Laurent Jeannin : "La pratique pédagogique est influencée par la disposition des lieux"

Laura Makary
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Le Harvard innovation Lab
Les lieux d'échanges sont de plus en plus fréquents dans les écoles, notamment dans les "learning centers". À l'image de l'Innovation Lab de Harvard. // ©  Harvard ilab
Les répercussions de la disposition des lieux sur les apprentissages des étudiants sont l'un des objets d'étude de Laurent Jeannin, enseignant-chercheur à l'université de Cergy-Pontoise. Selon lui, l'enseignement supérieur français n'est pas encore totalement converti aux espaces modulaires et flexibles. Interview, en amont de la conférence EducPros du 22 juin sur l'innovation pédagogique.

Dans quelle mesure les locaux et la disposition des lieux ont-ils un impact sur la pédagogie ?

La recherche montre que le lieu, le cadre, l’environnement ont un impact fort sur la pratique. Typiquement, si l’enseignant ne dispose que d’un vidéoprojecteur de basse qualité, sans rideau pour assombrir sa salle, il ne peut pas l’utiliser : l’environnement conditionne la pratique. De même, si l’on se trouve dans une université datant des années 1970, avec une salle de type autobus, où il est impossible de bouger les tables et les chaises, il n’y a pas de liberté de mouvement, pour faire par exemple travailler en groupe les étudiants. L’environnement contraint et enferme alors la pratique pédagogique.

La recherche montre qu’il faut un espace modulaire et ouvert pour encourager la mobilité et la créativité, qui sont à l'inverse empêchées par un lieu trop petit et trop contraignant. Aujourd'hui, beaucoup d'établissements d'enseignement supérieur se tournent vers cette modularité.

Laurent Jeannin interviendra durant la conférence EducPros du 22 juin 2018, qui porte sur l'innovation pédagogique.

Quelles tendances observez-vous dans l'enseignement supérieur, justement ?

Les deux mots clés sont la flexibilité et la modularité. Les établissements privilégient par exemple des amphithéâtres de taille plus restreinte : plutôt 150 places que 700, comme c'était l'usage précédemment. Des petites salles, des alcôves, des espaces de travail.

On voit aussi de plus en plus l'exploitation d'autres lieux, comme les couloirs. Un amphi de 700 personnes nécessite des couloirs suffisamment grands pour évacuer tout le monde, donc comment les utiliser intelligemment ? Certaines universités y ont, par exemple, créé un salade bar, où les étudiants s’installent pour déjeuner. De même, un hall d'entrée peut servir d'espace de coworking.

Autre élément important : l'attention portée au confort de pratique : par exemple une acoustique de qualité, pour bien entendre dans l'amphi, ou une lumière de qualité, pour voir convenablement le tableau, qui sont très importantes dans le cadre de l’apprentissage des étudiants.

Vous comparez cette évolution à celle déjà connue dans le secteur hospitalier. Pourquoi ?

En effet, les hôpitaux ont connu la même évolution il y a vingt ans. Il a fallu trouver un nouveau modèle économique et s’accoutumer à de nouvelles technologies, qui ont tout touché. Aujourd’hui, ce sont les mêmes prérogatives dans l’éducation et l’enseignement supérieur. Avec l'autonomisation des universités, qui gèrent désormais leurs propres bâtiments, les lieux sont souvent en partie loués ou partagés.

La technologie, elle aussi, a beaucoup transformé : chaque étudiant a désormais une tablette, un smartphone ou un ordinateur portable, ce qui était plus rare il y a une dizaine d’années. La normalisation des prises et d'un réseau convenable, l’université les vit au quotidien. Comme à l’hôpital, il faut être capable de penser des structures modulaires, en prenant en compte les ressources disponibles.

Il faut être capable de penser des structures modulaires, en prenant en compte les ressources disponibles.

On voit de nombreuses expérimentations, mais observez-vous réellement une généralisation de ces questionnements ?

On voit fleurir des expérimentations avec du modulaire, par exemple des chaises à roulettes dans une ou deux salles, certes de plus en plus dans les écoles et les universités, mais elles restent des expériences souvent restreintes. Nous sommes loin de la massification à l’échelle de tout l’établissement, car ces équipements coûtent cher. Il n'y a pas de généralisation, ni dans les écoles, d'ingénieurs ou de commerce, ni dans les universités.

Ces questionnements viennent en général d'une personne, ou d'une équipe, qui y sont sensibilisées. Même dans les plans campus, qui prennent en compte l'intégralité du campus, on ne voit que rarement des réflexions poussées sur le lien entre la pédagogie et le lieu.


Laura Makary | Publié le