Newsletter

Parcoursup : une nouvelle étape dans le rapprochement entre université et monde du travail ?


Publié le
Envoyer cet article à un ami
Université Paris 2 - Assas -  2012
Avec les attendus, de nouvelles pratiques sociales régissant le passage du lycée vers les universités se stabiliseront. // ©  Camille Stromboni
Sur le site de "The Conversation France", Étienne Maclouf, enseignant-chercheur en sciences de gestion à Sorbonne Universités, analyse le nouveau dispositif national d’inscription à l’université, en pointant les biais de ce système, qui impose des choix éclairés, détermine des compétences et induit un management scientifique des parcours.

En supprimant le recours au tirage au sort qui avait pu être pratiqué les années précédentes dans les formations les plus demandées, et en s’engageant contre la méconnaissance des débouchés, le nouveau dispositif national d’inscription à l’université, Parcoursup, se veut plus rationnel que l’ancienne plate-forme Admission postbac.

Cela suffit-il pourtant à éliminer l’arbitraire des affectations dans l’enseignement supérieur ? Il semblerait plutôt que cet arbitraire ressurgisse sous une autre forme, mieux admise, car conforme au projet d’une société moderne. Le point à travers trois dimensions saillantes de Parcoursup.

La volonté de favoriser des choix éclairés

Parcoursup met en place une série d’outils pour aider les lycéens à réaliser des choix en toute connaissance de cause. Outre un calendrier, des fiches sur les contenus des formations et leurs débouchés, les règles du jeu incluent un système "d’attendus" : les savoirs et les compétences jugés nécessaires à la réussite dans le supérieur ont été définis filière par filière, ce qui servira à départager les candidats en cas de manque de places.

Cette démarche suit le postulat de la décision rationnelle. Dans ce modèle, un individu évalue les conséquences de ses choix, ses chances de succès, ainsi que les différentes normes susceptibles de l’influencer avant de se prononcer.

Cependant, malgré ces bases en apparence solides, l’environnement qui entoure la prise de décision reste incertain, comme l’ont établi différentes expérimentations. Les psychologues américains Eldar Shafir et Amos Tversky ont montré que les étudiants préfèrent reporter une décision tant qu’ils ne connaissent pas l’issue définitive d’une situation, même si celle-ci est prévisible. […]

Les étudiants préfèrent reporter une décision tant qu’ils ne connaissent pas l’issue définitive d’une situation, même si celle-ci est prévisible.

Un individu sommé de prendre une décision qui engage son avenir, avant même d’avoir passé son baccalauréat, sera donc placé dans une situation délicate. De plus, comme avec n’importe quelle plate-forme de recrutement, tout lycéen sait très bien que l’issue de sa candidature sur Parcoursup dépend des choix de ses camarades.

Survient alors le phénomène de la pensée magique, du même ordre que celui qui nous interdit de nous abstenir de voter de peur que tout le monde fasse de même : croire que notre comportement aurait le pouvoir d’influencer celui des autres. Chacun tente de spéculer sur ce que les autres candidats sont en train de penser et de faire. Par nature, Parcoursup demeurera donc opaque pour les utilisateurs, puisque le niveau des attendus dépendra des demandes reçues.

La gestion des compétences comme modèle

Pour éviter le tirage au sort, Parcoursup repose sur un double système de classifications : d’une part, les attendus exigés pour une place disponible ; d’autre part, des attendus détenus par des candidats. […] Or, comment déterminer de manière fiable les attendus correspondant à une formation donnée ? Les directeurs de diplômes sont-ils les mieux placés pour en juger ? Ces derniers ne risquent-ils pas simplement de placer le curseur sur les seules données quantitatives dont ils disposent ?

Et les notes obtenues au lycée sont-elles alors des mesures objectives des attendus ? Ne faudrait-il pas voir plutôt l’étudiant en situation ? Un lycéen médiocre ne peut-il pas se révéler passionné par les cas de droit qu’il aura à traiter ; un autre se découvrir une passion pour les sciences une fois arrivé en amphithéâtre ? Enfin, faut-il éliminer toute forme d’échec à l’université ? L’échec n’est-il pas parfois moteur dans la construction d’une personne ?

Un lycéen médiocre ne peut-il pas se révéler passionné par les cas de droit qu’il aura à traiter ; un autre se découvrir une passion pour les sciences ?

Avec les attendus, Parcoursup met donc en place un système de gestion par les compétences, qui fait déjà l’objet de critiques scientifiques sérieuses dans le champ des ressources humaines. […]

L’idéal d’un management scientifique des parcours

Parcoursup marque une nouvelle étape vers un CV qui se construirait de manière automatique, au gré des formations et des organisations fréquentées. Il suffit d’incrémenter ce CV avec les expériences professionnelles qui sont déjà informatisées, dans les filières en apprentissage par exemple, voire même de les compléter avec des catégories extraites de l’activité des jeunes sur les réseaux sociaux.

En bout de ligne, dans cet idéal d’un management scientifique des parcours, pour un pilotage performant, un jeune n’aurait ensuite plus qu’à cocher parmi des propositions personnalisées, en fonction des critères définis par les universités ou les entreprises. Chacun aurait accès à une vue subjective, définie par le système, des différentes voies possibles pour lui.

Cependant, le CV, censé résumer les compétences et le profil, ne restitue pas la complexité d’une personnalité. En cela, Parcoursup rejoint une limite classique de tout projet de classification du réel. […]
À cela s’ajoutent les effets propres à l’informatisation. Parcoursup organise de fait un marché où se rencontrent une demande (des attendus exigés par les universités) et une offre (des attendus détenus par les candidats).

D’un côté, les universités seront moins vulnérables aux variations démographiques […]. De l’autre, elles seront plus exposées aux fluctuations de leur attractivité relative.

D’après les travaux publiés dans le même ouvrage par Peter Pelzer, les procédures informatisées recréent une forme de hasard impersonnel dans lequel le sort des individus serait aux mains non seulement de "forces contrôlant les transactions", mais aussi d’un "être supérieur", doué de volonté, punissant ceux qui ne répondent pas à ses attentes.

Avec les attendus, de nouvelles pratiques sociales régissant le passage du lycée vers les universités se stabiliseront. D’un côté, les universités seront moins vulnérables aux variations démographiques, puisqu’elles auront la main sur les critères d’entrée. De l’autre, elles seront plus exposées aux fluctuations de leur attractivité relative. Concernant les individus, ceux qui rencontrent le succès escompté durant leurs années de lycée sont susceptibles de se sentir davantage maîtres de leur destinée ; et les autres de trouver les critères légitimes.

Mais tous seront exposés à une incertitude nouvelle : les variations conjointes des souhaits exprimés dans la plate-forme et des critères définis par les universités en réponse. Que les souhaits soient satisfaits ou non à l’issue de la procédure Parcoursup importe peu : l’effet "épée de Damoclès" observé avec des outils de GRH comparables est susceptible de générer des inquiétudes, des incompréhensions voire de la souffrance, pour les lycéens comme pour les personnes qui les accompagnent. […]

Lire l'intégralité du billet

 // © The Conversation
// © The Conversation

| Publié le

Vos commentaires (0)

Nouveau commentaire
Annuler
* Informations obligatoires