Le Conseil d'analyse économique dénonce une dépense publique dans l'enseignement supérieur "régressive"

Etienne Gless
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Selon la note du CAE, le coût moyen annuel d’une année de licence est de 3.700 euros.
Selon la note du CAE, le coût moyen annuel d’une année de licence est de 3.700 euros. // ©  Fred MARVAUX/REA
Dans une note du Conseil d’analyse économique publiée en décembre, Gabrielle Fack et Elise Huillery, professeures d'économie à l’université Paris-Dauphine proposent des recommandations fortes pour que la dépense publique gagne en efficacité et en équité.

L'information n'est pas nouvelle : la dépense publique par étudiant est en baisse depuis les années 2010 et les coûts de formation dans l’enseignement supérieur sont très disparates. Mais Gabrielle Fack et Elise Huillery, professeures d'économie à l’université Paris-Dauphine, y apportent un éclairage et des chiffres inédits dans leur note du Conseil d'analyse économique (CAE) intitulée "Enseignement supérieur : pour un investissement plus juste et plus efficace", publiée en décembre 2021.

En s’appuyant sur des données permettant de séparer la part de budget relevant de la recherche et celle relevant de la formation, la disparité des coûts entre les différentes formations saute encore plus nettement aux yeux.

Des écarts de coût important selon les formations et les diplômes

Les coûts de formation "stricto sensu" s'élèvent ainsi en moyenne à 5.250 euros par an et par étudiant dans les formations dépendantes du ministère de l'Enseignement supérieur.

Cependant, les écarts entre les types de formation s’avèrent beaucoup plus marqués. Le coût moyen annuel d’une année de licence est de 3.700 euros quand celui d’une année de classe préparatoire aux grandes écoles revient à 13.400 euros. Un écart d’un à quatre. De plus les disparités sont aussi importantes entre les spécialités d’une même formation.

En agrégeant la durée de la formation et son coût annuel par spécialité, les auteures de la note du CAE ont calculé le coût total d’un diplôme. Une fois de plus les disparités sont surprenantes : de 11.000 euros pour une licence en langues étrangères, 24.750 euros pour un BTS, 15.700 euros pour un master de droit et jusqu’à 59.000 euros pour un diplôme d’ingénieur.

Ces écarts s’expliquent principalement par le volume d’heures et le taux d’encadrement selon les auteures. Pour 100 étudiants en licence, on compte ainsi 3,5 enseignants-chercheurs en moyenne alors que pour 100 élèves ingénieurs, on en compte 9.

Mais, les auteures notent aussi une corrélation directe entre le rendement économique des formations et leur coût : "On observe une forte corrélation positive entre le coût total de la formation et la rémunération tout au long de la vie (…) et les écarts de rendement entre formations sont importants". Et de citer l'exemple des diplômes en mathématiques, ingénierie, sciences et techniques de l’information et de la communication qui rapportent plus que les diplômes en sciences de la matière et du vivant pour des coûts similaires.

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Davantage d'aides publiques pour les étudiants aisés

Par ailleurs, les auteures de la note du CAE dénoncent aussi l'injustice du système actuel : l’investissement public pour la formation supérieure est plus important pour les étudiants issus de milieux aisés que pour les jeunes dont les parents sont plus modestes. En effet, selon la note, non seulement un jeune issu d’une famille aisée a trois fois plus de chances d’accéder à l’enseignement supérieur qu’un jeune issu d'un milieu modeste mais en plus, il est mieux aidé financièrement.

Quant à l'effet redistributif des transferts sociaux et fiscaux pour les plus modestes (bourses sur critères sociaux, aides au logement, allocations familiales…) il serait contrebalancé par les déductions fiscales dont peuvent bénéficier les ménages les plus aisés dont les enfants poursuivent des études supérieures.

Plus le revenu des parents est élevé plus les déductions fiscales sont importantes. "Elles peuvent atteindre près de 10.000 euros sur six ans pour les ménages les plus aisés." Au total, les jeunes et les familles les plus aisées reçoivent en moyenne 1,5 fois plus d’aide publique que les jeunes les moins aisés.

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Augmenter les moyens en licence et master

Gabrielle Fack et Elise Huillery recommandent tout d'abord de stopper le sous-investissement en licence et en master à l'université afin de réduire les disparités entre formations. "Non seulement il n'est pas acceptable de proposer des formations avec des taux d'encadrement et un volume horaire aussi faibles mais cela entraîne également une perte considérable pour les finances publiques du fait des taux d'abandon et de redoublement."

Deux scénarios sont proposés pour y remédier : l'un au surcoût estimé à 2,6 milliards d'euros, l'autre plus ambitieux à 4,7 milliards. Les auteures de la note du CAE recommandent aussi, pour lutter contre l'autocensure des élèves les plus modestes, de publier les niveaux de salaire à la sortie des formations et de leur coût. Pour améliorer leur accès à l'enseignement supérieur, elles recommandent encore de créer des places supplémentaires, de revaloriser et étendre les bourses ou de mettre en place des quotas dans les filières sélectives.

Les 6 recommandations de la note d'analyse du CAE pour un investissement plus juste et efficace dans l'enseignement supérieur
1. Pour améliorer le taux de réussite, créer des places supplémentaires dans les filières courtes et augmenter les moyens en licence et en master.
2. Revaloriser les bourses, élargir le socle des bénéficiaires et améliorer l’accès au logement étudiant pour les étudiants des classes populaires et moyennes.
3. Modifier les critères d’admission dans les filières sélectives afin d’assurer un recrutement plus diversifié en fonction de l’origine géographique et sociale des élèves.
4. Communiquer des informations claires et transparentes sur les critères de sélection, les coûts et les bénéfices des formations au moment des choix d’orientation et veiller à lever les mécanismes d’autocensure.
5. Ouvrir 150.000 places supplémentaires dans l’enseignement supérieur.
6. Orienter les postes et moyens supplémentaires vers les filières scientifiques et techniques qui présentent un rendement relatif plus élevé.


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