Etudiants décrocheurs à l'université : leurs profils passés au crible

Sophie Blitman
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Aujourd’hui, 20 % des étudiants quittent l’enseignement supérieur sans diplôme. A l’université, 25 % des étudiants en première année de licence ne l'achèvent pas. Avec le plan Réussir en licence, politiques et responsables d’établissement essaient de trouver des solutions au décrochage sans que les résultats soient pour le moment probants. Les dernières enquêtes disponibles démontrent que décrocheurs ne riment pas forcément avec orientation par défaut. Des pistes pour mieux cerner les profils et leur apporter des remèdes. 


Combien sont les décrocheurs ?

D’après une enquête menée par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche auprès de 12 000 bacheliers 2008, un quart des étudiants de L1 quitte l’université à l’issue de cette première année : 19 % se réorientent vers une autre filière (une école, un IUT…) - 38 % pour les bacheliers technologiques et 22 % pour les bacheliers professionnelles - et 6 % arrêtent leurs études - 11 % pour les bacheliers technologiques et 24 % pour les bacheliers professionnels. 

Pourquoi les décrocheurs décrochent ?

«La moitié des décrocheurs avait pourtant choisi leur filière »

Si la difficulté à s’organiser apparaît comme le premier obstacle rencontré par 42 % des étudiants de L1, 38 % d’entre eux disent manquer d’intérêt pour les matières étudiées. Une proportion élevée qui ne s’explique pas seulement par des orientations par défaut, dans la mesure où « seuls » 22 % des nouveaux inscrits en L1 ne suivent pas la formation qu’ils souhaitaient (un taux qui grimpe à 40 % chez les bacheliers technologiques).

En outre, la moitié des décrocheurs avait pourtant choisi leur filière. Mais 64 % d’entre eux manquent d’intérêt pour les matières étudiées. Ce qui est en cause ici, c’est « le décalage entre l’idée qu’un étudiant se faisait d’une discipline et la réalité de son enseignement universitaire », explique Sylvie Lemaire de la sous-direction des Systèmes d’information et d’études statistiques (SIES). D’où l’importance de mieux communiquer sur les formations à l’université.

Pour mieux cerner le problème du décrochage, les observatoires de l’enseignement supérieur mènent des enquêtes quantitative et/ou qualitative, s’attachant notamment à dessiner différents profils d’étudiants.

Profils de décrocheurs

« 20 % des étudiants sortent de l’enseignement supérieur sans diplôme »

D’après la dernière enquête Génération du Céreq, 20 % des étudiants sortent de l’enseignement supérieur sans diplôme. Parmi eux, les deux tiers viennent de l’université. Pour appréhender les parcours singuliers que recouvrent ces chiffres nationaux, l’observatoire national de la vie étudiante a mené une étude qualitative intitulée « Sortir sans diplôme de l’université » .

Les entretiens d’étudiants qui ont interrompu leur cursus et ne se sont pas réinscrits l’année suivante dans une formation font apparaître des profils différents. Ces profils diffèrent selon l'importance plus ou moins grande que les étudiants accordent au diplôme et selon l'anticipation plus ou moins forte de leur insertion professionnelle.

Décrocher est particulièrement difficile pour les étudiants « studieux » qui considéraient l’obtention d’un diplôme comme une priorité. « Pris au dépourvus, ils doivent faire le deuil de leurs études », explique Simon Macaire, responsable de l’observatoire des parcours étudiants de l’université Bordeaux Segalen. A l’inverse, les « opportunistes » valorisent peu les diplômes : « très investis dans des activités extra-universitaires, ils multiplient leurs possibilités de sortie d’étude ».

Entre ces deux profils, les « décrocheurs en errance » hésitent, quant à eux, à s’investir dans leurs études ou à entrer directement sur le marché de l’emploi, et c’est cette difficulté à faire un choix qui explique leur décrochage. Enfin, certains décrocheurs reprennent par la suite une formation, en général courte et professionnalisante : ce sont les « raccrocheurs » qui cherchent avant tout le moyen de réaliser leur projet professionnel, déjà défini.

Profils de primo-arrivants

« Tous les jeunes n’abordent pas l’année de la même façon »

De leur côté, les universités montpelliéraines ont choisi de se situer en amont du phénomène de décrochage, en réalisant une enquête sur les néo-bacheliers. Celle-ci témoigne de la diversité des représentations que les jeunes ont de l’université : si 64,8 % d’entre eux s’inscrivent par choix à l’université et se disent relativement tenaces (82 % affirment qu’ils persisteront dans la même filière en cas de difficulté), « tous les jeunes n’abordent pas l’année de la même façon », souligne Marthe Kalifa, chargée de mission à l’observatoire de l’université Montpellier 2.

L’enquête distingue ainsi plusieurs profils d’étudiants : les « ambitieux / motivés » représentent près des deux tiers des étudiants (64 %), suivis cependant par les « indécis » (21 %), qui se sont majoritairement inscrits à l’université par défaut et sont surtout guidés par leur projet professionnel. Viennent ensuite les étudiants de passage (10 %) qui « ne se projettent pas au-delà d’une ou deux années à l’université », tandis qu’une dernière catégorie (5 %) montre des étudiants fragiles et peu motivés, qui ont choisi l’université mais abandonneraient très largement l’université s’ils trouvaient un emploi stable.
A travers cette typologie, les universités espèrent davantage repérer les étudiants susceptibles de décrocher, et mieux les accompagner.

Facteurs de décrochage

S’intéresser ainsi au décrochage à l’université n’est pas nouveau. Cependant, les critères d’analyse s’affinent peu à peu : « traditionnellement, les études prenaient surtout en compte le parcours scolaire antérieur de l’étudiant et les facteurs socio-démographiques (conditions de vie, milieu social…), explique Danielle Carré, responsable de l’OVE de l’université Toulouse 1 Capitole. Aujourd’hui, on regarde aussi les représentations qu’ont les étudiants de l’université, leurs choix d’orientation, la façon de les inciter à fournir plus de travail personnel… L’objectif étant de proposer des dispositifs pour les aider. »
Dans cette perspective, certains membres des observatoires suggèrent de s’interroger non seulement sur le profil de l’étudiant, mais d’intégrer davantage de variables liées aux universités elles-mêmes et à la façon dont celles-ci accueillent les étudiants.

Cependant, cela suppose d’aborder la question de l’organisation des établissements, souvent complexe pour les nouveaux étudiants, ainsi que celle de l’évaluation des enseignements. Or, il n’est pas sûr que le monde universitaire français soit encore prêt à ce changement de mentalité…


Sophie Blitman | Publié le

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