Sorbonne Abu Dhabi : Jean-Robert Pitte dément un accord secret

Géraldine Dauvergne
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Rebondissement dans la guerre des "Sorbonne". Deux tentatives d’implantation de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne au Qatar, puis à Bahrein auraient échoué en raison d’une « clause secrète » figurant dans le contrat émirien signé par Paris 4 pour la création de «Paris Sorbonne University Abu Dhabi ». C’est ce que révèle notre confrère Patrick Fauconnier, journaliste au Nouvel Observateur et à Challenges, sur son blog . « Outre l’université Paris 4 « Paris Sorbonne », deux autres universités portent aussi le nom Sorbonne : Paris 1 « Panthéon Sorbonne » et Paris 3 « Sorbonne Nouvelle. » Elles se voient interdire tout partenariat pédagogique dans le Moyen Orient. Paris 1 refuse cette interprétation et est décidé à dénoncer la validité juridique de l’accord signé par Paris 4. Mais - autre problème - il s’avère que le contenu du protocole de cet accord est jusqu’ici resté secret. »

« Un texte ultra-connu ! »

Des mots qui rendent furieux Jean-Robert Pitte, lequel avait mené à bien les négociations pour la création de l’antenne à Abu Dhabi. « Il n’y a pas d’accord secret, dénonce l’ancien président de Paris 4. L’accord a été voté par le conseil d’administration, qui comptait des représentants du personnel et des syndicats étudiants. Et avec une très forte majorité. Chacun a eu accès au texte complet, en français et en anglais. Il est ultra-connu ! Il a été validé par les ministères des Affaires étrangères et de l’Education nationale. C’était un texte que j’avais négocié moi-même. »

Or, selon Jean-Robert Pitte, une clause d’exclusivité interdit l’implantation d’une autre université au Proche et Moyen-Orient, « du nom de Paris-Sorbonne, et non du nom Sorbonne tout court ! » « Cette clause d’exclusivité n’interdit qu’à notre établissement, Paris Sorbonne, d’ouvrir une autre antenne à proximité d’Abu Dhabi, assure Jean-Robert Pitte. Paris 1 Panthéon-Sorbonne pourrait légalement ouvrir une antenne au Qatar. Mais il est vrai que ces nuances d'appellation peuvent échapper aux Emiriens … »

La première pierre du campus, et l’annonce d’une base militaire

L’ancien président de Paris 4 admet que le Quai d’Orsay, voire l’Elysée, ont pu opposer un veto à l’implantation de Paris 1 au Qatar. Mais ce veto n’aurait pas, selon lui, de cause juridique. « L’Elysée a pu intervenir, jugeant qu’il n’était pas opportun, voire indélicat, d’ouvrir une autre Sorbonne à une heure d’avion ». Jean-Robert Pitte raconte d’ailleurs avoir « doublé » le ministère des Affaires étrangères au début des négociations avec Abu Dhabi, seule manière, selon lui, de faire aboutir son projet.

« On n’avait pas besoin d’une université littéraire là-bas … »

Depuis, les gouvernements français successifs se sont ralliés à son projet, et ont pu le faire entrer dans d’autres négociations, ce dont il se félicite. Il évoque ainsi la visite d’Etat du président Nicolas Sarkozy en janvier 2008, en Arabie Saoudite, au Qatar, à Abu Dhabi. Jean-Robert Pitte était du voyage, aux côtés de patrons du CAC 40 et de Christine Lagarde… Durant ce déplacement, le président français a posé la première pierre du campus de la Sorbonne, et annoncé la création d’une base militaire à Abu Dhabi.

« C’est un ensemble », constate Jean-Robert Pitte. Revenant sur le rôle du lobbyiste Pascal Renouard de Vallière , proche d’Olivier Dassault, présenté comme un personnage sulfureux dans le blog de Patrick Fauconnier, Jean-Robert Pitte confirme : « C’est lui qui m’a contacté à la demande de l’ambassadeur des Emirats. Il est un intermédiaire très compétent. » Mais n’y voit aucun problème. « Effectivement, Dassault le tient en haute estime pour d’autres contrats. »

« Des diplômes totalement dans la légalité »

Un autre point gêne l’université Paris 1 dans ses projets d’implantation dans le Golfe. Paris 4 sous-traite à Paris 5 à Abu-Dhabi des spécialités qui ne sont pas les siennes, et notamment le droit. « Au début des négociations, explique Jean-Robert Pitte, les Emiriens ne comprenaient pas qu’une université comme la nôtre ne soit pas complètement pluridisciplinaire. Or ils voulaient absolument que leurs étudiants puissent accéder à des diplômes de droit, économie et gestion. J’ai d’abord sollicité Paris 2, qui s’est montrée intéressée, mais voulait renégocier les accords comme troisième partenaire, et non comme sous-traitant. Nous ne pouvions pas renégocier à ce stade. Je suis donc allé solliciter Paris 5, dont le président Jean-François Dhainaut s’est montré intéressé. L’accord a été validé par nos deux conseils d’administration. Les diplômes portent les deux mentions : «Université Paris Sorbonne au-dessus, université Paris Descartes en dessous. Là encore, nous sommes totalement dans la légalité. »

Un contrat en or ?

Aujourd’hui, le campus d’Abu Dhabi accueille 400 étudiants, dont 100 en année préparatoire visant à apprendre de manière intensive le français, et 300 dans les différentes licences. Répondant à un autre article, paru dans Libération (30 avril 2009), qui qualifie de « pas terrible » l’accord financier d’Abu Dhabi, l’ex-président de Paris 4 assure que son projet s’est révélé un « accord en or ». « Je n’ai pas sorti un centime du budget de Paris-Sorbonne pour cette implantation. A l’inverse, Abu Dhabi a rapporté 350 000 € de royalties à Paris 4 en 2008, sans compter les salaires des professeurs détachés. Notre université a le pouvoir là-bas, sans y mettre un centime ! »

La Sorbonne pour Abu Dhabi, Saint-Cyr pour le Qatar…

En interdisant l’implantation d’une nouvelle Sorbonne au Qatar, la France a-t-elle voulu favoriser Abu Dhabi, et les contrats d’armes qui vont avec, comme le suggère Patrick Fauconnier sur son blog ? Jean-Dominique Merchet , journaliste spécialiste des questions militaires à Libération et auteur d’un blog sur le sujet, ne le pense pas. «  Le Qatar est aussi un allié extrêmement proche de la France, autant que Abou Dhabi. L’Emir du Qatar était présent au défilé du 14 juillet en 2008, son fils est étudiant à Saint-Cyr. On ne joue pas l’un contre l’autre. Ce sont deux grands alliés de la France dans la région. » D’ailleurs, et ce n’est sûrement pas un lot de consolation, l’école militaire de Saint-Cyr implante une antenne à Doha au Qatar.


Géraldine Dauvergne | Publié le