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La pédagogie par le numérique, un nouvel enjeu pour les enseignants

Sophie Blitman
Publié le
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digital natives
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Comment utiliser les outils numériques dans la formation : la question est au centre des Journées du e-learning, qui se déroulent à Lyon les 26 et 27 juin 2014. Titulaire d'un doctorat sur les usages du numérique chez les jeunes de 16 à 25 ans, et actuellement ATER (Attachée temporaire d'enseignement et de recherche) à l'université de Paris-Est Marne-la-Vallée, Nathalie Tingry pointe le hiatus entre la supposée aptitude naturelle au numérique des étudiants et leurs pratiques réelles.

Nathalie Tingry, auteur d'une thèse sur les usages du numérique chez les jeunes de 16 à 25 ans // DRDans vos recherches, vous remettez en cause l'idée selon laquelle les jeunes, ceux qu'on appelle les "digital natives", sont naturellement à l'aise avec le numérique. Pourquoi ?

La biologie montre qu'il n'existe pas d'aire dédiée au numérique dans le cerveau, comme il en existe pour la lecture ou les mathématiques, qui sont apparues progressivement au cours de l'évolution. Le cerveau se modifie au gré des progrès techniques mais le numérique fera-t-il partie de ce mouvement ? Nous n'en savons rien pour le moment.

Dès lors, il est clair que les compétences numériques ne sont pas innées. Les jeunes doivent mettre en place dans ce domaine un processus d'apprentissage, comme le font leurs aînés.

Malgré tout, il est indéniable que les jeunes ont des capacités d'usage des outils numériques que certains adultes n'ont pas, en raison de leur contact privilégié, dès la naissance, avec ces techniques. C'est d'ailleurs à mes yeux la seule spécificité de la génération dite Y. Les bébés sont des éponges et ils acquièrent l'agilité numérique avec la même facilité qu'ils apprennent de nouvelles langues. Pour moi, il s'agit d'une question de temporalité, pas de génération.

Les jeunes ont-ils conscience de leurs compétences dans le domaine du numérique ?

Oui, et même peut-être un peu trop… Ils ont intégré le discours de la société sur les "digital natives", largement relayé par les médias, selon lequel ils maîtrisent les nouvelles technologies. Dès lors, quand on les interroge, ils disent avoir des capacités très élevées en la matière et pensent, par exemple, ne pas avoir besoin de cours d'éducation à la recherche d'information sur Internet.

Mais quand on les met en situation, les résultats ne sont pas toujours satisfaisants… C'est ce qui ressort en tout cas des expérimentations que j'ai pu faire dans le cadre de mes recherches qui, si elles portent sur de faibles échantillons, donnent des pistes d'étude intéressantes.

Au-delà du sentiment de maîtriser les outils numériques, les jeunes ont-ils envie de davantage les utiliser au cours de leurs études ?

Pas forcément. Ils sont intéressés par un peu de e-learning en amont d'un cours ou autour de notions très théoriques, sans souhaiter passer à une école ou une université totalement numérisée : ils veulent aussi avoir un enseignant pour les diriger, répondre à leurs questions.

La séparation entre les sphères publique et privée est très forte chez les 16-25 ans. Ce n'est pas parce qu'ils sont tout le temps sur Facebook qu'ils vont intégrer un groupe du réseau social pour travailler. Surtout si on le leur demande d'ailleurs ! Car on fait alors intervenir une notion de pouvoir, d'évaluation, et l'on retombe dans le schéma pédagogique de l'enseignant sachant qui transmet des connaissances.

Les jeunes sont intéressés par un peu de e-learning en amont d'un cours ou autour de notions très théoriques, sans souhaiter passer à une école ou une université totalement numérisée

Ce qui ne correspond pas vraiment à votre conception de l'enseignement…

Non, je considère plutôt l'enseignant comme un facilitateur, qui vient en appui des apprentissages que se construisent les étudiants. On entend beaucoup dire qu'il faut rendre les jeunes vraiment actifs mais ce n'est pas toujours le cas sur le terrain… La pédagogie universitaire reste largement traditionnelle, et encore une minorité d'enseignants travaillent en mode projet, qui n'est d'ailleurs pas toujours accepté.

Il faut dire que la question du statut est essentielle en France. D'où la réticence de certains enseignants à devenir des "accompagnateurs pédagogiques". Or, cette notion d'accompagnement prend tout son sens dans le monde numérique.

Comment les pratiques peuvent-elles évoluer ?

La question n'est pas de former les enseignants au numérique, mais à la pédagogie par le numérique. Les nouvelles technologies peuvent être fabuleuses, à condition d'être utilisées à bon escient.

Dans cette perspective, parce qu'elles ont l'ambition de former aux usages, les Espé (Écoles supérieures du professorat et de l'éducation) sont peut-être le lieu où l'on peut faire bouger les choses.

Les JEL (Journées du e-learning) sous le signe de la qualité
"La qualité au profit de l’apprentissage, pour une approche itérative" : tel est le thème retenu pour la 9e édition des Journées du e-learning, organisées par l'université Lyon 3, les 26 et 27 juin 2014.
Consulter le programme.

 


Sophie Blitman | Publié le

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Devauchelle Bruno.

Je trouve que ce travail intéressant comporte un biais méthodologique : 12 entretiens, et 850 répondants numériques à un questionnaire c'est oublier les pratiques réelles. En 2003, pour ma propre thèse j'avais fait passer 225 questionnaires suivis de 225 entretiens d'explicitation devant machine pour faire verbaliser les compétences déclarées des jeunes. La principale surprise observée, dès 2003 est que les jeunes (primaire et collège dans ma thèse) disposent de bien plus de compétences qu'on ne le pense mais surtout qu'on ne le croit, contrairement à ce que l'on a l'habitude d'entendre dans les propos universitaires qui eux mêmes vont contre les propos du grand public qui observe au quotidien cette différence. Ce qui par contre est net, c'est la fracture d'usage qui se creuse, en particulier à partir de la moitié du collège, quand les jeunes le compare à la vie sociale hors monde scolaire... et cela on en parle trop peu, alors qu'il y a là un vrai problème social et un bel objet de recherche...

NIZON.

Le savoir n'est plus dans la t^te de l'enseignant , mais sur internet, la dextérité des outils numériques est mieux maitrisée par les Y que par l'enseignant, que reste t il à l'enseignant ? être humble, accepter que un élève puisse en connaitre plus que nous sur tel ou tel thèmes, et reconnaitre que notre rôle n'est plus de transmettre un savoir mais d'animer une communautés d'élèves pour les faire travailler en intelligence collective , et que le travail de recherche et surtout l'outil de restitution de Type "spiral" de l'université LYON 1 ou mind mapping de trente cerveaux en parallèle est aujourd'hui la seule méthode pour que chacun s'enrichisse d'avantage à chaque FFP, en abandonnant les structures trop rigide des cours traditionels , pour éviter que chaque élève ne passe plus son temps a gérer son mur Facebook sur son smartphone pendant les cours . Marcel Nizon Enseignant en management des outils numériques à L'IDRAC Nantes

Dominique Laredo.

Le numérique est déjà présent dans la pédagogie, dans des proportions variables et avec des effets qui sont tout aussi variables. Parvenir à développer les compétences intellectuelles des étudiants en utilisant les outils numériques relève d’une véritable démarche pédagogique et professionnelle, où l’enseignant doit démontrer sa propre aptitude à suivre l’évolution des techniques et des mentalités tout en maîtrisant les bases fondamentales du savoir à transmettre et à développer. Numérique appliqué à la pédagogie, pédagogie numérique ? Pédagogie tout cours, ancrée dans son temps et riche de tout ce qu’elle saura intégrer judicieusement.

JYJ.

De même, il faut enfin reconnaître que la Pédagogie Universitaire Numérique est une spécificité, et qu'elle s'enseigne, s'apprend et est un objet de recherche. Non, l'expérience de la formation n'en donne pas la compétence, et non, l'utilisation du numérique n'implique pas la qualité et la pertinence dans les apprentissages. Il faut dans toutes les universités des Centres de Développement Pédagogiques et/ou des Services Universitaires de Pédagogie, qui ne sont pas dépendant de l'informatique ou du numérique mais au contraire qui peuvent les utiliser à bon escient pour la qualité des apprentissages.

JYJ.

Bonjour, C'est pour cela que je propose depuis quelques années de travailler sur le concept de "Digital Naïves" et même de "Harry Potter du numérique"... La fréquentation des jeunes (et très jeunes) pour leur parler de numérique depuis 20 ans m'a fait prendre conscience de l'ampleur et de la gravité du problème, qui ne peut être résolu que par la reconnaissance de l'Informatique comme une Science et qu'elle soit enseignée dès le primaire et dans le secondaire par des enseignants certifiés et qualifiés. Voir pour cela le travail de l'EPI/ITIC et l'ISN.

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