L’irruption de ChatGPT bouscule les usages du monde enseignant

Sarah Nafti
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L’irruption de ChatGPT bouscule les usages du monde enseignant
Outil révolutionnaire ou menteur pathologique, les avis sur Chat GPT divergent. // ©  Ascannio/Adobe Stock
La nouvelle intelligence artificielle, ChatGPT, récemment ouverte au grand public, permet de générer des textes qui donnent l’apparence d’avoir été écrits par des humains. Certains enseignants craignent que ChatGPT devienne un outil de triche massif difficile à détecter.

Lorsqu’elle a donné un travail de groupe à ses étudiants de licence professionnelle à la rentrée de janvier, "la moitié du groupe s’était connecté à Chat-GPT", s’est étonnée Cédrine Zumbo-Lebrument, enseignante-chercheuse à l’ESC Clermont Business School.

La version grand public de Chat-GPT, lancée en décembre 2022, rencontre un succès tel que l’outil est régulièrement inaccessible à cause de trop nombreuses connexions. Ce "modèle de traitement automatique de langage" permet de générer des textes qui pourraient être écrits par des humains. Une aubaine pour certains étudiants.

ChatGPT, outil "révolutionnaire"…

Théo Dussourd révise actuellement les concours de la fonction publique et fréquente assidument la Bibliothèque universitaire de la cité universitaire, à Paris. Il a vu débarquer cet outil sur les ordinateurs des étudiants. "ChatGPT a un grand succès auprès des jeunes car il écrit des textes livrables, il est super accessible, avec juste une adresse mail, c’est révolutionnaire", estime le jeune homme.

Mais l’étudiant a aussi vu les limites de l’outil "qui répète un peu toujours le même style de phrase", et "ne va pas au fond des notions". Pour réviser les concours qu’il souhaite passer, il préfère se référer aux manuels. A raison, car on ne peut pas se fier à un outil qui ne donne pas les références nécessaires pour vérifier ses dires.

ChatGPT écrit des textes livrables, il est super accessible, avec juste une adresse mail, c’est révolutionnaire. (T. Dussourd, étudiant)

Le succès de ChatGPT est lié à ses capacités bluffantes : on peut lui demander d’écrire une dissertation, de proposer un plan en trois parties sur tel ou tel sujet, ou même d’écrire dans le style d’un auteur. Et, contrairement au copié collé habituel, il rédige à chaque fois des textes différents, ce qui rend la détection par les logiciels anti-plagiat quasi impossible.

Demain, tous formés dans le métavers ?

…ou "menteur pathologique" ?

L’outil est adopté à une vitesse fulgurante. "Dans une classe, il suffit d’un ou deux leaders qui le connaissent pour qu’une grande partie du groupe l’utilise également, constate Cédrine Zumbo-Lebrument. Bien sûr que des étudiants vont chercher dans cet outil un moyen de faire le travail à leur place, et parfois ils passeront à travers les mailles du filet. Le problème, c’est qu’il est très facile de mal l’utiliser. ChatGPT fait beaucoup d’erreurs, il est indispensable de vérifier ce qu’il écrit."

Mais pour s’en apercevoir, mieux vaut avoir une idée de la réponse à la question qu’on lui pose, ce qui n’est pas toujours le cas des étudiants. "Si ChatGTP était un être humain, on pourrait dire que c’est un menteur pathologique", résume Claire Mathieu, directrice de recherche en informatique au CNRS, spécialiste des algorithmes.

ChatGPT fait beaucoup d’erreurs, il est indispensable de vérifier ce qu’il écrit. (C. Zumbo-Lebrument, ESC Clermont BS)

Elle explique : "ce logiciel fonctionne en cherchant à partir de ce qu’il a appris dans ses vastes bases de données une façon plausible de proposer un texte selon ce que vous lui avez demandé. Il s’adapte également à la conversation que vous avez avec lui. Mais il ne connaît pas la signification des mots qu’il utilise."

Ce qui fait que ChatGPT peut écrire des textes qui n’ont pas de sens, se contredire d’une phrase à l’autre, voire inventer des notices bibliographiques qui auront l’apparence de la réalité dans leur construction, mais qui n’existeront pas. "Il produit des choses qui sont étonnamment raisonnables du point de vue rhétorique", mais il ne faut pas se laisser prendre à "ce monde d’illusion", estime ainsi la chercheuse.

Intégrer cette IA dans les pratiques d'enseignement et de recherche

Face à la panique qui saisit une partie du monde enseignant, Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l’information à l’université de Nantes relativise : "Ces technologies sont là, elles vont sans doute progresser encore rapidement dans leur capacité d’imiter et vont s’installer dans nos vies."

Autrement dit, nul autre choix que de faire avec, "comme en leur temps les arrivées de Wikipédia, de Google et des réseaux sociaux ont pu bousculer nos usages". Alors autant "arriver à les intégrer dans nos pratiques d’enseignement et de recherche" et en faire un "allié plutôt qu’un ennemi".

Ainsi, ChatGPT peut permettre "d’expliquer le fonctionnement d’un réseau de neurones, apprendre comment les IA sont entraînées et pourquoi avec une technologie aussi élaborée, elles peuvent écrire des âneries phénoménales…", considère Olivier Ertzscheid.

Les grandes écoles font le pari de l’intelligence artificielle

La massification de l'usage de ChatGPT, une aubaine pour repérer la triche

Selon lui, la massification de l’usage tant redoutée rendra plus facile la détection de triche : "sur 300 étudiants, si un seul l’utilise, il passera sans doute à travers, mais s’ils sont 20 ou 30 à avoir des copies similaires, l’enseignant le verra forcément."

Ces technologies sont là, elles vont sans doute progresser encore rapidement dans leur capacité d’imiter et vont s’installer dans nos vies. (O. Ertzscheid, université de Nantes)

Cédrine Zumbo-Lebrument remarque par exemple que "la façon d’écrire de ChatGPT n’est pas celle de (ses) étudiants" : "il n’y a aucune faute d’orthographe", et "le registre est bien plus soutenu que celui qu’ils utilisent lorsqu’ils m’écrivent des mails par exemple, ou lors d’un devoir sur table."

Amener les enseignants à modifier leurs pratiques

L’irruption de ChatGPT risque fort d’amener les enseignants à modifier leurs pratiques. "Ce sera dans notre rôle de rendre explicite son fonctionnement suivant le niveau et le cursus", estime Olivier Ertzscheid.

Pour Julien Gossa, maître de conférences en informatique à l’université de Strasbourg – qui s’attend déjà à recevoir de nombreuses lettres de motivation Parcoursup générées par ChatGPT – cet outil interroge le fondement même de ce qu’est un examen, et le sens qu’ont les critères d’évaluation : "sous la pression de la réussite, il sera raisonnable, pour un étudiant qui n’a pas compris le cours, de l’utiliser".

Dès lors comment noter des étudiants qui disposent de tels outils ? Et pourra-t-on demain continuer à fonder l’attribution de diplômes sur la seule base de notes ? "Cela interroge sur la pertinence de l’évaluation normative, et nous bouscule. Un étudiant peut donner l’apparence d’avoir appris quelque chose, il peut mentir sur son CV, mais s’il s’agit de lancer une fusée, ou de faire tourner une centrale nucléaire, cela ne suffira pas !", estime le maître de conférence.

Pour Claire Mathieu, l’irruption de ChatGPT dans nos pratiques est un peu similaire à celle des calculatrices pour les sciences. Demain, les synthèses de textes seront peut-être réalisées par des IA, rendant cette compétence inutile. Mais ChatGPT est un outil nouveau, dont les futurs usages, positifs comme négatifs, ne sont pas encore totalement appréhendés. "C’est une machine à rhétorique, qui remet en question l’importance de ces textes un peu vides que l’on produit", considère Claire Mathieu.

Et l’humain reste – pour l’instant – indispensable dans la recherche de sens et de vérité.


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