phénomène ?

Les universités sont autonomes et donc en concurrence sur ce qu'on pourrait appeler "le marché de l'enseignement supérieur". Pour recruter les meilleurs élèves, elles développent des formations les plus attractives possible, le plus souvent sélectives – des doubles licences, par exemple – ou proposent des options rares.

Un exemple : lors des Journées portes ouvertes à Paris 1, les professeurs expliquent aux lycéens des académies de Créteil et de Versailles qu'ils ne pourront pas être pris en licence de droit en raison de la priorité donnée aux candidatures parisiennes. Ils leur conseillent alors de postuler dans les doubles cursus de Paris 1, qui sélectionnent sur dossier scolaire, sans tenir compte du critère géographique. Cette porte d'entrée ne concerne donc que les très bons élèves qui décrochent une mention au bac.

Il sera intéressant aussi d'observer l'influence que pourront avoir les "marques" et les politiques des établissements dans les Comue ou le futur Campus Condorcet. Si à l'avenir toutes les universités se retrouvaient dans des groupements au capital symbolique important, avec le terme "Sorbonne" ou "Saclay", le prestige de la marque se diffusera.

Dernier facteur qui  joue un rôle non négligeable : les transports. Prendre en compte les temps de trajet et non le découpage académique pour le tirage au sort dans APB pourrait-il être une solution ?

C'est une spécificité de l'Île-de-France : grâce à un réseau de transports en étoile efficace, les étudiants des académies de Créteil et de Versailles peuvent accéder assez rapidement aux universités parisiennes. D'où la question de la pertinence de la priorité académique utilisée par l'algorithme d'APB pour les filières en tension, critère qui prime sur l'ordre des vœux. Pourquoi un étudiant de Saint-Denis n'aurait-il pas accès à un voeu 1 à Paris 1, alors que le RER B lui permet de s'y rendre facilement ? Le système Ravel, avant APB, essayait théoriquement de prendre en compte ce paramètre du temps de transport pour dessiner les secteurs.

L'instauration des vœux groupés crée encore plus d'incompréhension : on demande aux étudiants qui veulent faire du droit de classer plusieurs universités, y compris celles qui ne sont pas dans leur académie, tout en maintenant un critère de priorité académique... Cela crée une dissonance dans le message.

Dans ma thèse, j'ai regardé précisément les aires d'accessibilité des 16 universités. Si APB ne prenait pas en compte les trois académies d'Île-de-France mais l'accessibilité universitaire, avec un tirage au sort intra-francilien, il est très probable que l'on aurait une mixité sociale plus importante dans les filières en tension, qui pour l'instant recrutent presque exclusivement à Paris. Mais cela nécessiterait de modifier le Code de l'éducation.


Natacha Lefauconnier | Publié le

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Viviane Micaud.

Thèse très intéressante qui pose de très bonnes questions. Cependant, à mon avis pas toutes, et il manque des éléments de complexité. La question de l'accessibilité en transport en commun est une très bonne problématique.

Roger.

Pourquoi reprocher aux universités la création de filières sélectives ("Cette porte d'entrée ne concerne donc que les très bons élèves qui décrochent une mention au bac"). Elles le font pour des raisons évidentes: nombre d'étudiants n'ont rien à faire dans les universités, et c'est un bon stratagème pour contourner le système administratif soit disant égalitaire.