Marie Duru-Bellat (sociologue) : "L’orientation dans l’enseignement supérieur devrait être mécanique voire autoritaire"

Isabelle Dautresme
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Marie-Duru-Bellat
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Un taux de réussite record, des bacheliers toujours plus nombreux au sein d'une génération : la session 2014 du bac renforce encore le phénomène de massification de l’enseignement supérieur français. À la veille de la rentrée, Marie Duru-Bellat, sociologue spécialiste des questions d'éducation, revient pour EducPros, sur la manière dont l’université s’est adaptée à ces "nouveaux bacheliers", tout en pointant les limites d’un système universitaire ouvert.  

En 2013, c'est plus de 70 % d’une génération qui obtient le bac contre 20 % en 1970. Quelles conséquences cette massification de l’enseignement secondaire a-t-elle sur l’enseignement supérieur ?

Quand on dit qu’il y a une hausse du taux de bacheliers, il faut savoir de quels bacheliers on parle. En 1906, 1 % d’une génération avait un bac. En 1970, ce pourcentage passe à 20,1 %. Mais il s’agit presque toujours d’un bac général. Le bac technologique, créé en 1968, ne concerne alors que 3,4 % d’une génération. Aujourd’hui, 73,8 % d’une classe d’âge ont le bac. Cette augmentation est néanmoins à relativiser dans la mesure où elle est essentiellement le fait des bacs professionnels, dont les effectifs, depuis sa création en 1985, n’ont cessé de croître. En réalité, aujourd’hui, seulement 38 % d’une génération ont un bac général, 15,8 % un bac technologique et 20,1 % un bac pro. Or, si la quasi-totalité des bacheliers généraux poursuivent des études supérieures, ce n’est le cas que pour 30 % des bacheliers professionnels.

Cette diversification des bacs a profondément modifié le paysage de l’enseignement supérieur. Le poids des universités a reculé - dans les années 1970, elles accueillaient 75 % des étudiants hors IUT, contre 55 % aujourd’hui - au profit essentiellement des filières courtes de l’enseignement supérieur comme les STS et IUT. Les classes préparatoires ont profité très modestement de cet afflux de bacheliers. Certaines peinent même à faire le plein ! Quant aux écoles d’ingénieurs, leurs effectifs ont progressé mais de façon raisonnable. Ces écoles sont restées, en effet, très sélectives. À l’inverse, les écoles de commerce privées ont  profité de l’augmentation du nombre d’étudiants pour se développer.

Comment l’université a-t-elle évolué face à cette arrivée massive de bacheliers ?

L’université s’est vite adaptée à la massification de l’enseignement secondaire. Elle l’a fait avec souplesse. Dès les années 70, elle ouvre de nouvelles maîtrises spécialisées, comme celles de sciences et techniques (MST), de sciences de gestion (MSG), ou encore d’informatique appliquée à la gestion des entreprises (Miage). Dans les années 80, on a vu apparaître de nouveaux diplômes propres à certaines universités, dont les plus connus sont les magistères. L’idée était de proposer davantage de formations tournées vers l’insertion professionnelle. La raison est évidente : tous les étudiants ne souhaitent et ne peuvent pas nécessairement poursuivre des études supérieures académiques, y compris parmi les bacheliers généraux.

Au final, quel est le profil des étudiants qui vont à l'université ?  

La particularité de l’université tient au fait qu’elle accueille des étudiants aux profils très différents. Parmi eux, certains atterrissent sur les bancs de la fac sans trop savoir ce qu’ils vont y faire, simplement parce qu’ils n’ont pas été pris ailleurs. Tandis que d’autres choisissent l’université car ils souhaitent faire des études académiques longues. Pour satisfaire aux attentes de ces publics très différents, la plupart des établissements ont mis en place des dispositifs d’accompagnement pour les élèves les plus fragiles en même temps qu’ils multipliaient les filières sélectives.

Mais n’est-ce-pas en contradiction avec le principe même de l’université : être ouverte à tous, à la seule condition d’avoir un bac ?

Parler de sélection à l’université est totalement tabou. Comme si une université ouverte était un facteur de paix sociale. Pour autant, la sélection existe, elle est rampante, mais réelle. Certes, elle ne se fait pas, la plupart du temps, à l’entrée, mais un an plus tard. En atteste, le taux important d’échec en licence. Sans parler de la multiplication des parcours à recrutements particuliers !

Parler de sélection à l’université est totalement tabou. Comme si une université ouverte était un facteur de paix sociale. Pour autant, la sélection existe, elle est rampante, mais réelle.

Un des leviers pour réduire l’échec à l’université n'est-il pas d’agir sur l’orientation ? 

Il faut que les filières courtes s’ouvrent davantage aux bacs professionnels et technologiques. Une autre piste pourrait être de développer l’alternance. De façon plus générale, l’orientation dans l’enseignement supérieur devrait se faire de façon plus mécanique, voire “autoritaire” : “Vous avez tel bac, vous allez là”. C’est un peu l’idée de l’orientation active. Mais, à ce jour, ce dispositif n’a pas d’autre ambition que de chercher à dissuader les bacs pro d’aller à l’université ou à un élève nul en maths de s’inscrire en médecine. Ce qui est plutôt une bonne chose. Mais, au final, comme l’étudiant fait ce qu’il veut, les effets de ce dispositif restent limités.

Dans la plupart des pays, les étudiants passent un examen d’entrée dans l’enseignement supérieur. Selon leurs notes, ils sont orientés dans telle ou telle filière. Un système totalement ouvert comme le nôtre est très rare.


Isabelle Dautresme | Publié le