Violences sexistes et sexuelles dans le supérieur: au-delà des actions pour les IEP, un plan national en préparation

Agnès Millet
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Depuis janvier 2021, la mobilisation venue des IEP a été très visible publiquement avec le #Sciencesporcs.
Depuis janvier 2021, la mobilisation venue des IEP a été très visible publiquement avec le #Sciencesporcs. // ©  Romain GAILLARD/REA
Appliquer la tolérance zéro, renforcer la prévention et institutionnaliser la lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans les IEP : voici quelques-unes des pistes émises par l’Igésr. Educpros fait le point.

Avec le #sciencesporcs lancé en janvier 2021, la vague d’alertes sur les réseaux sociaux concernant des violences sexistes et sexuelles (VSS) dans les instituts d’études politiques (IEP) a déclenché une réponse politique.

Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, recevait, le 26 juillet, le rapport de l’Inspection générale de l'Éducation, du Sport et de la Recherche (Igésr) formulant 38 recommandations pour les IEP, alors que les conclusions de la mission concernant l’ENS ne sont pas encore connues.

"Dépasser les simples déclarations"

À l'échelle nationale, "l’ambition politique doit dépasser les simples déclarations", pour un passage à l’échelle des dispositifs et une cohérence d’actions dans la durée, demandent les rapporteurs.

Ils conseillent de nommer un délégué ministériel, en charge de la lutte contre les VSS au sein de l’ESR. Un observatoire national pourrait être créé pour l’aider à mener ses travaux. Afin de renforcer la prévention, une campagne de communication sur la question du consentement est aussi évoquée, ainsi qu’une enquête pour établir la prévalence de ces faits.

Pour outiller les établissements, le rapport préconise une animation "renforcée" du réseau des référents "égalité" ainsi que la généralisation d'un dispositif complet de lutte contre les VSS (formation, prévention, signalement, traitement), au sein des Crous, en liaison avec l’ensemble de la communauté universitaire (personnels et étudiants).

Dans le prolongement de sa lettre aux présidents de conférences d’établissements datée d’avril, Frédérique Vidal a lancé un groupe de travail qui rendra ses recommandations au cours de l’été.

La ministre annoncera ensuite un plan national de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Pour la rentrée 2021, les premières actions de formation seront engagées grâce à une enveloppe de 500.000 €. Elles seront renforcées à partir de 2022.

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Dans les IEP, 89 faits remontés sur 18 mois

Selon les auteurs du rapport, les violences sexistes et sexuelles représentent bien "un phénomène général qui dépasse" les dix IEP et la majorité de leurs propositions ont vocation à s’appliquer à tous les établissements d’enseignement supérieur.

Si les IEP font l'objet d'une attention particulière, c’est d’abord pour les caractéristiques qu’ils partagent avec les "grandes écoles ou certaines filières sélectives" : des établissements de petite taille, "une vie associative et étudiante dense marquée par des moments de sociabilité qui favorisent l’entre-soi et l’omerta". De plus, le sentiment d’appartenance à une élite "peut nourrir des violences".

Sur l’ensemble des IEP, 89 faits ont été remontés, de janvier 2019 à juin 2021. 83% des situations, incluant des faits antérieurs à l’enquête, relèvent de crimes et délits.

À noter que 95% des universités ont un dispositif de signalement contre 60% des écoles, selon la conférence des grandes écoles (CGE).

Surveiller les événements associatifs des IEP

Dès 2019, le #payetoniep recense des témoignages de sexisme, racisme ou homophobie. Après janvier 2021, la mobilisation venue des IEP a été très visible publiquement avec le #Sciencesporcs. L’affaire Duhamel, ancien président de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP) et accusé d’inceste a été un choc.

Aujourd’hui, le rapport note que la prise de conscience des directions et des communautés est réelle.

Au-delà de la prise de conscience, les rapporteurs pointent du doigt des événements propres aux IEP comme les week-ends d’intégration (WEI) mais aussi le Critérium sportif (Crit) et le prix Mirabeau, concours d’art oratoire, tous deux inter-IEP.

Ces évènements associatifs – et d’autres – peuvent donner lieu "à des faits assimilables à du bizutage, une consommation excessive d’alcool, un schéma de domination sexiste et d’hyper sexualisation, des rapports de pouvoirs". Des pratiques qui "doivent être fermement condamnées" et "sanctionnées sans aucune ambiguïté par les directions".

Le rapport propose que les activités associatives étudiantes avec une dimension festive soient obligatoirement déclarées à l’établissement, assorties d’un protocole de mesures de lutte contre l’alcoolisation et les VSS. Surtout, il suggère de conditionner les subventions au respect de ces règles.

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Renforcer la prévention auprès des étudiants

Par ailleurs, le rapport estime nécessaire de renforcer et professionnaliser tout le dispositif de prévention, d’écoute, d’accompagnement et de sanctions. il recommande ainsi à chaque établissement de construire un plan d’action contre les VSS et d’assurer un suivi des mesures. Car, aujourd’hui, seules 3,2% des victimes se signalent à leur direction, 90% d’entre elles préférant s’adresser à des proches.

Si la prise en charge des victimes a pu être jugée défaillante, la mise en place des formations à destination des personnes référentes et chargées de mission "égalité", au niveau national, pourrait contribuer à y remédier. Du côté des dirigeants, un séminaire de formation à la prise de fonction portant sur la lutte contre les VSS est une autre piste.

L’objectif est d’institutionnaliser la lutte contre les VSS, pour mieux soutenir les victimes et faciliter ainsi la libération de la parole. Par exemple, en révisant les règlements intérieurs mais aussi en réfléchissant à une externalisation des cellules d’écoute ou en formalisant les procédures de ces dispositifs.

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Sanctionner, avec une "tolérance zéro"

L’un des enjeux du rapport est aussi de rappeler que les faits avérés ne doivent pas rester impunis. Pour cela, les établissements sont invités à déclencher une enquête interne ou administrative à chaque signalement et des procédures disciplinaires, dès qu’il y a lieu. Ils se doivent aussi d’accompagner les victimes dans leur parcours pénal.

Point délicat : la prise en charge des personnes mises en cause pour des faits de VSS. Pour éviter des lynchages sur les réseaux sociaux, les IEP doivent organiser une veille en ligne pour détecter du cyberharcèlement.

La pratique – difficilement mesurable – de transfert inter-campus ou inter-IEP des étudiants mis en cause est interrogée, en ce qu’elle nourrit un climat de suspicion contre les institutions.


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