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"Internez-nous ! Vos (futurs) médecins généralistes témoignent" : les bonnes feuilles du livre d’étudiantes en médecine

Virginie Bertereau
Publié le
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Couverture d'"Internez-nous ! Vos (futurs) médecins généralistes témoignent"
Couverture d'"Internez-nous ! Vos (futurs) médecins généralistes témoignent"

Les études de médecine : un long fleuve pas toujours tranquille. Quatre internes partagent leurs anecdotes parfois violentes, parfois belles et émouvantes, dans "Internez-nous ! Vos (futurs) médecins généralistes témoignent" (édition BoD). Du choix de leur spécialité au passage de leur thèse, EducPros vous en livre quelques extraits.

être médecin généraliste

Le pourquoi du comment

[...] Il y a ceux qui choisissent vraiment d'être généralistes. Ils en ont marre de l'hôpital, de l'usine à patients, de la pression hiérarchique, de la non-considération, de l'hyperspécialisation, de la lutte permanente avec les autres médecins, les autres professionnels de santé, les patients même...
C'est le choix de la liberté, oui, on prend médecine générale par soif de liberté, suivant un imaginaire peut-être un peu naïf et utopique de liberté d'agir, avec bien sûr la conviction que le médecin généraliste, le médecin de famille, c'est Le médecin avec un grand "L", celui que l'on va voir en premier, quoiqu'il arrive, celui que l'on retourne voir dès qu'on sort de l'hôpital car on n'a rien compris à tout ce que les autres ont pu nous raconter là-bas, celui qui écoute, qui met des mots sur les maux sans forcément y mettre des médicaments, celui qui suivait déjà mamie et qui voit maintenant Léo depuis qu'il est né, celui qui sait un peu de tout sur tout et qui fait les liens. Les liens avec les autres médecins, les liens avec la famille, avec les maisons de retraite, avec l'assistante sociale, avec l'employeur, avec la maîtresse d'école...

Et puis il y a ceux qui ne choisissent pas vraiment. Ils ne savent pas trop quoi choisir, même s'ils ont un choix possible vers d'autres spécialités. Ils se disent que dans médecine générale, il y a général, et que tout les intéresse, alors, pourquoi pas ? Il paraît qu'aujourd'hui on est mieux formé et qu'on est capable de plein de choses...

Enfin, il y a ceux qui n'ont pas le choix, qui sont dans les derniers à l'internat ou qui ne peuvent pas changer de ville. Ils signent pour médecine générale en se disant : "Merde, putain ! Qu'est-ce que je fous ? Médecine générale ? De toute façon, je ne peux ni redoubler ni arrêter maintenant ces études déjà trop entamées, qu'est-ce que je pourrais faire à la place ? Rien. Je n'ai pas envie, je vais me faire chier... Moi qui voulais faire de la neurochirurgie, à cause de ce concours à la con..." La suite de ces histoires est aussi vaste que variée. Certains y trouvent leur compte, d'autres sont ravis et finalement épanouis, certains arrêtent tout, d'autres s'orientent tant bien que mal vers des horizons plus spécialisés.

A.M.

La fac

Au coin avec un bonnet d'âne !

La faculté est comme une grande dame qui nous forme, nous conseille, fait de nous des apprentis docteurs, mais il faut bien le dire aussi, qui nous embête. Une fois internes, on pense en avoir fini avec elle. On pense qu'elle va nous laisser tranquilles et qu'enfin on bossera pour nous et seulement pour nous. Quelle méprise ! Des cours, parfois obligatoires, où il faut impérativement justifier de son absence sous peine d'avoir de gros pépins. "Obligatoire", c'est bien ce mot qui nous embête. Comme si à 25 ans, on pouvait encore supporter ce mot. Comme si, avec quasiment 20 années d'études derrière nous, on pouvait apprécier d'être surveillés comme des adolescents de 14 ans.

Lorsqu'on choisit médecine, on sait qu'on en prend pour 10 ans, mais tout de même. La faculté est rigide et c'est bien là le problème. Notre cursus doit être tracé et filer droit. Tout acte qui s'éloignerait de cet impératif est quasi criminel. Alors, hors de question de manquer les cours obligatoires, sous peine de ne pas être "validé", en somme de ne pas pouvoir être docteur. Rien que ça !

Par ailleurs, mission presque impossible de réaliser des formations complémentaires dans des domaines qui nous intéressent, si cela entrave, ne serait-ce que d'un iota, notre cursus à la faculté. Bon nombre sont les internes qui se sont fait refuser une formation sous prétexte qu'ils allaient manquer quelques cours "obligatoires". Alors, oui, ça nous agace. [...]

L.B.

Lorsqu'on choisit médecine, on sait qu'on en prend pour 10 ans, mais tout de même. La faculté est rigide et c'est bien là le problème

L'hôpital

Le grand bain

Quelle excitation le premier jour où on met le pied à l'hôpital ! Même si ça arrive assez vite dans le cursus (dès la deuxième année), un des moments les plus marquants reste le premier jour en tant qu'interne. Je me souviens que je n'avais pas dormi de la nuit la veille, trop excitée et un peu angoissée, il faut bien l'admettre, par ce nouveau statut. Tôt le matin, dans mon bus, je repassais dans ma tête mes études, ces six dernières années, les bons moments, les coups durs. Tout ça sur “Stairway To Heaven” de Led Zeppelin, un coup à chialer quoi ! Pas mal d'émotion, c'est vrai, et un brin de fierté. Parce qu'enfin, j'étais "médecin", presque pour de vrai. Sauf que la veille, j'étais encore externe, et ça, c'est dingue. Tu te réveilles un matin et tu dis : "Ah là, ça déconne plus, il va falloir assurer."

J'arrive à l'hôpital, on est cinq internes. Par chance, j'en connais déjà deux, on était dans la même fac. Ça me rassure. Le reste est flippant : le chef de service nous accueille, nous explique notre rôle, l'étendue du travail à accomplir, notre responsabilité. Ça paraît impossible, mais je me dis : "Allez, jusqu'à maintenant, j'ai réussi..."

On me parle alors de prescrire des chimiothérapies, d'être toute seule la nuit à gérer le service des urgences. Et là, je me dis : "Non mais stop, pourquoi moi ! Je suis bien trop petite pour faire tout ça, laissez-moi tranquille !" Mais impossible de revenir en arrière, il faut se lancer. À partir de là, les heures de travail à l'hôpital s'enchaînent, les patients défilent, les larmes coulent, les amitiés naissent, nos petits cerveaux déjà bien garnis n'en finissent pas d'accumuler des informations nouvelles. Parfois ça déborde. Parfois on craque. Mais on se soutient. Nous cinq, on s'entraide, on sèche nos larmes et on repart. Oui, c'est dur. Mais génial en fait. On doit être un peu maso. Puis six mois plus tard, la fin du stage arrive, il faut partir, dire au revoir à tout le monde. Les larmes coulent à nouveau.

L.B.

Les post-it

Été 2012, stage aux urgences gynécologiques dans un grand CHU parisien. Internes de médecine générale et internes de gynécologie-obstétrique mêlés. Mais nous comprenons vite que notre rang social n'est pas tout à fait le même dans le service. À titre de comparaison, au Moyen Âge, nous aurions été les serfs et eux les seigneurs.

Un peu naïves, on a quand même mis deux mois à réaliser qu'il y avait "l'apéro du service" organisé tous les jeudis soirs, auquel nous n'avions, bien sûr, jamais été conviées. Par contre, nous étions cordialement invitées à descendre les poubelles le lendemain !

À la tête de ce royaume, une ribambelle de médecins, les "rois" du service, que nous, pauvres internes de médecine générale, ne pouvons contacter directement. On a bien essayé pourtant les 15 premiers jours, mais on nous a bien fait comprendre qu'il fallait respecter la hiérarchie. Le serf parle au seigneur. Le seigneur parle au roi. Le roi répond au seigneur. Et le serf tente malgré tout de rester impliqué. Au final, on a quand même réussi à trouver un moyen de communication avec nos chers rois : le post-it. Tous les dossiers des patientes que l'on voit aux urgences sont relus par un chef le lendemain matin. Certains dossiers nous reviennent avec un petit commentaire noté sur un tout petit post-it. C'est l'unique lien que nous avons avec les médecins du service.

Ou comment apprendre la gynécologie sur un morceau de papier de 3 cm sur 4. J'ignorais que le post-it avait un tel pouvoir pédagogique...

L.B.

On nous a bien fait comprendre qu'il fallait respecter la hiérarchie

Salarié ou étudiant ?

Le statut de l'interne est (un peu) vague.

Encore étudiant ? Peut-être : cours à la fac, frais d'inscription, carte d'étudiant... Mais pas autant de vacances qu'un réel étudiant, et un vrai métier à plein-temps tout de même ! Vous me direz "super, les réduc et les entrées gratos" sauf qu'à presque 28 ans, c'est fini tout ça !

Plutôt salarié alors ? Peut-être : un (vrai) salaire, la Sécurité sociale, cinq semaines de congés payés annuels, des feuilles de paye... Mais par contre, pas de contrat signé avec qui que ce soit.

Alors étudiant ou salarié ? On a demandé ce qu'on était réellement. Aux bonnes personnes même. La réponse : personne ne sait.

L.B.

La thèse

Qui veut de moi ?

Un jour, il a bien fallu que je m'occupe de ma thèse. J'ai d'abord essayé de voir comment les autres se débrouillaient. La plupart ont eu la chance de rencontrer à un moment donné quelqu'un qui leur a proposé un sujet, les autres galèrent... Je suis plutôt dans la deuxième catégorie. J'ai fini par choisir un sujet, il ne me restait plus qu'à trouver un directeur de thèse.

Deux possibilités : convaincre un médecin disponible mais qui n'a jamais ou presque suivi de thèse, ou convaincre un des médecins du DMG (Département de médecine générale), overbooké par ses activités extra-médicales, qui suit dix thèses en même temps, mais qui sait (à peu près) de quoi il parle.

Je préférais la deuxième possibilité. Le problème était que, n'ayant jamais trop aimé m'attarder à la fac, je ne connaissais personne. Je me suis donc renseignée auprès d'autres internes, auprès de mon tuteur, qui m'a gentiment dit qu'il ne voyait pas en quoi mon sujet pouvait faire l'objet d'une thèse – sans me conseiller davantage –, et auprès de toutes les personnes qui pouvaient de près ou de loin m'orienter.

Au bout de plusieurs semaines, je commençais sérieusement à m'inquiéter et à me dire que je ne m'en sortirais pas, quand enfin, on m'a donné le nom d'une personne qui pouvait être intéressée. J'ai récupéré son mail, j'ai dû insister pour avoir une réponse, et j'ai obtenu un entretien. J'y suis allée un peu stressée, heureusement, ça s'est très bien passé et j'ai trouvé mon directeur de thèse.

M.L.

Vous avez dit médaille ?

"Félicitations, vous recevez le titre de Docteur en médecine, avec en plus une médaille d'argent !"
Ah une médaille ? Mais elle sert à quoi celle-là ? Personne ne m'en a parlé ! C'est gentil dis donc !
"Mais attention, pour pouvoir valider cette médaille, il faut que vous publiiez votre thèse sous forme d'article scientifique dans une revue !"
Ah, je me disais bien... quand y en a plus, y en a encore...

A.M.

Thésez-vous !

Je ne comprenais plus vraiment ce qui se passait. Chacun leur tour, les six membres du jury prenaient la parole : "Alors moi, je l'ai connue il y a trois ans... blablabla...", "Moi, il est vrai que son stage fut difficile...", "Je pense que c'était l'une de mes plus brillantes internes... ", "Moi..."... Je ne savais plus si je devais sourire, acquiescer, répondre, me taire. J'avais juste envie de leur dire merci, mais taisez-vous ! J'aimerais bien faire mon topo, présenter mes diapos et allez boire un coup, que tout ça soit terminé et qu'on n'en parle plus !

C'est à mon tour de parler. Et là... rien. Rien ne sort. Je connais mon sujet par cœur, plus de deux ans que je bosse dessus. Des nuits entières passées à écrire, corriger, relire... à en avoir la nausée (en plus de celles provoquées par ma grossesse).

Je réalise qu'une fois commencé, mon speech va durer tout au plus 20 minutes, et qu'une fois terminé, ce sera fini. Le point final de ces 10 années d'études. Je regarde les membres de mon jury, choisi avec soin, je regarde ma famille et mes amis qui ont fait le déplacement pour assister à "ça" ("Non mais, quand même, on y croyait plus que t'allais les finir un jour ces études, on veut voir ça !"), et je regarde mon ventre rond et le bébé qui s'y cache.

C'était une belle aventure. Et cette thèse, même si peu de gens l'ont lue ou la liront, c'est un peu de moi que j'archive, que je confie à la BU, aux étudiants qui, peut-être, iront la chercher pour avancer sur leur propre travail. Et puis dans moins d'une demi-heure, on m'appellera Docteur...

"C'est à vous Madame. Vous pouvez commencer."

A.M.

Et après ?

I want to break free

Je n'ai pas la solution aux déserts médicaux. Mais après toutes ces années d'études, je vois enfin le bout du tunnel, alors lorsque j'entends que certaines personnes voudraient changer la règle du jeu en cours de route et me forcer à travailler dans un endroit que je n'ai pas choisi, ne serait-ce que "quelques années", ça me fait froid dans le dos...

Comment je ferais ? Toutes les régions en manque de médecins ne se ressemblent pas, mais j'aurais quand même le risque de me retrouver loin de tout, de ma famille, de mes amis, de mes repères... Et si mon conjoint ne pouvait pas trouver du travail là où je serais ? Et si je me retrouvais seul médecin ou presque, à faire des horaires insupportables ? Et s'il n'y avait pas d'hôpital, de radiologue, de laboratoire, d'infirmières, de spécialistes, de collègues à proximité ? Je crois que je préférerais changer de métier...

M.L.

Couverture d'

Extraits de "Internez-nous! - Vos (futurs) médecins généralistes

témoignent", de Ariane Mussedy, Morgane Lucet, Louise Balas et Bérénice Tilleul, Collection Paroles d'étudiants, BoD, 2013.





Virginie Bertereau | Publié le

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