Loi de programmation de la recherche : des chercheurs manifestent leur opposition

Amélie Petitdemange
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Loi de programmation de la recherche : des chercheurs manifestent leur opposition
La manifestation des chercheurs, étudiants et enseignants contre la LPPR, a rassemblé plusieurs centaines de personnes Place de la Sorbonne. // ©  Amélie Petitdemange/Educpros
REPORTAGE. Des centaines de chercheurs, enseignants et étudiants manifestaient vendredi 12 juin Place de la Sorbonne contre la loi de programmation pluriannuelle de la recherche, examinée au même moment au Cneser. Le vote sur le texte aura lieu le 18 juin prochain.

Des centaines de personnes manifestaient Place de la Sorbonne vendredi 12 juin, à l’appel de syndicats d’enseignants, de chercheurs et d’étudiants. Leurs slogans et pancartes sont clairs : ils demandent le retrait de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR), examinée au même moment au Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser), en vue d'un vote le 18 juin prochain.

5 milliards d’euros supplémentaires

Selon le gouvernement, cette loi planifiant le budget de la recherche de 2021 à 2030 devrait freiner le décrochage de la recherche française. L’objectif, annoncé par Emmanuel Macron mi-mars, est d’augmenter la dépense de recherche annuelle de l’Etat de cinq milliards d’euros en 2030. Cette loi crée également "de nouveaux dispositifs de recrutement" pour renforcer "l’attractivité des métiers scientifiques" et "consolider les dispositifs de financement et d’organisation de la recherche".

Le gouvernement affiche d’autres objectifs à travers cette loi particulièrement dense : création de postes, augmentation des salaires des titulaires débutants, libération de temps universitaire pour la recherche, simplifications administratives, égalité femme-homme…

Si les objectifs sont louables, les moyens sont critiqués par les syndicats. La revalorisation des carrières, par exemple, n’est pas une augmentation généralisée des salaires. Il s’agira d’une revalorisation de certaines primes et d’un "intéressement financier" lié aux recherches en partenariat avec des entreprises.

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Encourager la compétition

Le budget de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance les lauréats d’appels à projets, sera par ailleurs augmenté d’un milliard d’euros d’ici 2027. Pour certains organismes, comme le CNRS, la compétition engendrée par le financement par projets serait bénéfique pour l’excellence de la recherche. La Conférence des présidents d’université (CPU) salue quant à elle "le réinvestissement pour une agence nationale de la recherche aux moyens équivalents à celles d’autres pays".

Mais cette hausse ne fait pas l’unanimité. "Cette logique de financement par appel à projets encourage la compétition plutôt que la coopération", regrette Anaïs Le Fèvre-Berthelot, membre de Facs et labos en lutte.

Rapprochement entre recherche et entreprises

Autre point d’achoppement : les syndicats dénoncent la privatisation graduelle de la recherche. La loi de programmation facilite la mobilité du public vers le privé et la mise à disposition de chercheurs du public auprès d'entreprises privées. Elle encourage aussi les chercheurs à créer des entreprises privées et crée un contrat doctoral en entreprise. Elle développe enfin les financements privés de la recherche en facilitant les conventions avec le privé et les apports du privé via des fondations.

Pour Fadi Kassem, membre du Snes (Syndicat national des enseignements de second degré) et historien, le rapprochement entre la recherche et le privé induit dans la LPPR est dangereux. "Lorsque la recherche est financée par des fonds privés, elle perd en qualité et subit des pressions".

"Si on privatise la recherche, on est livré aux crises financières. C’est un phénomène qu’on observe en Angleterre par exemple, où des chercheurs se font licencier", ajoute Anaïs Le Fèvre-Berthelot.

Lorsque la recherche est financée par des fonds privés, elle perd en qualité et subit des pressions. (F. Kassem, SNES)

La question des recrutements est également épineuse. "La création de poste, c’est de la poudre aux yeux. Les recrutements sont liés aux départs à la retraite. Les effectifs étudiants ne cessent d’augmenter et le nombre de chercheurs de diminuer", affirme Anaïs Le Fèvre-Berthelot.

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Nouvelle voie de recrutement

Le ministère de l’Enseignement supérieur propose une nouvelle voie de recrutement des directeurs de recherche ou des professeurs des universités. Ces contrats de trois à six ans baptisés "tenure track" permettent aux candidats d’être titularisés sans passer par la case maître de conférences ou chargé de recherche, sur décision d’une commission créée à cet usage. Or cette nouvelle voie inquiète aussi les acteurs. "Les chercheurs ne seront plus titularisés en raison de leurs compétences, mais parce qu’ils auront montré patte blanche pendant plusieurs années", regrette Fadi Kassem.

Le gouvernement veut par ailleurs remplacer les CDD par des CDI "de mission scientifique". Des CDI qui n’en ont que le nom, dénoncent les syndicats, puisqu’ils sont signés pour la durée d’un projet.

Conditions de travail précaires

Chan Langaret, venu manifester ce vendredi, témoigne de cette précarité. "Je suis enseignant vacataire depuis 16 ans, ainsi qu’étudiant en thèse et assistant chercheur. Pour postuler à la fonction publique, je dois finir ma thèse. Mais avec mes deux emplois, je n’ai pas le temps !" Selon lui, la France perd ses cerveaux. "Un de mes collègues a enchaîné les petits contrats pendant des années avant de réaliser qu’il n’arriverait pas à être titularisé. Il a abandonné l'idée d'être chercheur pour passer un CAP cuisine. Nous perdons des gens formés pendant des années, qui ont des compétences de recherche et d’enseignement", déplore-t-il. S’il manifeste, c’est pour interpeller sur ces conditions de travail. Il est résigné quant à l’adoption de la loi de programmation de la recherche.

Pourtant, la coordination nationale des facs et labos en lutte n’a pas dit son dernier mot. Elle appelle à un nouveau rassemblement la semaine prochaine, lorsque le projet de loi sera examiné par le CTMESRI (comité technique ministériel de l’enseignement supérieur et de la recherche). Le texte devrait ensuite passer en Conseil des ministres le 8 juillet, pour un vote parlementaire dans la foulée.


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