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Yves Jean : "Le Plan étudiants va créer un jeu de concurrence entre les universités"

Laura Taillandier
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Université de Poitiers
À la rentrée 2018, faute de moyens, l'université de Poitiers ne proposera pas de "oui, si". // ©  Sebastien Laval
L'université de Poitiers ne proposera aucun attendu local pour ses formations ni de parcours adaptés à la rentrée 2018. Un "choix politique" mais aussi financier pour Yves Jean, le président de l'établissement, qui dénonce une réforme "massue" qui va mettre en concurrence les universités. Entretien.

Dans un courrier adressé à la ministre de l'Enseignement supérieur en décembre, vous faisiez part de vos inquiétudes sur la mise en place de la réforme. Vos craintes sont-elles aujourd'hui calmées ?

Yves Jean, président de l'université de Poitiers. // © Université de Poitiers

Nos inquiétudes sont toujours là, peut-être même qu'elles se sont amplifiées. Nous les avons d'ailleurs réaffirmées, en adoptant en CFVU [commission de la formation et de la vie universitaire] une motion défendant le libre accès à l’université. Cette motion devrait se traduire par un vote du conseil d'administration le 2 mars. La situation dans les universités est aujourd'hui préoccupante et, de ce point de vue, la mobilisation des étudiants a clairement un sens… Nous voyons dans un certain nombre d'établissements la mise en place d'attendus locaux, et pas seulement dans les disciplines en tension, pour sélectionner et choisir les étudiants.

Ma crainte est que ce mouvement de sélection s'amplifie dans les deux prochaines années. Que des établissements se disent : cette université a mis en place ces attendus pour telle formation, et si nous faisions de même ? On va assister à un jeu de concurrence entre les établissements. Des stratégies de différenciation se mettent en œuvre et le paysage universitaire qui se dessine est inquiétant… À Poitiers, nous avons décidé de ne retenir que les attendus nationaux pour l'ensemble de nos formations. C'est un choix politique qui sera le mien durant les deux prochaines années de mon mandat.

Selon vous, le Plan étudiants met donc en place une sélection à l'entrée de l'université ?

Il pose en effet une vraie question quant à savoir si le baccalauréat reste le seul critère pour accéder à l'enseignement supérieur. C'est pourtant essentiel ! Certains élèves, pas épanouis au lycée, se réalisent en venant à l'université quand d'autres, très bons élèves dans le secondaire, se retrouvent en difficulté car ils ne savent pas travailler de manière autonome. Si la situation avait été différente il y a quelques années, bon nombre des personnes qui mettent en place aujourd’hui des attendus locaux n'auraient pas pu accéder à l'université

Admission postbac ne posait aucun problème dans de nombreuses universités de province.

Je crains que, lorsque l'on tirera le bilan de cette réforme, dans trois ou quatre ans, on s'aperçoive que l'université est devenue sélective dans de nombreuses disciplines. Admission postbac ne posait aucun problème dans de nombreuses universités de province. À Poitiers, à la rentrée 2017, nous avons accueilli tous les lycéens sur leur vœu 1. Il n'y a qu'en Staps que la situation était tendue. Cette loi est une massue, totalement disproportionnée par rapport à un problème bien localisé à cette filière. Je m'interroge donc sur le sens de la réforme et sur son calendrier totalement absurde

Vous évoquiez dans votre courrier l'impossibilité de mettre en place la réforme au regard des moyens. Avez-vous eu des garanties financières depuis ?

Je n'ai eu aucune réponse de la part de la ministre à mon courrier. Je ne comprends pas que l'on puisse rester silencieux. Quand mes étudiants ont une interrogation, je leur accorde une réponse… La question des moyens reste centrale. Et je m'interroge toujours sur le mode de financement de la réforme choisi par le gouvernement. Je peux comprendre qu'il y ait des appels à projets dans le cadre du PIA [Programme d'investissements d'avenir], comme c'est le cas sur les écoles universitaires de recherche.

Je m'interroge toujours sur le mode de financement de la réforme choisi par le gouvernement.

Je trouve en revanche inadmissible que l’accueil des primo-arrivants soit soumis à un financement de ce type dans le cadre des nouveaux cursus universitaires et que le gouvernement ne fasse pas le choix de donner des moyens pérennes à l'ensemble des établissements, pour mettre en place les parcours adaptés.

Votre université ne fait pas partie des 17 lauréats de la première vague des nouveaux cursus universitaires. Allez-vous retenter votre chance cette année pour obtenir ces financements ?

Nous allons en effet renouveler l'expérience, nous n'avons pas le choix. Nous allons modifier notre projet. Nous regardons ce qu'ont proposé les lauréats de la première vague au regard de nos objectifs pédagogiques. Notre premier projet était centré sur la formation tout au long de la vie. Nous allons donc le recentrer sur l'enjeu de l’accueil des nouveaux étudiants, la remédiation et l'innovation pédagogique.

Allez-vous mettre en place ces parcours adaptés pour la rentrée 2018 ?

Non, il n'y aura pas de "oui, si" à Poitiers en 2018. Et nous ne mettrons en place ces parcours l'année prochaine qu'au regard des résultats de l'appel à projets. Entre 2012 et 2018, nos effectifs étudiants ont augmenté de 28 % sans aucune augmentation d'emplois. Nous ne lancerons donc la réflexion sur ces dispositifs que lorsque nous aurons des moyens supplémentaires pour le faire.

Dans la motion votée en CFVU, l'université s’engage pour la rentrée 2018 à maintenir les capacités permettant d’accueillir au minimum tous les bacheliers de l’académie. Que cela signifie-t-il ?

Nous avons fait le choix de mettre en place des capacités d’accueil qui sont très supérieures au nombre d'élèves potentiellement concernés. En psychologie, nous avons fixé une capacité à 660 pour permettre aux lycéens de Limoges, qui n'ont pas cette formation, de venir. Là aussi, quelle déception de la part de l'État ! Lorsque la ministre de l'Enseignement s'est déplacée dans la région Nouvelle-Aquitaine, nous l'avons interpellée sur les différences entre les universités. Certaines, qui pourraient accueillir beaucoup plus de lycéens, fixent des capacités particulièrement basses. C'est un choix malthusien de réduction des places mais le ministère ne souhaite pas réguler les choses…

Dans votre courrier, vous craigniez pour la prochaine rentrée une situation tendue dans plusieurs mentions. Comment allez-vous vous organiser pour trier les dossiers dans ces formations ?

En effet, certaines mentions sont susceptibles de ne pas accueillir toutes les candidatures (langues étrangères appliquées, langues, littératures et civilisations étrangères et régionales, Paces, psychologie, science de la vie et Staps). Mais cela devrait bien se passer l'an prochain. En Staps, l'augmentation importante des capacités d’accueil va donner une vraie bouffée d'oxygène. La vice-présidente en charge de la formation travaille sur les modalités d'examen des candidatures en ce moment.

Ce sont les enseignants qui sont en responsabilité de formation qui vont se charger d'examiner les dossiers. Une petite dotation d'heures supplémentaires va permettre de les indemniser. Mais cela ne résout pas la question de fond du manque de moyens humains pour mettre en œuvre cette réforme.

Allez-vous nommer des directeurs d'études ? Quel va être leur rôle ?

Nous n'avons pas encore étudié en détail la question du rôle des directeurs d'études. À Poitiers, ce sont les personnes qui sont déjà en charge des différentes filières qui occuperont cette fonction. Leur rôle a déjà bien évolué depuis la loi LRU de 2007.

Comment allez-vous gérer les étudiants en réorientation dans Parcoursup ?

Je ne suis pas sûr que ce soit un problème. Nous avons déjà eu bon nombre d'étudiants qui se sont réorientés à la fin du premier semestre et je ne pense pas que nous aurons un pourcentage plus élevé pour la rentrée.

Finalement, la réforme va-t-elle changer quelque chose à la rentrée dans votre université ?

Non, elle ne changera rien pour cette rentrée, excepté en Staps, car nous avons augmenté les capacités d'accueil en lien avec l'attribution de postes.

Lire la biographie EducPros d'Yves Jean

Retrouvez les autres entretiens dédiés à la réforme de l'entrée à l'université :

Matthieu Gallou : "Quel effet aura la mention 'en attente' sur les candidats ?"
Manuel Tunon de Lara : "Il faudra deux ou trois ans pour installer les parcours adaptés"
Thierry Paul : "Nous redoutons l'étape du tri des dossiers"


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