Parcoursup : des algorithmes locaux pour remettre de l'ordre

Natacha Lefauconnier, Laura Taillandier
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Les universités commenceront l'examen des dossiers de candidatures à partir du 4 avril 2018.
Les universités commenceront à étudier les dossiers de candidatures à partir du 4 avril 2018. // ©  Laura Taillandier
Alors que la procédure Parcoursup a le feu vert définitif de la Cnil pour être mise en place, les universités vont entrer dans le vif du sujet. Objectif : paramétrer leur algorithme pour élaborer un préclassement des dossiers avant d'examiner les candidatures dans le détail. Ou presque.

L'algorithme de Parcoursup peut tourner en toute tranquillité. L'arrêté autorisant la mise en œuvre du traitement automatisé a été publié jeudi 29 mars 2018. Mais avant de laisser à la moulinette nationale le soin d'attribuer une place aux lycéens, ce sont aux universités de mettre les mains dans le cambouis.

Un outil d'aide à la décision

Dans chaque formation, la commission d'examen des vœux, composée par le chef d'établissement, va devoir s'atteler à l'examen des candidatures reçues via Parcoursup. Pour faciliter cette lourde tâche, le ministère de l'Enseignement supérieur met à disposition des équipes sur la plate-forme un logiciel baptisé "outil d'aide à la décision". Une nouveauté présentée aux acteurs de terrain lors de journées de formation sur le Plan étudiants, fin mars 2018.

C'est là que les fameux algorithmes locaux entreront alors en scène. Car si l'outil est le même pour toutes les formations, sélectives ou non, les commissions ont la main sur les pondérations à apporter à chaque critère qu'elles souhaitent prendre en compte. Faut-il donner plus de poids aux notes de terminale ? À certaines matières ? Quelle place laisser au projet de formation motivé ? Faut-il accorder un bonus à certains lycées pour prendre en compte des différences de notation ?

Autant de choix à paramétrer rapidement pour permettre aux commissions d'examiner les candidatures reçues à partir du 4 avril. Puis de proposer au chef d'établissement les réponses à apporter aux lycéens et aux étudiants en réorientation. Ces résultats sont à renseigner au plus tard le 18 mai dans Parcoursup afin que l'algorithme national prenne le relais.

Un préclassement des dossiers

L'outil d'aide à la décision doit donner un premier classement des dossiers de candidature aux commissions. À chaque dossier correspondra ainsi une note finale, censée prendre en compte des éléments quantitatifs (notes) et qualitatifs, comme les éléments de la fiche Avenir (les appréciations sont transformées en une valeur comprise entre 0 et 20).

Extrait de la formation Parcoursup à l'usage des commissions d'examen des vœux. // © Ministère de l'Enseignement supérieur
Extrait de la formation Parcoursup à l'usage des commissions d'examen des vœux. // © Ministère de l'Enseignement supérieur

Charge ensuite à la commission de s'assurer qu'après ce premier classement, il n'y a pas d'ex aequo. Elle doit impérativement départager les candidats qui le seraient. En effet, elles ont pour mission d'ordonner l'ensemble des candidatures reçues. Une exception : lorsque le nombre de dossiers reçus à la fin de la validation des vœux dans Parcoursup (le 31 mars) est inférieur aux capacités d'accueil de la formation. Cela ne signifie pas pour autant que la commission sera déchargée de l'examen des dossiers, puisqu'elle doit transmettre une liste de candidats admis avec, pour chacun d’eux, une réponse "oui" ou "oui, si" (dans le cas des formations non sélectives).

De même si, au départ, lycéens, apprentis et étudiants en réorientation peuvent "être traités et classés différemment", à terme, la commission devra établir un classement unique et donc interclasser les dossiers de ces différentes catégories de candidats.

Une fois que les algorithmes locaux et les commissions auront joué leur rôle, ce sera à l'algorithme national de prendre le relais. Il pourra modifier le classement si ce dernier ne satisfait pas le quota minimum de boursiers et le quota maximum de candidats hors secteur.

Pas de quota pour les "oui si"

En revanche, le ministère insiste : il n'y aura pas de quotas sur les "oui, si". En revanche, la commission peut décider de donner la priorité au "oui" dans son classement des dossiers ou d'interclasser les "oui"et les "oui, si". Avec un risque pour le collectif Rogue ESR, composé d'enseignants du supérieur et du secondaire opposés à la réforme : ne se retrouver qu'avec des lycéens en parcours adaptés à la rentrée.

"Si les enseignants partent du principe qu'ils auront le haut de leur classement, qu'ils donnent beaucoup de 'oui, si', avec les désistements des lycéens, cela pourrait se produire", observe Franck Loureiro, cosecrétaire général du Sgen-CFDT. Tout en nuançant son propos : "Cela ne pourrait concerner que certaines formations dans une université et, dans ce cas, il faudra concentrer les moyens sur ces filières pour mettre en place cet accompagnement."

Autre critique formulée par le collectif Rogue : certains lycéens auront bien une notification négative en fin de procédure, à l'issue de la phase principale d'admission (le 6 septembre) ou de celle de la phase complémentaire (fin septembre). "Les candidats qui n'auront pas obtenu de 'oui' ou de 'oui, si' seront informés qu’il n’a pu être donné une suite favorable à leur candidature compte tenu du nombre de places disponibles dans la formation et de leur rang de classement parmi les candidats retenus", précise la note explicative destinée aux membres des commissions.

Un argument pour les opposants à la réforme, qui dénoncent une "sélection" déguisée. Le Snesup-FSU le 27 mars appelle à ne pas constituer les commissions et à répondre "oui pour toutes et tous". Là où elles sont déjà en place, le syndicat invite ses membres à démissionner collectivement ou à classer les candidats par ordre alphabétique. Un appel "inconscient" pour le Sgen-CFDT. "Si l'on ne procède qu'à un classement et qu'il n'y a pas de 'oui, si', on oublie toute la partie accompagnement de la réforme, nécessaire aux étudiants en difficulté en L1", pointe Frank Loureiro.

Une procédure plus humaine ?

Le ministère se veut formel. "Afin d'ordonner les vœux, il ne saurait être question d'exclure une série de baccalauréat de la liste des candidats et, au-delà des résultats scolaires, d'autres éléments doivent être pris en compte". Mais dans la pratique, certains acteurs s'interrogent. "Compte tenu de l'urgence cette année et du nombre de dossiers, les pondérations sur les points qualitatifs ne seront fixés par les commissions qu'à la marge", déclare un vice-président formation d'une université francilienne.

"Traduire la fiche avenir en points, c'est facile. Pour l'espace de formation motivée, c'est autre chose", ajoute-t-il. Ainsi, dans son établissement, ce vice-président souhaite donner des consignes afin que la lettre de motivation, "marquée socialement, soit prise en compte le moins possible. Quand on voit que des modèles sont proposés sur Internet moyennant finances…"

Des propos atténués par Frank Loureiro, du Sgen-CFDT : "Les personnes qui ont les mains dans le cambouis disent qu'elles ne vont pas se contenter des notes. Le préclassement permet justement de gagner du temps pour regarder dans le détail les dossiers."

La Cnil valide

Pour la Cnil, la procédure Parcoursup est plus humaine que ne l'était APB. Dans sa délibération du 22 mars 2018, la commission souligne l'intervention du recteur, ainsi que la possibilité pour le lycéen de demander un réexamen de sa candidature en cas de circonstances exceptionnelles.

De même, pour la Cnil, la condition de transparence de la procédure est remplie. Elle regrette toutefois que le ministère n'ait pas prévenu préalablement sur la plate-forme Parcoursup de l'utilisation d'un algorithme d'affectation. La Cnil relève aussi que les lycéens auront connaissance de leur position sur la liste d'attente. Une mesure "transparente", mais risquant d'accentuer l'effet "désistement" pour certains acteurs de terrain.

Vers une communication des algorithmes locaux aux lycéens ?

Par le biais d'un amendement voté en commission sur le projet de loi sur la protection des données, le Sénat a souhaité "corriger une entorse aux règles de publicité des algorithmes" dans le Plan étudiants. "Dans l’éventualité où ces algorithmes de classement conduiraient à accepter ou rejeter certains dossiers sans examen, il n’y a aucune raison pour que les établissements n’en fassent pas mention sur le texte de la décision, pour qu’ils ne communiquent pas à l’intéressé, à sa demande, les règles définissant l’algorithme", expose la sénatrice centriste des Bouches-du-Rhône, Sophie Joissains, à l'origine de cette modification.

C'est un changement de dernière minute apporté à la loi ORE qui est ici pointé du doigt : le secret de délibérations. Une commission mixte paritaire doit désormais arbitrer : faut-il communiquer aux candidats ces algorithmes locaux ? Dans sa délibération, la Cnil souligne : "Les établissements d'enseignement supérieur qui recourraient à un traitement algorithmique pour examiner les candidatures qui leur sont soumises devront fournir l'ensemble des éléments permettant de comprendre la logique qui sous-tend cet algorithme."


Natacha Lefauconnier, Laura Taillandier | Publié le