Comment le monde de la recherche peut limiter son impact sur l'environnement ?

Charlotte Mauger
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Comment le monde de la recherche peut limiter son impact sur l'environnement ?
La recherche, ici un laboratoire du CNRS, doit oeuvrer pour réduire ses dépenses énergétiques. // ©  Fred MARVAUX/REA
Le 12 décembre 2022, le comité d’éthique du CNRS a rendu son avis sur l’impact de la recherche sur l’environnement. Repenser les achats, faire de la recherche plus frugale ou voyager autrement, plusieurs pistes sont avancées pour réduire l'empreinte de l’écosystème de la recherche. Toutes autour de l’éthique dans l'approche comme dans l'action des chercheurs.

Un chercheur au CNRS émet 14 tonnes équivalent CO2 par an. Derrière ce chiffre, sept fois supérieur aux objectifs des Accords de Paris, se cache tout ce qui permet au monde de la recherche de fonctionner.

Un chercheur au CNRS émet 14 tonnes équivalent CO2 par an

Pour identifier la voie à emprunter afin de réduire l’impact du monde de la recherche sur l’environnement, le CNRS a saisi son comité d’éthique, le Comets, qui a rendu un avis le 12 décembre. Il donne le ton : l’environnement doit relever de l’éthique de la recherche, "au même titre que le respect de la personne humaine ou de l’animal d’expérimentation." Alors, comment faire de la recherche plus frugale sans toucher la production de savoirs ?

Repenser les achats de matériel, première source d’émission du CNRS

Le premier levier d’action indiqué par le Comets est de questionner les pratiques du quotidien. Plusieurs pistes sont proposées parmi lesquelles améliorer les performances énergétiques des bâtiments ou repenser les achats de matériel – les achats étant la première source d’émission du CNRS – en achetant plus éthique ou en prolongeant la durée des outils numériques.

Pour agir de façon ciblée, de plus en plus de laboratoires se mettent à évaluer leurs émissions de façon spontanée. "Le laboratoire est le bon échelon pour s’interroger sur son empreinte, et commencer à envisager des stratégies de réduction", estime Pierrick Martin, astronome à l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie de Toulouse, qui a réalisé avec plusieurs collègues le bilan carbone de son institut.

Car chaque acteur n’émet pas de la même façon. Par exemple, une grosse partie des émissions du Centre national d’études spatiales (Cnes) est associée au mix énergétique guyanais. "Une partie de l’énergie vient du barrage de Petit-Saut qui émet du méthane, explique Laurence Monnoyer-Smith, déléguée au développement durable au Cnes. Alors nous visons 90% d’énergie renouvelable d’ici 2030 sur le site de Kourou."

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Comment baisser les GES dans la pratique même de la recherche ?

Mais que faire quand la première source de gaz à effet de serre (GES) est liée à la pratique même de la recherche ? Par exemple, en astronomie et astrophysique, les scientifiques ont besoin de grands instruments pour observer le ciel. Des outils avec un bilan carbone important.

"Il va falloir se soucier de leur impact environnemental, même s’ils touchent le cœur de notre métier, reconnaît Pierrick Martin. Ils nous sont indispensables, mais on n’a peut-être pas besoin d’en construire de nouveaux à la cadence actuelle."

Il va falloir se soucier de leur impact environnemental, même s’ils touchent le cœur de notre métier. (P. Martin, IRAP Toulouse)

La même chose vaut pour d’autres disciplines utilisant, par exemple, des calculateurs ou des accélérateurs de particules. Le Comets recommande alors d’interroger la pertinence du développement de nouveaux outils, au regard de leurs impacts néfastes. "Dans certains domaines, la recherche s’est structurée depuis longtemps autour de la disponibilité d’un grand nombre d’instruments, alors c’est vrai, on manque peut-être d’imagination pour faire avec moins", accorde Pierrick Martin face aux craintes de certains.

Réduire les déplacements en avion s’inscrit dans cette ambivalence. Prendre l’avion fait partie du quotidien des chercheurs et chercheuses : pour se rendre sur des lieux d’études ou pour assister à des conférences. Mais "c’est un poste d’émission qu’on peut facilement réduire, surtout pour les conférences", assure Pierrick Martin.

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L’éthique des sujets de recherche comme ligne de conduite

Au-delà de la réduction du bilan carbone, ce sont les sujets même de recherche que le Comets invite à questionner : Est-ce qu’ils ne pérennisent ou n'aggravent pas la situation actuelle ? "Faut-il, par exemple, que les scientifiques de toutes les disciplines se consacrent à l’environnement ? Faut-il remettre en question les financements de la recherche par des compagnies pétrolières en France ?", illustre Olivier Berné co-fondateur du collectif Labos 1point5 qui cherche à comprendre et réduire l’impact de la recherche sur le climat.

Car "même les mathématiques finissent par avoir un impact sur la société", assure Florence Maraninchi, chercheuse en informatique, qui se préoccupe du choix des thématiques de recherche de sa discipline. "Il est nécessaire d’élargir l’éventail des sujets autour de scénarios moins techno-optimistes, autour d’outils moins énergivores notamment", demande-t-elle.

Mais il ne revient pas au Comets d’estampiller d’'éthique' ou 'non éthique' chacune des pratiques ou thématiques. "Pour le respect de l’autonomie de la science, il vaut mieux que ce soient les laboratoires qui fassent ces choix. Surtout qu’il n’y a pas qu’une solution qui va dans le bon sens", estime Olivier Berné.

Les laboratoires engagés dans des plans de transition

D’ailleurs, Labos 1point5 refuse de donner des solutions toutes faites aux établissements de recherche pour réduire l’impact des pratiques. "En effet, il nous semble que ce qui est important est que chacun s’approprie le sujet. Au vu des plans de transitions des laboratoires, on est en train de prouver que cette pratique marche."


Charlotte Mauger | Publié le