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Numérique : les parents attentifs de la Silicon Valley


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Des cadres de la Silicon Valley inscrivent leurs enfants dans une école sans écrans et limitent l'usage des tablettes à la maison. Indice de leur méfiance vis-à-vis du numérique ? Non : signe qu'ils sont des parents attentifs. La chronique d'Emmanuel Davidenkoff, directeur de la rédaction de l'Etudiant.

"Ils doivent s'en payer une bonne tranche, du côté de la Silicon Valley, s'ils se font traduire certains articles publiés dans les médias francophones à propos des méfaits du numérique en général, du numérique dans l'éducation en particulier.

On connaissait déjà l'argument selon lequel le choix de certains cadres des grandes entreprises du secteur d'inscrire leurs enfants dans une école qui bannit les écrans jusqu'à l'âge de 13 ans constituait un aveu de la dangerosité des ordinateurs chez l'enfant. De manière assez cocasse, cet argument est régulièrement avancé par des syndicats ou enseignants très attachés au service public et à l'enseignement traditionnel. Lesquels ignorent visiblement que l'école en question repose sur un modèle qu'ils combattraient de toutes leurs forces s'il devait s'imposer sous nos latitudes. Cette école est en effet privée (comptez de 14.000 à 19.000 euros par an), et s'appuie sur une pédagogie radicalement différente de celle qui domine en France : "on y apprend la menuiserie et le tricot au même titre que les mathématiques et l'histoire. À tout âge, on pratique l'eurythmie, expression artistique héritée de la Grèce antique, où les paroles de chansons sont mimées par des mouvements". Dit autrement : si ces cadres choisissent cette école Walldorf, c'est avant tout parce qu'ils estiment que le développement de la créativité, de la coopération, de l'empathie font partie des compétences de base pour que leurs enfants fassent, plus tard, le même métier que papa et maman : inventer les outils numériques du monde qui vient. Splendide malentendu.

Un enseignant peut même être soucieux que ses enfants ne soient pas obsédés par le travail scolaire au point d'en perdre tout rapport avec la réalité sensible sans que cela affecte sa foi dans les vertus de l'école républicaine.

Un nouvel argument a réémergé récemment et fait florès sur les réseaux sociaux : les moguls du secteur limiteraient l'usage des tablettes pour leurs propres enfants. "Le dealer protège ses enfants de sa drogue", a-t-on pu lire sur Twitter. Comme si ces dirigeants n'avaient pas, au même titre que n'importe quel parent attentif, le souci de protéger leurs enfants de ce qui n'est qu'une addiction possible parmi d'autres. Un éditeur peut s'inquiéter de voir son enfant s'enfermer dans la lecture sans que cela condamne la littérature qu'il publie ; un patron de chaîne télé peut limiter le temps que ses enfants passent devant le petit écran sans que cela affecte sa conviction que la télé peut aussi rendre moins bête ; un grand sportif peut inviter sa progéniture à prendre le temps de s'ouvrir aux exercices intellectuels sans que cela condamne son amour du sport ; un enseignant peut même être soucieux que ses enfants ne soient pas obsédés par le travail scolaire au point d'en perdre tout rapport avec la réalité sensible sans que cela affecte sa foi dans les vertus de l'école républicaine.

Certains patrons de la Silicon Valley semblent soucieux d'offrir à leurs enfants une éducation équilibrée, se méfient d'activités qui, pratiquées à haute dose, nuisent aux capacités de concentration, à la socialisation, sont attentifs à leur permettre de développer leur créativité ? Cela plaide plutôt en leur faveur !


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toto.

Comme toujours, la doxa du numérique à l'école s'empresse de planquer sous le tapis les vérités qui fâchent... Une question pour monsieur Davidenkoff : pourquoi diable les étudiants en classes préparatoires, qui n'ont aucun objectif autre que d'être les meilleurs le jour du concours et sont prêts à adopter n'importe quelle méthode de travail du moment qu'elle est la plus performante, s'en tiennent au crayon et au papier ? (et au cerveau dont il semble que vous ne fassiez pas beaucoup usage, à moins que vous n'ayez le cynisme de prôner le numérique pour asseoir quelques petites ambitions personnelles...) Ce qui vraiment honteux dans l'affaire, c'est que pendant que les enfants pauvres bénéficieront d'un apprentissage numérique, ludique et épanouissant grâce à de grands visionnaires comme monsieur Davidenkoff, d'autres enfants continueront de bosser leurs équations et leur grammaire sans tablette, mais avec de la sueur. A l'arrivée, on feindra de s'étonner que l'accès aux études supérieures et la mobilité sociale ont encore reculé...raison de plus pour remettre encore plus de numérique à l'école, etc.

Roux.

Déjà vu cette info, mais sans aucune source précise. En avez vous ? Et quid de l'aspect "entre soi économique" créé par le coût de ces écoles ?

Olivier Ridoux.

Si ces écoles sont coûteuses ce n'est pas par leur contenu ou leur méthode, mais parce que elle sont hors circuit. Ce n'est pas pas le contenu qui crée le coût et donc « l'entre soit », mais « l'entre soit » qui crée la singularité et donc le coût. Et comme c'est un « entre soit » de riche, le coût n'est pas un obstacle.