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Affaire Wauquiez : Bernard Belletante défend la liberté d'expression au sein d'EM Lyon

Cécile Peltier
Publié le
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Bernard Belletante
Bernard Belletante défend l'idée d'une école agora, ouverte sur le monde. // ©  Stephane AUDRAS/REA
Un tsunami médiatique s'est abattu sur l'EM Lyon, depuis que des propos au vitriol, tenus par Laurent Wauquiez dans le cadre d'un cours donné à l'école, ont fuité, vendredi 16 février 2018. Le directeur général de l'école de commerce, Bernard Belletante, revient pour EducPros sur cette gestion de crise.

Les propos tenus par Laurent Wauquiez dans le cadre d’un cours à l’EM Lyon, et diffusés vendredi 16 février 2018 dans l’émission "Quotidien" sur TMC, défraient la chronique. Comment réagissez-vous à cette situation de crise inédite ?

C’est un événement inédit par la concentration des sollicitations médiatiques, mais c’est tout. Il faut garder la tête froide. Il peut y avoir de vraies crises dans une école qui mettent en cause sa survie ou des drames humains, ce n’est pas le cas ici. La question que nous nous sommes posée avec toutes les équipes, c’est : "Sommes-nous fidèles à notre mission et notre métier ?" Et là-dessus, la réponse est : "Oui".

Lorsque j’ai appris ce qui s'était passé par les réseaux sociaux, en début de week-end, ma première réaction a été de téléphoner à la direction des programmes et aux responsables de la communication, avec lesquels nous avons analysé ce qui sortait. Je suis également entré en contact avec les étudiants pour comprendre ce qui s’était passé, puis avec ma gouvernance.

Sur cette base, nous avons défini notre position, qui est celle que j’ai toujours tenue, et qui consiste à dire que l’EM Lyon est une agora.

Qu'entendez-vous par "agora" ?

Chaque année, l'école accueille 500 personnalités extérieures – artistes, sportifs, chefs d’entreprise, syndicalistes, etc. –, de toutes sensibilités, tant qu’elles respectent les valeurs républicaines.

Lorsqu’un intervenant rentre dans une salle de classe à l’EM Lyon, il dispose d’une totale liberté d’expression, avec la possibilité pour les étudiants de débattre et de le contredire. C’est également vrai pour les professeurs de l’école, et je tiens fondamentalement à cette liberté de parole !

Nos étudiants ont besoin de se frotter à toutes sortes de personnalités et d’idées. Demain si Jean-Luc Mélenchon a envie de venir, il est le bienvenu !

Si Jean-Luc Mélenchon a envie de venir, il est le bienvenu !

Pourquoi avoir attendu plusieurs jours avant de communiquer ?

Il y a eu un tel brouhaha médiatique que, dans un premier temps, nous avons décidé de ne pas bouger. Nous aurions été inaudibles. Depuis deux jours, nous avons commencé à nous exprimer car nous estimons être davantage en mesure d’expliquer pourquoi une école de management, qui ne forme pas que des techniciens, doit être ouverte au monde.

Vous semblez prendre tout cela avec philosophie. Cependant, j’imagine que vous avez dû recevoir des plaintes de certains parents…

Oui ! Il y a toujours des réactions épidermiques en fonction de la sensibilité politique des gens. J’ai un professeur qui publie dans "Libération", un autre dans "Marianne", je reçois des lettres des parents, mais c'est la liberté d’expression. Si demain, on m'empêche de l’exercer, je change de métier.

Si ce n’est la tribune reprise dans la presse, qui aurait pu être écrite par le service presse d'une école, peu d’étudiants s’expriment…

Non, cette tribune est bien une initiative d’étudiants qui l’ont d’abord publiée sur un blog. Et nos étudiants s’expriment : regardez sur Twitter, Facebook… Certains m'écrivent des mails…

Vous avez déclaré avoir contacté les étudiants pour comprendre ce qui s’était passé. Qu’en est-il ressorti?

Rien, si ce n'est que le cours s'était bien passé.

Laurent Wauquiez, qui assure avoir été enregistré à son insu, a déclaré vouloir porter plainte auprès du CSA. Comment réagissez-vous ?

C’est sa décision.

Cependant, dans la lettre diffusée aux étudiants lundi 19 février, vous rappelez qu’enregistrer quelqu’un à son insu est illégal et contraire à l’esprit "early maker". Et, dans le même temps, vous avez affirmé que vous ne mènerez pas d’enquête interne. Pourquoi ?

Nous sommes une école. Nous sommes d'abord là pour former, apprendre aux étudiants à se construire, à évoluer… C’est pourquoi, nous allons en profiter pour monter d’ici quinze jours à trois semaines, un module de formation sur le thème "responsabilité et confidentialité", à la fois d’un point de vue sociologique et philosophique.

Un jour, nos diplômés seront des managers qui discuteront avec les partenaires sociaux, lanceront des prototypes, des dossiers sur lesquels la confidentialité sera cruciale.

Nous allons monter un module de formation sur le thème "responsabilité et confidentialité".

À l’heure du numérique, n’est-ce pas un peu utopique que de respecter cette confidentialité ?

Quand j’accueille les étudiants de première année, je leur dis : "Quels sont ceux qui ont éteint leur téléphone ?" 80 % lèvent la main. Ils ont un réflexe ancien. Moi je leur dis : "Rallumez-le et connectez-vous au monde".

Pour autant, pour qu’une école soit une agora, il faut que ses dirigeants assurent aux étudiants et aux intervenants leur liberté de parole, sinon, c’est juste une belle parole. La solution, c'est de demander à un intervenant quel degré d’ouverture au public il souhaite, et de le respecter.

Allez-vous laisser Laurent Wauquiez continuer de s’exprimer devant vos étudiants ?

Je ne peux pas encore vous répondre. À l’EM Lyon, tous les cours et les interventions donnés à l’école – à l’exception des conférences d’une heure ou deux –, sont systématiquement évalués par les étudiants et par un comité de programme qui se penche sur les cours mal évalués.

J’attends de connaître les résultats de cette procédure, avant de m’exprimer. Sachant que les premières évaluations reçues par Laurent Wauquiez fin 2017 étaient bonnes… Pour moi, l’acteur clé, c’est l’étudiant. Je suis en contact avec eux, et c’est leur position qui sera déterminante !

N’y a-t-il pas également ici pour vos étudiants matière à réfléchir à l’éthique de la parole politique ?

La sincérité de la prise de parole est déjà abordée dans nos cours d'éthique. C’est une notion d’autant plus importante qu’elle est comprise différemment selon les régions du monde. L’exigence de transparence du monde WASP (White Anglo-Saxon Protestant) n’est pas du tout présente dans des sociétés où le clan l’emporte sur l'individu, et où des codes de politesse empêchent de dire "non".

Au final, toute cette affaire constitue-t-elle vraiment, comme certains l’ont écrit, un "bad buzz" pour l’EM Lyon ? Ne permet-elle pas, sur un marché où la concurrence est féroce, de faire parler de vous ?

Les gens qui estiment que c’est un bad buzz sont contre la liberté d'expression et je le regrette. Parler de "bad buzz", c’est considérer que donner la parole à tous n'est pas une bonne chose. Moi, à partir du moment où on parle d'EM Lyon et qu’EM Lyon fait son métier, ça me va.


Cécile Peltier | Publié le

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Afin de ne pas être taxés de positions partisanes dans le choix des intervenants dans ces écoles ,il serait judicieux de publier la liste des intervenants et leur appartenance à une sensibilité politique ou sociétale .Chacun pourrait déterminer si le pluralisme prôné par les dirigeants de ces écoles est véritable ou simplement affiché .

Lavenirdenosenfants.

Il ne s'agit pas simplement d'une histoire de pluralité de points de vue et de construction d'esprit critique mais tant la forme que le fonds des propos tenus ainsi que les réactions des différentes parties prenantes sont consternants. Est-ce là ce que l'EML propose aux futurs acteurs de ce monde ? Quelle exemplarité ainsi donnée ! C'est proprement lamentable ! Alors autant ne pas s'étonner que le fameux concept de Management Responsable reste utopique, l'hypocrisie organisationnelle a de beaux jours devant elle ! Les individus qui interviennent devant les étudiants et élèves auraient intérêt à réfléchir sur leurs propres responsabilités et sur les rapports à entretenir avec ces derniers; ce ne sont pas leurs "potes" mais des apprenants; alors un peu de tenue et d'élégance s'il vous plaît.

OBELIX.

Toute personne qui s'exprime face à des étudiants sait que la salle de cours n'est pas un lieu étanche. Les propos tenus sont évalués parfois de façon formelle mais il y a toujours communication entre étudiants pour juger de l'opportunité de suivre tel ou tel cours. Il n'y a rien à dire sur le contenu lui même tant que l'ensemble offert aux étudiants respecte une pluralité de points de vus et surtout leur permet de construire leur esprit critique. Il y a davantage à dire quant au processus de diffusion des propos tenus. Mais là aussi nous sommes en 2018, les technologies, les réseaux sociaux... permettent quotidiennement des choses que tout intervenant dans une école de ce type connait bien évidemment. Sans message d'interdiction formelle au début du cours comment voir dans cet épisode qu'une responsabilité première de l'intervenant.