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Nouvelle filière pour les bacs pro : relégation ou tremplin ?

Céline Authemayou & Isabelle Dautresme
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L'Upec a mis en place des parcours différenciés pour s'adapter aux différents profils d'étudiants, notamment ceux issus de bacs pro.
L'Upec a mis en place des parcours différenciés pour s'adapter aux différents profils d'étudiants, notamment ceux issus de bacs pro. // ©  Upec

Créer une filière professionnelle dans l'enseignement supérieur, destinée aux bacheliers professionnels. Geneviève Fioraso a annoncé les contours de cette réforme à venir en missionnant, vendredi 19 décembre 2014, Christian Lerminiaux pour réfléchir au sujet. Un projet qui provoque des réactions mitigées, nourries par l'inquiétude de voir se dessiner une "voie de garage".

Geneviève Fioraso a annoncé une nouvelle mesure pour répondre à l'échec massif des bacheliers professionnels dans l'enseignement supérieur : créer une filière spécialement pour eux. La loi de juillet 2013 avait déjà institué une orientation prioritaire des bacs pro vers le BTS (brevet de technicien supérieur), via des quotas. Mais arguant du fait que ces formations ne peuvent répondre à l'afflux des bacheliers professionnels, le ministère souhaite désormais passer à la vitesse supérieure, avec cette autre méthode.

Un sujet crucial alors que de plus en plus de lycéens choisissent le bac pro, et décident ensuite, pour moitié, de poursuivre des études. "Malheureusement chaque année, sur les 18.000 bacs pro qui rejoignent l'université, seuls 3 % franchissent le cap de la première année, rappelle Geneviève Fioraso. Il y a une véritable injustice sociale, lorsqu'on sait que la majorité de ces bacheliers sont issus de milieu modeste voire très modeste."

Vers Une filière courte, en alternance

Christian Lerminiaux, ancien président de la Cdefi (Conférence des directeurs des écoles françaises d'ingénieurs) et administrateur provisoire de Chimie ParisTech, va mener ce vaste chantier, dont la réussite est basée en partie sur un changement de paradigme.

"Dans un contexte de forte concurrence internationale, les industries et les services ont besoin de compétences professionnelles, et le niveau bac ne suffit plus. Il faut une filière permettant d'avoir un bac+2 ou un bac+3 et pour cela, changer les états d'esprit, estime-t-il. Le choix de ces cursus doit être dicté par une conviction et non par l'échec. Je crois que nous aurons réussi notre mission lorsque des bacs généraux s'engageront dans ces voies professionnelles."

Son équipe a jusqu'au mois de juin 2015 pour rendre son rapport définitif, après un point d'étape attendu en mars. À l'heure actuelle, le nouveau cursus n'a pas de nom. Quant à sa durée, tout reste à déterminer. Pour accueillir cette nouvelle voie de formation, Geneviève Fioraso évoque les universités, mais aussi les écoles d'ingénieurs ou les lycées. La voie de l'alternance sera privilégiée. Quant au contenu du cursus, rien n'est encore arrêté.

"Ce qui est sûr, c'est qu'il faut être cohérent avec le système LMD (Licence Master Doctorat), note Christian Lerminiaux. Il faut pouvoir s'appuyer sur ce qui existe déjà pour ne pas complexifier le système. Grâce à des passerelles, la poursuite d'études vers un bac+5 voire un bac+8 sera possible car cette filière ne doit pas être une fin en soi."

Les industries et les services ont besoin de compétences professionnelles, et le niveau bac ne suffit plus (C.Lerminiaux)

La crainte d'une voie de garage

Sophie Orange, maître de conférences en sociologie à l'université de Nantes, voit surtout dans cette filière une nouvelle voie de relégation pour les bacheliers professionnels. "Cela risque d'enfermer encore plus ces lycéens qui n'ont pas nécessairement choisi leur formation et renforcer leur sentiment d'un destin scellé." Pour elle, "ce dispositif a surtout vocation à atteindre, de façon artificielle, l'objectif de 50 % d'une classe d'âge diplômée de l'enseignement supérieur."

"Il ne serait pas acceptable de faire de ces formations une 'voie de garage' pour les bacheliers professionnels", interpelle également l'Unef, qui estime qu'une forte intégration de ces futures sections dans les universités et un cadrage national de la formation devront "garantir aux étudiants un haut niveau de qualification qui permet leur insertion professionnelle ainsi que la poursuite d’étude en licence et en master."

Pour Nathalie Schuhmacher, professeur de BTS au lycée Jules-Uhry à Creil (60), une nouvelle filière n'est pas la réponse au problème. "N'y a-t-il pas un risque de doublon avec les BTS existants ? Ne vaudrait-il pas mieux envisager des BTS en trois ans ?", interroge-t-elle.

Selon La Fage justement, la volonté de créer une nouvelle filière est "l'aveu de l’échec" de la priorité donnée aux bacheliers professionnels en BTS.

Un financement à la clé ?

C. Lerminiaux et G. Fioraso - Mission filière bacs pro

Et quid du financement ? "Nous n'avons pas regardé cela en détail, concède Christian Lerminiaux. Mais je ne suis pas très inquiet : si la filière répond aux demandes du secteur professionnel, on trouvera les fonds."

L'Unef a, d'ores et déjà, fait part de son inquiétude sur ce point. Le syndicat, qui estime à 40.000 le nombre d'étudiants concernés par ce cursus, fait ses calculs. "En partant du principe que le financement sera proche de celui des filières professionnelles actuelles, soit environ 13.500 € par an et par étudiant, cela représente un investissement total de plus de 500 millions d'euros. L'annonce de la secrétaire d'État est donc une raison supplémentaire pour revoir le financement des universités et en finir avec l'austérité budgétaire."

Après une année d'expérimentation prévue pour 2015-2016, le ministère entend généraliser cette offre dès 2016, avec la volonté clairement affichée "d'aller très vite".


Céline Authemayou & Isabelle Dautresme | Publié le

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En effet, il existe des CAP, des BEP, des BAC Pro. Les pousser à effectuer des masters va finir de dévaloriser ces diplômes : un M2 de patissier et un Master de sciences pour l'ingénieur, en sciences du vivant, en droit, c'est délirant. Quant à l'échec des 18000 Bac Pro à l'université, c'était évident. Le niveau n'est pas le même. Tout le monde a sa place dans la vie. Ce n'est pas le diplôme qui compte mais la voie ou l'on s'engage. Il existe d'excellent BTS, et des CAP de bons niveaux. Les métiers de l'ingénierie, de la technologie (par ex.) ont besoin de tout le monde. Enfin, rien n'empêche un BTS ou BAC pro, d'effectuer plus tard, une VAE par exemple, et rattraper et valider son excellence acquise. Il existe quand même des solutions.

Paul male.

Les reformes des bacs techniques et l'integration des bacs pros en bts aux forceps sont un veritable echec ! les industriels ne trouvent plus des soudeurs, des tourneurs, ....de bons ouvriers qualifiers ainsi que des techniciens en bureau d'etude , production, maintenace,.... Pourquoi n'avoir pas passe bts et iut a 3ans, creer une classe passerelle pour les meilleurs bacs pros ? la barre des 50% d'une classe d age a L3 seraient atteite facilement en consolidant une formation initiale solide souhaitee par nos entreprises.recherchent.

Viviane Micaud.

Il faut des formations qui donnent une spécialisation professionnelle utile. Par ailleurs, pour que cela ne soit pas des filières sans issue, il faut donner la possibilité aux étudiants d'acquérir les compétences en autonomie de travail et en expression nécessaires pour suivre dans les filières plus général. C'est forcément en option, car ce rattrapage demande des efforts importants.

Marc.

"Il faut des formations qui donnent une spécialisation professionnelle utile". Mais ça existe! Ca s'appelle des CAP ou des Bac Pro. Veut-on des Licences ou des Masters "Tourneur-fraiseur"? Et sacrifier pour cela les licences et les masters existants? On s'étonnera ensuite de ne plus avoir de mathématiciens ou d'être obligés d'aller chercher à l'étranger des spécialistes de l'histoire de la langue française....

Pierre Dubois.

Lire aussi sur le Blog Histoires d'universités : L'échec de Geneviève Fioraso est patent ! https://histoiresduniversites.wordpress.com/2014/12/21/lechec-de-g-fioraso-est-patent/